‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 232 sur 457 · PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIQUES

la science ou à la raison humaine le sceptre qu’elle arrachait aux mains du magistère ecclésiastique. Bien au contraire. Les premiers réformateurs tenaient d'Ocam et des nominalistes un mépris excessif de la raison, et ils étendaient ce mépris à la scolastique, à la théologie traditionnelle. Sans doute, la raison a été donnée par Dieu aux hommes pour le bon ordre des affaires en ce bas monde, mais, selon Luther, « en ce qui touche au salut et à la vie éternelle, la raison ni la volonté de l'homme n’ont aucune valeur, et il faut exterminer de ce domaine tout ce qu’elles pourraient faire ». Exegetica opera latina, 1532, éd. d'Erlangen, t. Xvir1, p. 80- 81. Dans un sermon de 1546, le réformateur fustigeait violemment cette raison humaine qui « de sa nature et manière d’être, est une gourgandine nuisible », «une fille mangée par la gale et par la lèpre ». Zbid., t. xvr, p. 142-144. Les prétentions de la raison sont comparées dans les Propos de table aux instigations de la concupiscence charnelle et doivent donc être « noyées dans le baptême... Si la paillardise t’assaille, tue-la; agis de même et plus fortement encore avec la paillardise spirituelle ». Tischgespräch, éd de Weimar, t. 11, p.135. En termes moins violents, Zwingle et Calvin expriment le même mépris de la raison. Pour la Réforme, c’est au contraire l’Église romaine qui est coupable de profaner la parole de Dieu, en l’exposant aux entreprises sacrilèges de la raison humaine. « C’est une rage prodigieuse aux hommes, quand ils prétendent d’enclore ce qui est infini et incompréhensible en une si petite mesure comme est leur entendement ». Calvin, Institution chrétienne, éd. Lefranc, p. 216.

Les conceptions du xvirie siècle sont toutes différentes assurément, et dans le monde protestant luimême. C’est que la prétendue Réforme ne suffit pas à expliquer le mouvement moderne des esprits dans le sens de la liberté de pensée et du rationalisme. On a vu ici même, t. x111, Col. 1688-1778, les origines et le progrès de ce mouvement, dont nous n’avons pas à retracer les phases. Il nous suffit de le saisir au moment où le rationalisme, renonçant à la réserve qu'il avait cru devoir observer (théorie de la double vérité, philosophique et théologique; restriction au domaine des sciences exactes; présentation sous forme utopique et romanesque), affirme sa prétention d'atteindre toute vérité tant spéculative que pratique. Les domaines jusque-là réservés, la religion, la morale, la politique, où l’on avait respecté les principes traditionnels, sont désormais discutés ouvertement, et les philosophes luttent ardemment pour la mise en œuvre effective de leurs idées. Telle est la situation dans la seconde moitié du xvrre siècle, en France et en Angleterre notamment.

L’évidence rationnelle, au nom de laquelle on sape les institutions sociales, est proposée en critère de toute législation : « La raison éclairée, conduite et parvenue au point de connaître avec évidence la marche des lois naturelles, devient la règle nécessaire du meilleur gouvernement possible, où l’observation de ces lois souveraines multiplierait abondamment les richesses nécessaires à la subsistance des hommes et au maintien de l’autorité tutélaire. » Quesnay, Le droit naturel, dans Collection des principaux économistes, vol. 11, Physiocrales, par E. Daire, 1846, 1e partie, p. 54. Le rationalisme des « philosophes » comme celui des « économistes » se pique d’arracher à la routine et aux préjugés le gouvernement des États, pour le remettre, non certes aux mains des libres citoyens, mais sous le joug de l’évidence, c'est-à-dire soit à la discrétion du despote éclairé, soit au jugement des sages, de ceux qui savent, autrement dit des philosophes ou des économistes eux-mêmes.

20 Esprit de système. — On sait que le rationalisme prit au cours des siècles plusieurs formes différentes.

Celui du xvurre siècle se caractérise avant tout par sa rigueur systématique, pleinement en harmonie avec le classicisme français qui l’inspire. Certes, il se recommande sans cesse de la nature, il est curieux d’observations historiques, de relations ethnographiques, mais il admet d’abord ce préjugé inconscient que la nature est simple, que ses procédés sont rigoureusement logiques et rationnels. L'homme selon la nature n’est pas autre chose que l’homme en soi, réduit à une idée abstraite, indifférent aux conditions historiques, géographiques, raciques et sociologiques dans lesquelles en fait se trouve l'humanité. C’est cet homme en soi que l’on prend pour idéal; c’est lui qu’on cherche dans le passé et dans les régions exotiques nouvellement explorées ; on croit parfois le trouver et alors on s’extasie devant le mirage de l’âge d’or, d’une antiquité idyllique, ou du bon sauvage, honnête et sensible; mais toujours du moins on prétend le restaurer et la foi naïve dans le progrès se confond avec l’idéal d’une humanité abstraite, d’une civilisation purement rationnelle, d’où seraient bannies les inégalités, les différenciations que la notion pure et simple de l’animal raisonnable ne comporte pas.

Cet esprit de système, héritage caractéristique du xvire siècle, sera fidèlement recueilli par tous les penseurs socialistes du xix° et du xx siècle. Tous auront la hantise de l’unité, fonderont sur une idée simple, sur un principe universel, l’échafaudage de leurs doctrines. Le marxisme lui-même, en dépit de ses prétentions scientifiques et positives, cédera à cette tentation, plus encore que le socialisme dit utopique; il se présentera comme un monisme dialectique, appuyé sur une idée simple, où il aura vu la loi générale de l’histoire. Mais, avant d’inspirer les constructions socialistes, l’esprit de système avait envahi toute la philosophie morale, sociale et politique du xvire siècle et guidé les premiers pas de l’économie dite orthodoxe.

3° Sensualisme. — Le rationalisme systématique auquel on vient de faire allusion se trouve historiquement et logiquement en rapport avec une théorie de la connaissance qui porte le nom de sensualisme. A vrai dire, ce nom lui a été infligé après coup, dans une intention polémique, par les tenants d’une réaction qui se disait spiritualiste et flétrissait tout le xvrrre siècle en prônant un retour à des mœurs plus pures et à des idées plus saines. (V. Cousin.) Nous ne l’employons ici que pour la commodité du discours et en lui retirant cette coloration péjorative. Cette philosophie dont Locke et Condillac sont les représentants les plus notables et les plus influents, admet que toutes les idées viennent des sens, distingue les idées simples et les complexes, insiste sur le rôle de l'attention et par là des besoins dans l’activité de l’esprit.

« Il me parut, écrit Condillac, qu’on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d’exactitude qu’en géométrie; se faire, aussi bien que les géomètres, des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des expressions d’une manière précise et invariable ; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n’ont fait, un ordre assez simple et assez facile pour arriver à l’évidence. » Essai sur l’origine des connaissances humaines, ouvrage où l’on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement. Introduction, éd. R. Lenoir, 1924, p. 1.

Le souci d’élever les études philosophiques au degré de certitude et d’exactitude que l’on voit aux mathématiques et à la physique inspire toute la pensée moderne. On rejette la métaphysique ancienne comme un Uissu de fables et de fantômes arbitraires; de même que l'astronomie a remplacé les billevesées de l’astrologie, une philosophie étroitement soutenue par une observation scientifique de la nature doit faire disparaître les nuées scolastiques. On se contente d’une connaissance

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