‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 233 sur 457 · SOURCES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

SOURCES PHILOSOPHIQUES

limitée, d'’aflirmations modestes, pourvu qu'elles soient rigoureuses et certaines, garanties par une observation impartiale et contrôlée; tout le reste sera laissé, provisoirement du moins, dans le domaine de l’inconnaissable ou dans un doute réfléchi et méthodique. Pour Locke, c’est une double expérience, externe et interne, c’est-à-dire la sensation et la réflexion, qui fournit le point de départ de toutes les idées vraies. Les « idées simples », indubitablement vraies, naissent de la sensation et engendrent toutes les autres par la réflexion qui « ne rend que ce qu’elle a reçu de la sensation », mais élaboré, systématisé par les opérations de l’âme. Condillac, dans l'introduction de l’Essai sur l’origine des connaissances humaines, explique que son dessein « est de rappeler à un seul principe tout ce qui concerne l’entendement humain, et que ce principe ne sera ni une proposition vague, ni une maxime abstraite, ni une supposition gratuite, mais une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences. » Éd. R. Lenoir, p. 3. On voit en quoi Condillac corrige Locke : celui-ci admet dans la réflexion une sorte d’activité spirituelle dont il ne cherche pas l’origine : «il suppose, par exemple, qu’aussitôt que l’âme reçoit des idées par les sens, elle peut, à son gré, les répéter, les composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et en faire toutes sortes de notions complexes ». Condillac observe que nous n’avons pas, dès le principe, cette faculté, et il en demande l'explication à la sensation même, c’est-àdire à « l'impression occasionnée dans l’âme par l’action des sens ». En effet, la réflexion n’est qu’une sensation transformée. Si toutes nos sensations demeuraient telles quelles, indifférenciées, notre esprit ne s’élèverait pas au-dessus de quelques idées simples; dans cette hypothèse, « l’homme n’est encore qu’un animal qui sent : l’expérience seule sufit pour nous convaincre qu’alors la multitude des impressions ôte toute action à l’esprit ». Id., Extrait raisonné du traité des sensations; Trailé des sensations, éd. Picavet, 1885, p. 148. Mais les sensations ne sont jamais indifférentes ; il en est de privilégiées qui s'imposent au point d’exclure les autres (attention); lorsqu'on est attentif à deux ou plusieurs idées, on ne peut que les comparer, c’est-à-dire apercevoir entre elles quelque différence ou quelque ressemblance (jugement); mais « la sensation après avoir été successivement attention, comparaison, jugement, devient encore la réflexion même », lorsque nous portons notre attention d’un objet sur un autre, en considérant leurs qualités, à la manière d’une lumière qui se réfléchit d’un corps sur un autre pour les éclairer tous deux.

Nous n’avons pas à suivre Condillac lorsqu'il tente de démêler quelles connaissances nous devons à chacun de nos sens. Nous nous contenterons d’observer le rôle dévolu à l’activité rationnelle dans cette théorie de la connaissance, dont l’importance historique est considérable, car, pendant plus d’un demi-siècle, elle sera acceptée par la plupart des philosophes et des savants. Tandis que l'esprit reste purement passif dans la production des idées simples, il est actif dans la genèse des idées complexes, mais cette activité consiste essentiellement à lier, comparer, combiner les idées simples; dans le premier cas, on obtient une évidence de fait ou de sentiment, dans le second une évidence de raison qui se ramène à la perception de l'identité que révèle l’analyse, méthode de décomposition et de recomposition qui met en évidence les rapports naturels entre les idées simples et entre les idées simples et leurs signes. L'activité rationnelle ne nous livre donc aucun objet nouveau, elle n’a pas de contenu propre et irréductible. Seule la sensation est capable de nous fournir des représentations, seule elle est intuitive; l’entendement se borne à modifier, à organiser, sans ap-

port nouveau, les données primitives de la sensation. Cette dichotomie fait pressentir déjà l'introduction de Kant à la Critique de la raison pure. En effet, entre toutes les formes que peut revêtir le rationalisme, celui du xvrrre siècle se caractérise par la méconnaissance naïve de la nature proprement intellectuelle et en même temps objective de l’idée. Pour lui, l'idée rationnelle n’est qu'une combinaison d’ « idées » simples, c’est-à-dire d’évidences sensibles immédiates. Il n’est donc pas sensualiste seulement en ce sens que toute connaissance procède d’un point de départ sensible; il l’est d’abord et surtout en ce sens que toute connaissance consiste foncièrement dans la sensation, une sensation plus ou moins transformée, organisée, construite, et que l’activité rationnelle ne peut y trouver en définitive que ce que la sensation y avait mis. Retrouver par l’analyse ces données élémentaires de la sensibilité, ces « idées » simples et évidentes, c’est l’ultime ressource, le critère infaillible dans la recherche de la vérité.

49 Utilitarisme social. — Ce trait, étroitement lié au rationalisme sensualiste, est commun à toute la pensée du xvrrr siècle. Clairement affirmé chez les économistes orthodoxes, repris par les économistes dissidents, c'est-à-dire par les premiers réformateurs socialistes, il offre aux théories des uns et des autres une base indiscutée et en quelque sorte un premier principe évident.

On a vu le rôle joué par la sensation dans la genèse des idées et dans la recherche du vrai. Or, les sensations ne sont jamais indifférentes; indifférentes, les impressions provoquées par le contact du monde extérieur ne seraient pas senties; indifférentes, les sensations n’engendreraient pas l’attention et les autres opérations de l’âme.

Ainsi la sensation fait sortir l’homme de sa torpeur, donc du néant, et l’introduit à sa vie propre; «le plaisir et la douleur sont l’unique principe qui, déterminant toutes les opérations de son âme, doit l’élever par degrés à toutes les connaissances dont elle est capable; et pour démêler les progrès qu’elle pourra faire, il suffira d'observer les plaisirs qu’elle aura à désirer, les peines qu’elle aura à craindre et l'influence des uns et des autres suivant les circonstances ». Condillac, Traité des sensations, Ie partie, c. 11, ὃ 4. Dès le xvIrIe siècle, un courant de pensée matérialiste expliquait par les mouvements du corps et par les influences cosmiques l’apparition des sensations. Dans le camp des déistes, beaucoup plus important du point de vue de l’histoire des doctrines économiques, l’explication n'était guère différente, si ce n’est qu’on admirait naïvement que l’auteur de la nature eût lié avec tant de sagesse le progrès humain à la satisfaction des besoins sensibles. Les uns et les autres s’accordaient à mettre l’ordre moral en continuité avec l’ordre physique. La science du gouvernement des hommes s’est alors constituée sur cette base physique ou naturelle, dont on n'avait pas deviné jusque-là l’universelle portée. On avait cru que la nature bornait ses lois physiques au mouvement des corps, aux révolutions des astres, au comportement des animaux. Désormais on généralise : un seul principe, une seule loi de gravitation universelle gouverne les mouvements physiques et moraux. En disciple enthousiaste, Dupont de Nemours fait honneur à Quesnay de cette idée, qui était dans l’air, que, lorsque la nature « donne aux fourmis, aux abeilles, aux castors, la faculté de se soumettre, d’un commun accord et par leur propre intérêt, à un gouvernement bon, stable et uniforme, elle ne refuse pas à l’homme le pouvoir de s’élever à la jouissance du même avantage ». Origine et progrès d’une science nouvelle, dans E. Daire, Physiocrales, 1846, 1° partie, p. 338. La loi morale n’est donc plus à inventer, il ne convient pas d’en chercher l’origine dans je ne sais quelle con-

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