‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 236 sur 457 · PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIQUES

théologiens semble s'y être rallié, pour éviter tout à la fois la thèse surannée que l’on a qualifiée de féodale et la théorie conventionnelle dont on a oublié la saine et traditionnelle interprétation.

La théorie du droit naturel veut mettre le droit de propriété à l'abri des atteintes que la société voudrait lui porter. Elle en fait donc un trait métaphysique de la nature individuelle de l’homme, lié nécessairement à la liberté personnelle, un droit antérieur à toute agrégation sociale; bien loin que le droit de propriété privée soit établi pour permettre et favoriser la vie en société, quitte à subir quelques atténuations lorsque la vie en société l’exigera, c’est la vie en société qui est mise au service de la propriété privée; il semblera que les hommes se soient associés principalement pour garantir leur liberté personnelle et pour assurer leur droit naturel de propriété. On feint donc un état primitif où l’homme est absolument libre, c’est-à-dire propriétaire de soi et des œuvres qui résultent de son travail; après quoi, comme les hommes sont maîtres absolus de ce qui leur appartient, ils limitent l’exercice de leur liberté personnelle et sacrifient certains de leurs biens propres pour entrer en société et défendre en commun l'essentiel de leurs droits. Il s’ensuit que la société ne peut entreprendre sur la liberté et la propriété individuelle que dans la mesure fixée par les individus eux-mêmes, c’est-à-dire strictement dans la mesure requise par la défense de ces droits individuels. Toute limitation de liberté individuelle, tout empiétement sur la propriété individuelle, au delà de ces limites étroites, n’est que tyrannie et usurpation. On trouve cette doctrine nettement formulée par Locke, Trailé du gouvernement civil, ο. αν, De la propriété des choses : « Bien que la nature ait donné toute chose en commun, l’homme néanmoins, étant le maître et le propriétaire de sa propre personne, de toutes ses actions, de tout son travail, a toujours en soi le grand fondement de la propriété. Ainsi le travail, dans le commencement, a donné le droit de propriété, partout même où il plaisait à quelqu'un de l’employer. » Barbeyrac, dans son commentaire critique sur le Droit de la nature el des gens de Puffendorf, et Burlamaqui, dans ses Principes du droit de la nature el des gens et du droit public en général, soutiennent aussi que le droit de propriété est légitime et nécessaire, en dehors de toute vie sociale, du fait de la prise de possession par le travail. Singulière théorie, en vérité! Que peut signifier le droit de propriété pour un individu abstrait qui n’a de rapports avec aucun de ses semblables? Cet individu a le droit de jouir du fruit de son travail, assurément ; mais pourquoi hésiterait-il à en user de même avec les productions spontanées du sol? Et pourquoi interpréter cette main-mise et cet usage comme l'exercice d’un droit de propriété? Que veut dire au juste s'approprier quand il n’existe aucune relation d'homme à homme? Cette théorie, on le voit bien, repose d’une part sur une confusion entre le droit de propriété et le pouvoir préjuridique des êtres rationnels sur les choses mises par la nature à leur usage, et d'autre part elle projette ingénument la psychologie et les habitudes du propriétaire civilisé dans la conscience mystérieuse d’un individu chimérique, coupé de toute vie sociale. La simple analyse du droit de propriété révèle que cette notion suppose la société; hors de celle-ci, aucun droit proprement dit n’est concevable. Cf. iei τ. xin1, col. 764, 768, 831, 835.

Cependant les physiocrates se rallièrent et rallièrent l’économie classique à cette conception du droit naturel de propriété, qui s’harmonisait parfaitement avec leur philosophie sensualiste et utilitaire. Le droit naturel absolu et primitif pour l’homme est d'assurer sa conservation et son bien-être; pour le diriger, deux lois naturelles d’une évidence sensible et d’une rigueur

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inébranlable l’obligent à fuir la douleur et à poursuivre la jouissance. Bien loin de réclamer l’anéantissement de ces deux passions, c’est sur l’appétit des plaisirs et sur l’aversion de la douleur que s’appuie l’ordre naturel et essentiel de la société, car quoiqu'’elles ne soient jamais affectées que de leur intérêt personnel, elles nous sont données cependant comme les moyens de notre bonheur. « Une sensibilité involonlaire au plaisir et au mal physiques avertit perpétuellement les hommes qu’ils ont un devoir essentiel à remplir, celui de pourvoir à leur subsistance; cette sensibilité les tient assujettis rigoureusement à ce devoir et à tous les travaux qu’il exige d’eux pour les conduire à des jouissances qui leur sont précieuses. De là le désir naturel d'acquérir ces jouissances et de les conserver; désir qui les dispose naturellement à saisir tous les moyens de s’assurer la possession paisible des fruits de leurs travaux; par conséquent à vivre en société. » Mercier de La Rivière, L'ordre naturel et essentiel des sociélés poliliques, dans ἘΣ. Daire, Physiocrates, Paris, 1846, 2° partie, p. 609.

Voilà la première notion du juste et de l’injuste absolus que la nature même nous inculque nécessairement. Et voici comment la nature nous incline à vivre en société, à y observer certains devoirs peur y jouir de certains droits : « Le désir d'acquérir et de conserver nous presse naturellement d'éviter tout ce qui pourrait mettre des obstacles à l’accomplissement de ce désir; nous sentons même en nous une disposition naturelle à employer toutes nos forces pour surmonter ces obstacles. Cette disposition, conséquente à notre premier désir, est donc une leçon très intelligible que la nature nous donne et par laquelle elle nous fait comprendre qu'il est de notre intérêt de ne pas provoquer ces mêmes obstacles que nous nous proposons d’écarter : en un mot de ne rien faire qui puisse nous empêcher de jouir paisiblement et constamment du droit d'acquérir et de conserver... Dès ce moment, je vois des hommes instruits et formés pour vivre en société : la sensalion ou la connaissance intuitive qu'ils ont de leur premier droit leur donne aussi nécessairement la connaissance intuitive de leurs premiers devoirs envers les autres hommes : ce qui se passe dans leur intérieur leur fait facilement comprendre que tous les hommes ont des droits de la même espèce; qu’aucun d’eux ne peut se proposer de les violer dans les autres, qu'il n’éprouve de leur part la plus grande résistance possible, qu'il ne s'expose nécessairement à toutes les violences qu'ils pourront, à leur tour, exercer à son égard. Ainsi chacun, éclairé par l'attention qu’il donne à son intérêl personnel, à ses propres sensations, est forcé de se reconnaître sujet à des devoirs, de s’imposer l’obligation de ne point troubler les autres hommes dans la jouissance du droit d'acquérir et de conserver, afin de n'être point troublé lui-même aussi dans la jouissance de ce droit. » Id., ibid., p. 609-610.

’ar cet ingénieux enchaînement d’évidences nécessaires, la vie sociale et ultérieurement toutes ses conditions et exigences se rattachent solidement à notre nature, telle que la concevait le xvrne siècle. Mais remarquons que la nature enseigne d’abord, comme un droit absolu, la nécessité où se trouve chaque homme de pourvoir à sa conservation et à sa jouissance personnelles, et que c’est pour affermir et garantir eflicacement ce droit qu'elle incline les individus à syndiquer en quelque sorte leurs intérêts propres. On voit sans peine que la société ne pourra jamais, sans ruiner sa base et sans contredire sa définition même, porter atteinte au droit absolu qui est le premier enseignement de la nature, Et voilà qui met la propriété en lieu sûr,

En effet, pour les physiocrates, ce droit absolu n’est pas autre chose que le droit de propriété, raison essen-

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