SOURCES PHILOSOPHIQUES
vention ou législation positive; il suffit pour la reconnaître, de dissiper les préjugés qui en offusquent l’évidence; elle est inscrite dans la nature des hommes, fondée sur leur constitution, sur leurs besoins physiques, sur leur intérêt évidemment commun; elle doit s'exercer infailliblement et répandre ses bienfaits, pourvu qu’on ne mette aucun obstacle artificiel au jeu des penchants naturels de l’être humain.
La science de la vie humaine se ramène donc à un enchaîinement de propositions évidentes qui sont des règles absolues, physiques par leur origine et leur nécessité, morales par leurs suites fécondes, avantageuses pour le développement de l'esprit ; elle montre à l’homme que la plus vive ardeur de ses désirs et ses plus grands efforts pour l’extension de ses jouissances sont un bien et traduisent en un langage sensible l’ordre naturel et essentiel voulu par Dieu; que, s’il enfreint le moins du monde cette loi posée par la justice éternelle, non seulement il fait l'injustice et le mal moral, mais encore, et c’est tout un, il fait une folie, il opère son mal physique, il se blesse et se punit luimême; que les peines et les récompenses commencent dès cette vie, qu’elles consistent d’abord en biens et en maux toujours prompts, toujours exacts et calculés sur les effets de notre conduite. Cette science de la vie humaine nous enseigne donc tout notre devoir envers Dieu, envers nos semblables et envers nous-mêmes : envers Dieu, car obéir à notre instinct naturel en satisfaisant nos besoins et en recherchant la jouissance, par une «résignation absolue à tout ce qu’ordonne cette loi de nous et de nos intérêts », c’est le plus pur hommage que nous puissions rendre à l’auteur de la nature; envers nos semblables, car, en cultivant nos rapports avec eux, en regardant leurs intérêts comme les nôtres, nous multiplions et garantissons nos jouissances communes ; envers nous-mêmes enfin, Car nous accroissons nos droits par la reconnaissance et l’extension de nos devoirs.
Sous le nom antique de droit naturel, c’est bien d’un droit nouveau qu’il s’agit, comme l’ont remarqué les encycliques pontificales. « Nos droits sont le titre de nos jouissances, nos devoirs sont les conditions à remplir pour conserver et perpétuer nos droits », id., tbid., p. 369, c’est-à-dire pour assurer nos titres à la jouissance. De même, sous le nom de raison, la morale du x vire siècle ne signifie que l'instrument délicat et subtil par quoi nous nous ménageons des jouissances. Aussi la raison ne nous élève-t-elle au-dessus des animaux qu’à condition de nous procurer ces biens et pour cela de connaître les lois naturelles qui constituent l’ordre le plus avantageux aux hommes réunis en société. Quesnay exprime cette opinion de la façon la plus claire lorsqu'il veut prouver que l'ignorance, « attribut primitif de l’homme brut et isolé », est un crime dans la société : « il s’agit ici, dit-il, de la raison exercée, étendue et perfecticnnée par l’étude des lois naturelles. Car la simple raison n’élève pas l’homme au-dessus de la bête; elle n’est dans son principe qu’une faculté, une aptitude par laquelle l’homme peut acquérir les connaissances qui lui sont nécessaires et par lesquelles il peut, avec ces connaissances, se procurer les biens physiques et moraux essentiels à la nature de son être. » Quesnay, Droit naturel, c. v, dans Daire, Physiocrales, 1τὸ partie, p. 54.
Demandons à J.-B. Say, Cours complet d'économie politique pratique, ouvrage destiné à mettre sous les yeux des hommes d’ État, des propriétaires fonciers et des capilalistes, des savants, des agriculleurs, des manufacturiers, des négociants, el en général de tous les citoyens, l’économie des sociétés, éd. Guillaumin, 1852, t. 1, p. 495, l’aveu lucide et naïf de cet utilitarisme social : « L'état de société, en développant nos facultés, en multipliant les rapports de chacun de nous avec les autres
hommes, a multiplié tout à la fois nos besoins et les moyens que nous avons de les satisfaire. Nous avons pu produire et consommer d'autant plus que nous étions plus civilisés; et nous nous sommes trouvés d'autant plus civilisés que nous sommes parvenus à produire et à consommer davantage. C’est le trait le plus saillant de la civilisation. Qu’avons-nous en effet par dessus les Kalmoucks, si ce n’est que nous produisons et consommons plus qu’eux? Si la civilisation est plus avancée à Paris que dans la Basse-Bretagne, en Angleterre qu’en Irlande, c’est parce qu’on y sait produire et consommer des produits plus nombreux et plus variés proportionnellement «u nombre des hommes; c’est parce qu’on y sent le besoin d’un logement plus élégant et plus commode, d’un vêtement plus recherché, d’une nourriture plus délicate; c’est parce qu'on y goûte la lecture et l'instruction; que l’on sait y jouir des productions des beaux-arts; qu’on y éprouve en un mot le besoin d’une immense quantité d'objets dont la. production occupe journellement une multitude de bras, de talents, d'instruments et met à contribution, non seulement les facultés productives de l’homme, mais encore celles de beaucoup d’animaux, celles du sol dans toutes ses localités, de même que toutes les forces gratuites que nous pouvons emprunter à la nature... Vous devez vous rappeler que ce prodigieux accroissement du pouvoir de l’homme est dû principalement à la possibilité de conclure des échanges. Or, les échanges ne sont praticables que lorsque les hommes sont réunis en sociétés nombreuses. L’aggloméralion des hommes n’est pas moins nécessaire pour que les connaissances utiles se conservent et s’accroissent... Les arts utiles qui ne sont que l’application des connaissances de l’homme à ses besoins, se perfectionnent et se transmettent dans l’état de société comme les sciences et par les mêmes moyens. Il est beaucoup de résultats de l’industrie humaine que des efforts individuels, quelque soutenus qu’on se plaise à les supposer, n’accompliraient jamais, et qui ne peuvent être obtenus que par des efforts simultanés et concertés... Vous le voyez, messieurs, c’est la vie sociale qui, tout à la fois, nous donne des besoins et les moyens de les satisfaire, qui multiplie nos facultés, qui fait de nous des êtres plus développés, plus complets. L'homme qui reste solitaire est plus dépourvu de ressources que la plupart des animaux. Réuni à ses semblables, il acquiert une vaste capacité pour produire et pour jouir; il devient un autre être; il change la face de l'univers » (souligné dans le texte).
Il n’y ἃ pas lieu d’insister davantage sur cette conception utilitaire de la vie sociale, désormais admise sans discussion et présupposée, explicitement ou non, à toutes les doctrines tant révolutionnaires que conservatrices. Les idées politiques, les réformes économiques, les institutions juridiques elles-mêmes ne se justifient plus par voie d'autorité, par tradition, ou par leur conformité à un idéal humain et moral qui s’imposerait à priori, mais seulement par leur utilité. Mieux encore, puisque l'idéal humain et moral ne se présente plus comme un domaine distinct, mais comme le fruit, comme l'épanouissement naturel et spontané du bon ordre physique, on est sûr de contribuer au progrès de l'humanité, des mœurs, de l’esprit, en développant et en aflinant les besoins physiques, pourvu qu’on multiplie et qu’on perfectionne les moyens de les satisfaire. Et dèslorsle critère de l'utilité, certes légitime dans son ordre, prend une valeur absolue, exclusive, et joue le rôle impérieux d’un idéal. Le socialisme moderne ne s’expliquerait pas autrement.
59 Crilique du droit de propriété. — Toutes les grandes institutions sociales, la religion, la famille, le gouvernement, la propriété, furent soumises par les penseurs du xvire siècle à une critique sévère, du point de