‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 237 sur 457 · SOCIALISME. SOURCES PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

SOCIALISME. SOURCES PHILOSOPHIQUES

lielle el primitive de toutes les lois sociales. La propriété, entendue à la mode physiocratique, prend trois formes, déduites l’une de l’autre et qui en élargissent la notion jusqu’à inclure celle de liberté. « La propriété n’est autre chose que le droit de jouir ; or, il est évidemment impossible de concevoir le droit de jouir séparément de la liberté de jouir », et d'autre part, la sûreté n’est que l'établissement garanti et durable de cette propriété et de cette liberté. « Propriété, sûreté, liberté, voilà donc l’ordre social dans tout son entier; c'est de là, c’est du droit de propriété maintenu dans toute son étendue naturelle et primitive, que vont résulter nécessairement toutes les institutions qui consti- Luent la forme essentielle de la société : vous pouvez regarder ce droit de propriété comme un arbre dont toutes les institutions sociales sont des branches qu’il pousse de lui-même, qu’il nourrit et qui périraient dès qu'elles en seraient détachées. » Id., ibid., p. 615. Ces trois formes de propriété reçoivent, dans le système physiocralique, trois qualificatifs tenant aux différents objets qu’elles concernent. Fondamentalement, l’homme a le droit de jouir de soi-même, de sa personne, de ses organes corporels, de ses facultés intellectuelles : c’est la propriété personnelle, avec la liberté et la sûreté correspondantes. Vient ensuite le droit, la liberté et la sûreté relatifs à la jouissance des effets que l’on s’est acquis par l’usage de sa liberté personnelle : c’est la propriété mobilière, fruit de la propriété radicale ou personnelle. Enfin « parmi tous les emplois que l’on peut faire librement de ses propriétés personnelles et mobilières, il en est un plus important pour le bien-être de l'humanité, c’est celui de se former des propriétés foncières, c’est-à-dire d'employer ses facultés intellectuelles et ses effets mobiliers à la préparation d’un sol qu’on rend productif des objets propres aux jouissances utiles ou agréables ». Baudeau, Introduction à la philosophie économique, dans Daire, Physiocrates, 1846, 2° partie, p. 750. A cette propriété foncière se rattachent une liberté et une sûreté de même sorte, qui consistent à pouvoir constamment faire tel usage qu’on voudra deses propriétés foncières. 4. Rôle de l’État. — Les trois grandes théories de la propriété dont nous venons de relever l'existence au xviue siècle se ressemblent par un trait commun, dû aux circonstances politiques : toutes attribuent à l'État un rôle important. On ne saurait s'en étonner, en ce qui concerne la théorie des légistes royaux, dite « féodale ». Mais les partisans de la théorie conventionnelle semblent ne connaître dans la société qu'un seul organe de décision, l'État, c’est-à-dire, plus précisément encore, le gouvernement royal. Les réformateurs ne comptent que sur l’action d'un despote éclairé pour remanier le régime des propriétés ou pour instaurer le communisme des biens. On sait que, pour Montesquieu, l'État « doit à tous les citoyens une subsistance assurée, la nourriture, un vêtement convenable et un genre de vie qui ne soit point contraire à la santé ». Esprit des lois, 1. XXIII, c. xxix. Le moindre paradoxe n’est pas celui que nous offrent les théoriciens du droit naturel, notamment les physiocrates; le mot de « despotisme légal » est de Mercier de La Rivière; Quesnay fait de l’omnipotence législative la première de ses Maximes générales du gouvernement économique d’un royaume : « Que l'autorité souveraine soit unique et supérieure à tous les individus de la société et à toutes les entreprises injustes des intérêts particuliers... La division de la société en différents ordres de citoyens, dont les uns exercent l'autorité souveraine sur les autres, détruit l'intérêt général de la nation, et introduit la dissension des intérêts particuliers entre les différentes classes de citoyens. » Daire, PhAysiocrales, 1846, 1re partie, p. 81. Mais ce despotisme se concilie fort bien, au fond, avec le régime absolu

des lois naturelles car la fonction souveraine consistera essentiellement à faire connaître à tous et à faire appliquer par tous ces lois naturelles dont l'évidence est convaincante et dont l'attrait est irrésistible dès qu'on les a perçues. Ainsi, par la bouche de l’autocrate, on entend parler la science économique, c’est-à-dire la nature des choses. Cette politique déjà saint-simonienne dans son inspiration sinon dans ses conclusions, est peut-être dans la physiocratie le trait le plus proche du socialisme. Cf. ici, SAINT-SIMON ET SAINT-SIMO- NISME, t. XIV, Col. 769 sq.

111. CONCLUSION. — En étudiant les sources du socialisme, nous avons évité de considérer celui-ci comme une doctrine scientifique. Une doctrine se définit; or, il n'est pas une définition du socialisme qui résiste à l'examen. Ni le souci d’alléger la misère des humbles ou de réfréner l'injustice des puissants, ni l’idée de la lutte des classes, ni telle théorie économique ne sont spécifiquement socialistes. La science déecrit et explique ce qui est et ce qui a été : le socialisme est tout orienté vers un idéal futur; certes le socialisme prend parfois un aspect scientifique, mais, comme l’a dit excellemment Durkheim, « les faits et les observations ainsi réunis par les théoriciens soucieux de documenter leurs affirmations ne sont guère là que pour faire figure d'arguments. Les recherches qu'ils ont faites ont été entreprises pour établir la doctrine dont ils avaient eu antérieurement l’idée, bien loin que la doctrine soit résultée de la recherche. Presque tous avaient leur siège fait avant de demander à la science l'appui qu'elle pouvait leur prêter. C’est la passion qui a été l’inspiratrice de tous ces systèmes. » Définition du socialisme, dans Rev. de mél. et de morale, t. XXVIN, 1921, p. 481.

Nous nous sommes contenté de considérer le socialisme, non comme une science mais comme un objet de science, comme un fait social que l’on voit naître et se développer et que l’on peut décrire objectivement. C’est le moment de ramasser en quelques traits précis le résultat de notre enquête :

1° Le socialisme ne se caractérise pas par l'abolition de la propriété privée et en cela il s'oppose formellement au communisme. En fait, aucun théoricien socialiste n’a jamais prôné la disparition complète du domaine privé : toujours l'idéal socialiste respecte au moins la propriété des fruits du travail et la libre disposition des biens de consommation; bien mieux, en un certain sens, lorsque le socialisme attaque l’héritage, il se montre l’adversaire d’un reste de communisme familial. Le collectivisme marxiste, c’est-à-dire la forme de socialisme qui restreint le plus le domaine privé, ne lui enlève que les capitaux ou biens de production.

2° Le socialisme, considéré comme un fait social, exprime l’avènement social, la prise de conscience publique des faits et des fonctions économiques. Et voilà encore qui permet d’opposer le socialisme au communisme, en même temps que de comprendre pourquoi le socialisme ne pouvait naître qu'à la fin du Χ ΤΠ": siècle, après l'essor de la science économique et dans un monde que le virus sensualiste et utilitaire inclinait à interpréter économiquement, en termes de production et de consommation, l'idéal de la vie civilisée. Jusque là, en effet, sauf dans les périodes de misère aiguë au cours desquelles la société devait bien prendre conscience des phénomènes économiques et s’efforçait d’y intervenir avec plus ou moins de succès, les fonctions économiques demeuraient habituellement dans la sphère des intérêts privés ; la société comme telle s’établissait consciemment sur d’autres bases : militaire, religieuse, juridique, racique. Certes, les lois économiques exerçaient leur empire, d'autant plus impérieux peut-être qu'il demeurait diffus et secret, Mais, du jour

SOURCES

PHILOSOPHIQUES 2294 où l’on voulut voir dans la jouissance des biens matériels, fruit des fonctions économiques, le but essentiel de la vie en société, celle-ci s'établit consciemment et délibérément sur cette base économique. D'où crise absolument inédite dont le socialisme est l’expression. D'une part les économistes orthodoxes réservent aux propriétaires privés l'initiative souveraine en matière économique; ils estiment et proclament qu’à ce prix et à cette seule condition la société jouira de la prospérité économique qu’on lui assigne comme idéal. D'autre part, et c’est en ce point précis que gît l’opposition entre les deux écoles, les socialistes ne croient pas à l’eflicacité socialement bienfaisante de l’activité purement privée en matière économique et ils préconisent «le rattachement de toutes les fonctions économiques ou de certaines d’entre elles qui sont actuellement diffuses, aux centres directeurs et conscients de la société ». Cette formule, empruntée à l’étude précitée de Durkheim, p. 494, n’affirme pas la subordination de la vie économique à l'État, mais le rattachement, la mise en communication explicite et systématique de l’économie avec les organes directeurs de la société. Quelquefois l'État absorbe l’économie; selon d’autres auteurs l'État est absorbé et se transforme en centre moteur purement économique. On sait que, pour Marx, par exemple, l'État que nous connaissons et qui représente précisément des intérêts spécifiques, dits supérieurs à l’ordre économique, perdrait toute raison d’être en régime socialiste. On sait aussi que maints réformateurs socialistes comme Fourier et Proudhon, bien loin de pousser à l’étatisme, prêchent l’individualisme anarchique; ce sont là des nuances considérables, mais cet individualisme anarchique mérite lui aussi l’épithète de socialiste du moment qu'il se présente comme un type de vie sociale résultant expressément des libres tendances et fonctions économiques.

3° Enfin, nous conclurons que le socialisme est un fait social qui ne saurait se confondre avec le communisme ancien, dont Platon a le premier formulé la conception, suivi par nombre de réformateurs à l’esprit romanesque. Cf. art. COMMUNISME, ici, t. III, col. 574. Beaucoup de partisans et d’adversaires ont voulu rattacher à ces ancêtres imposants le socialisme moderne; on confond couramment les deux termes de socialisme et de communisme ou bien on se contente d’une simple différence de degré entre les deux doctrines. Bien entendu, nous ne parlons pas ici de la distinction que le langage courant admet entre deux partis politiques récents, d'stinction qui ne compte guère sur le plan des doctrines. En réalité, les ressemblances, si elles sont très apparentes, demeurent extérieures entre le communisme classique et le socialisme moderne : tous deux plus ou moins éliminent la propriété privée. Mais l’essentiel n’est pas là : on voit sans peine, en consultant l’histoire des religions, qu’il est un communisme à base de renoncement et d’abnégation totalement inassimilable à l’esprit du socialisme, même s’il prône comme lui, et beaucoup plus énergiquement que lui, la suppression de la propriété individuelle. Durkheim, utilisant sa définition sociologique du socialisme va plus loin encore : tout communisme, par essence, se trouverait aux antipodes du socialisme moderne, op. cil., p. 599, et nous croyons que cette observation est pénétrante et exacte.

En bref, le communisme classique, et nous en dirons autant du communisme religieux, le seul communisme qui ait eu le mérite d’avoir été réalisé durablement, tend à mettre les fonctions économiques au ban, en marge, voire tout-à-fait en dehors des fonctions essentielles de la société. Il repose sur cette idée que les opérations de production et de consommation sont d’un ordre inférieur ; on reconnaît leur nécessité absolue, mais les relations politiques ou la vie de commu-

2295 SOCIALISME. LE nauté n'en sauraient être affectées ni modifiées: on s'arrange d’une façon quelconque pour s'assurer le nécessaire, mais les relations sociales doivent se tenir sur un autre plan. La chose est claire dans le communisme platonicien : la cité comprend deux parties fort distinctes, ici les laboureurs et les artisans, là les magistrats et les guerriers. Les fonctions proprement politiques reviennent à ces deux dernières classes. Quant aux laboureurs et aux artisans, il leur appartient d’alimenter et d'entretenir la cité par leur travail, mais ils sont maintenus en dehors de l'État: ils ne participent ni à la législation, ni à l'administration, ni aux nobles fonctions militaires. Mais, en retour, les magistrats et les guerriers doivent demeurer étrangers et indifférents à l’activité économique qui les détournerait de leurs obligations supérieures, et c’est pour les maintenir dans cette indifférence qu'il leur est interdit de rien posséder personnellement, ni biens matériels, ni famille. Cette séparation absolue repose, dans la pensée de Platon, sur la haute idée qu'il se fait de la vie politique et sur cette conviction que la richesse, avec tout ce qu’elle implique, est la source de la corruption morale et civique. Toutes les théories et les romans communistes s’inspirent de ce mépris que le sage oppose aux richesses, mépris que le socialisme moderne, né du xvrre siècle, ne saurait partager. Il est bon de faire remarquer que l'existence de deux classes n’est pas essentielle au communisme : dans les communautés d'inspiration religieuse, dans l’Utopie de Morus, tous participent à la vie commune ou politique, en même temps que tous doivent, selon leurs forces, travailler à l'entretien matériel du monastère ou de la cité; il reste que les opérations économiques ne gouvernent pas les représentations collectives ni ne déterminent la hiérarchie au sein de la collectivité; celle-ci a ses lois propres, d'un ordre supérieur, et les individus ne s’adonnent aux travaux économiques que dans la limite des besoins. On remarquera que le communisme est d’abord soucieux de réglementer la consommation commune, laissant parfois chacun agir à sa guise, comme dans l’Utopie, pourvu que nul ne demeure oisif; au contraire, dans le socialisme, la consommation demeure loujours affaire privée, tandis que la production est socialement organisée en vue de cette consommation individuelle.

« Identifier le socialisme et le communisme, c'est donc identifier des contraires. Pour le premier l'organe économique doit presque devenir l'organe directeur de la société; pour le second, ils ne sauraient être tenus assez éloignés l’un de l’autre. Entre ces deux manifestations de l’activité collective, les uns voient étroite affinité et presque identité de nature; les autres n’aperçoivent, au contraire, qu'antagonisme et répulsion. Pour les communistes, l'État ne peut remplir son rôle que si on le soustrait complètement au contact de la vie industrielle; pour les socialistes, ce rôle est essentiellement industriel et le rapprochement ne saurait être trop complet. Pour ceux-là, la richesse est malfaisante et il faut la mettre en dehors de la société; pour ceux-ci, au contraire, elle n’est redoutable que si elle n'est pas socialisée, Sans doute, et c'est ce qui trompe le regard, il y ἃ de part et d'autre une réglementation ; mais il faut faire attention qu'elle s'exerce en sens opposé. Ici, elle a pour objet de moraliser l’industrie en la rattachant à l'État; là de moraliser l'État en l’excluant de l’industrie. » Durkheim, op. cil., p. 605.

S'il existe un tel contraste entre le communisme et le socialisme, c'est que l’un et l’autre systèmes ne répondent pas à la même question. D'où viennent l'égoïsme et l’immoralité, demandent les communistes, question éternelle, qui n’émeul que quelques cercles restreints d’âmes supérieures ; et la réponse condamne directement la propriété privée, comme source des vices οἱ désordres anti-sociaux; le reste des systèmes

PRÉCURSEURS 2296 communistes, les lois somptuaires diversement nuancées, les lois du travail et de la distribution interviennent secondairement, comme règles d'application d’un état social d'où l’on a d’abord exclu la propriété. Au contraire, le socialisme se demande quelle organisation sociale et économique dans les circonstances données sera la plus efficace, procurera la consommation la plus large et la plus générale, problème qui est de nature à émouvoir les masses: et la réponse n'est pas directement hostile à la propriété : en fait, le socialisme n’entend léser la propriété que dans une période transitoire, ou en tout cas dans la seule mesure requise à l'édification de ses plans économiques. Il croit qu'une bonne organisation économique suffit à faire le bonheur des hommes en société; comment hésiterait-il à l’instaurer, dût certaine propriété en souffrir? Le communisme ἃ encore moins de scrupule, car il hait pour ellemême la propriété; mais il n’a pas la naïveté lourdement optimiste du socialisme et c’est pourquoi il légifère volontiers en vue d’un monde utopique pour des hommes sans égoïsme et sans avidité.

III. LES FORMES HISTORIQUES DU SOCIALISME. — 1. TENDANCES SOCIALISTES AVANT LE SOCIALISME. — Les socialistes modernes ont la faiblesse de se chercher des ancêtres dans la plus haute antiquité : Platon, les stoïciens, les premières communautés chrétiennes prennent dans leurs ouvrages la tête d'une longue liste qui, par Thomas Morus, Campanella, Babeuf et Karl Marx, conduit jusqu'aux maîtres contemporains de la doctrine, Après ce que nous avons dit plus haut, on nous permettra de renoncer à ce développement facile qui méconnaît l'originalité propre du socialisme. Cf. C. Rappoport et Compère-Morel, Un peu d'histoire, dans l'Encyclopédie socialiste, Quillet, 1912, p. 15-98.

En particulier, nous pouvons écarter résolument de notre étude le prétendu socialisme des Réductions du Paraguay et des sociétés communistes de l'Amérique du Nord. S'il est une leçon qui découle évidemment de leur histoire, c’est qu’elles avaient pour fondement la religion et que leur prospérité sociale et matérielle fut toujours proportionnelle à l'intensité du sentiment religieux qui les animait. Ainsi les Réductions du Paraguay, les sociétés de Shakers, les colonies d’Inspirationists ou d'Harmonists à Amana ou à Economy, les 300 ou 400 Dunkards d'Euphrate, les Perfectionists d'Oneida et de Wallingford, les Separatists de Zoar, à plus forte raison les Mormons. Au contraire, les communautés privées de cette base religieuse, comme le phalanstère de Dallas, Cedar Vale, Brook-Farm, la Nouvelle-Australie, ne surent point se maintenir et périrent dans la misère ou bien se transformèrent en entreprises capitalistes. En tout cela il ne s’agit pas de vrai socialisme. Celui-ci pourtant connut quelques tentatives explicites de réalisation, la New-Harmony, l'Icarie, le phalanstère fouriériste du Texas, dont nous considérerons la fortune à propos d'Owen, de Cabet et de Considerant.

Il reste, comme l'a montré A. Lichtenberger, Le socialisme au Xv1r1° siècle, Paris, 1895, que le socialisme moderne a été préparé dans les idées. Cette préhistoire du socialisme ne se découvre avec quelque netteté qu'au Ἀν τὴ siècle, et encore dans la seconde moitié de ce siècle. Dans la littérature abondante et déclamatoire qui monte à l'assaut des institutions, on discerne parfois un échantillon authentique de la doctrine socialiste, c'est-à-dire l'idée qu'une collectivisation des biens favoriserail le progrès économique οἱ social. Le plus souvent, il faut l'avouer, l'argumenta- Lion qui mène ἃ détruire ou à atténuer la propriété privée n'offre rien de socialiste : un Morelly, un Mably répètent les arguments éthiques du communisme le plus traditionnel; un Brissot de Warville ne songerait pas à critiquer le droit de propriété s'il n'y était con-

duit par le souci de réformer le droit pénal; Rousseau attaque la propriété, mais c’est qu'il en veut d’abord à la société, inséparable de la propriété.

1° Jean Meslier, né à Mazerny, dans le duché de Rethel, curé d’'Étrépigny et de But à partir de 1692, mort en 1729 ou en 1733, fut un véritable précurseur du socialisme. De mœurs douces et austères, d'esprit fier, dégagé de tout préjugé et même de toute foi positive, il s’acquitta toute sa vie de ses fonctions, passant apparemment pour un pasteur exact et zélé. Mais il laissa après lui un testament dont le titre exprime suffisamment l'intention : Mémoire des pensées et des sentiments de Jean Meslier, prêtre, curé d’Étrépigny et de But, sur une partie des abus et des erreurs de la conduite et du gouvernement des hommes, où l’on voit des démonstrations claires et évidentes de la vanilé el de la fausselé de toutes les divinités et de toutes les religions du monde, pour être adressé à ses paroissiens après sa mort el pour leur servir de témoignage de vérité, à eux et à Lus leurs semblables. In testimonium illis οἱ gentibus. Maih., X, 18.

Ce testament ne fut d’abord apprécié des philosophes que comme un monumental aveu d’athéisme et d'irréligion. Voltaire jugea opportun de ne le publier qu'en partie, sous le titre : Extrait des sentiments du curé Meslier, 1762, le reste lui paraissant « trop long, {rop ennuyeux, et même trop révoltant ». De même, le Bon sens du curé Meslier. publié par d’'Holbach en 1772, et le Catéchisme du curé Meslier, par Sylvain Maréchal en 1789, se contentèrent de faire connaître un curé Meslier violemment anticlérical. C’est seulement la publication intégrale par Ch. Rudolf, en 1864, à Amsterdam, du Testament de Jean Meslier, curé d’Étrépigny et de But en Champagne, décédé en 1733, qui révéla le précurseur authentique du socialisme, à une époque où sa pensée pouvait être pleinement comprise. On s’aperçut alors que le curé champenois ne s’en prenait pas seulement au catholicisme et à ses rites, ni même à toute religion positive, à la croyance en un Dieu personnel et en une vie future, mais qu'il sapait la société elle-même que religion et dogme soutiennent dans l'existence.

Les thèses socialistes se présentent dans le Tes{ament comme des arguments dressés contre la religion. Les hommes seront toujours malheureux s'ils ne renversent le système oppresseur fondé sur la double tyrannie de la religion et de la royauté; ils devraient régler leur gouvernement sur les seuls principes de la prudence et de la sagesse humaines, c'est-à-dire sur les règles de la probité, de la justice et de l'équité naturelle. En réalité, toutes ces règles ont été violées; on a mis d’un côté tous les biens, les plaisirs, la fainéantise, et de l’autre la misère, le travail, l’esclavage; pour assurer le maintien de cette iniquité, les fourbes et les violents ont inventé les liens de la religion et de la royauté. « Ils seraient heureux, ces pauvres peuples, s'ils n'étaient pas incommodés de cette desséchante vermine; mais il est sûr qu'ils seront toujours malheureux, tant qu'ils ne s’en dépouilleront pas... Sachez, mes chers amis, qu'il n’y ἃ point pour vous de plus méchants ni de plus véritables diables à craindre que ces gens-là dont je vous parle. Car vous n’avez véritablement point de plus grands ni de plus méchants adversaires et ennemis à craindre que les grands, les nobles et les riches de la terre, puisque ce sont effectivement ceux-là qui vous foulent, qui vous tourmentent, et qui vous rendent malheureux comme vous êtes. » Testament (Rudolf), t. 11, p. 180. De longues déclamations, violentes et enflammées, s’emportent rudement contre cette quantité de riches fainéants, abbés, moines, rentiers, sergents, procureurs, avocats, maltôtiers, receveurs : « On a bien à faire de ces gens-là dans le monde ! Les oiseaux chantent et ramagent assez

LE

PRÉCURSEURS 2298 dans les champs et dans les bois; les peuples n’ont que faire de nourrir si grassement tant de gens pour ne faire que chanter dans les temples. » Zbid., p. 203.

On n’a pas de peine à reconnaître ce genre de littérature, appelé à une si grande fortune en des temps plus proches de nous. Mais il convient d'observer qu'au xvrne siècle un tel langage semblait « trop révol- Lant » à Voltaire el aux philosophes les plus acharnés contre l'Église ou contre le despotisme. Ceux-ci poursuivaient la perte de la religion chrétienne, mais ils entendaient que l’ordre social fût respecté. Rares étaient les esprits assez perspicaces pour reconnaître dans l’autorilé religieuse l’assise la plus robuste de l’ordre social et assez logiques dans l'erreur pour condamner en bloc la société civile avec la religion. Plus précisément le curé Meslier a pour son temps l’originalité d'interpréter à la manière socialiste le fait religieux; s’il le critique, ce n’est pas au nom de la vérité scientifique, de la raison, de l’histoire; c’est qu'il y voit le baillon, l’opium qui étouffe, qui endort les revendications sociales et la révolte des peuples opprimés. Aussi, plus funestes encore que la religion sont, pour le curé Meslier, les institutions iniques qu’elle a mission de défendre : l'inégalité, la propriété; et c’est ici que se fait jour l’idée authentiquement socialiste, toute autre que celle du communisme éthique traditionnel : si les propriétés n'étaient pas distinguées, si les familles ne s’opposaient pas en classes, si le mariage n’était pas indissoluble, tous les hommes seraient occupés et utiles, ils se partageraient sagement entre eux les produits, il n’y aurait jamais de disette, il n’y aurait plus d’unions malheureuses et tous les hommes mèneraient fraternellement une vie de félicité. La conclusion est claire; il faut que tous les opprimés s'unissent pour renverser l’état social présent : « Votre salut est entre vos mains, votre délivrance ne dépendrait que de vous si vous saviez vous entendre tous. » Zbid., τ. 117, p. 381.

20 Dom Deschamps (1716-1774) annonce le socialisme dialectique. Ce moine que Pamiron cite comme un exemple de l’incrédulité réfugiée dans certains cloîtres, passa la majeure partie de son existence au prieuré de Montreuil-Bellay, près de Saumur, Οὐ il avait fait profession en 1733, où il remplit correctement ses fonctions de procureur, où il observa convenablement sa règle et où il mourut dans les formes religieuses. Mais il s'était lié avec le marquis de Voyer, fils du comte d’Argenson et, par cet intermédiaire dévoué, il s’était efforcé, toujours vainement, de « convertir » les philosophes et de leur révéler «le mot de l’énigme métaphysique et morale ». Les confidences du moine libre-penseur effarouchèrent J.-J. Rousseau; Helvétius conseilla la prudence; d’Alembert dégagea promptement le point faible du système, les distinctions formelles, les abstractions, relations, genres, espèces et autres idées générales qui n’existent que per mentem et qu'il faut bien se garder de réaliser « hors de nos idées ».

Cette opposition entre la métaphysique du bénédictin et la philosophie des Encyclopédistes explique l'échec persistant de dom Deschamps près de ses contemporains. Anti-chrétien et vulgairement athée, il eût été compris; mais, hostile à la fois au christianisme et à l’athéisme superficiel des philosophes, il ne réussit pas à faire école. Il avait assez de théologie pour mesurer la faiblesse des arguments vulgaires contre la religion et il employa ses dons surprenants de dialecticien à construire an système d’athéisme qui méritât le qualificatif d’éclairé. Lorsque Émile Beaussire publia certaines œuvres de dom Deschamps dont la bibliothèque municipale de Poitiers gardait la copie, il leur imposa sans doute une enseigne trop ambitieuse en leur donnant ce titre : Antlécédents de l'hégélianisme dans la philosophie française, dom Deschamps, son syslème, son école, Paris, 1865. La figure de notre bénédictin n’en

reste pas moins originale et mérite de retenir l’attention dans la préhistoire du socialisme, d'autant que nous la connaissons mieux depuis que MM. Jean Thomas et Franco Venturi eurent le mérite de découvrir à la bibliothèque de Poitiers et de publier en partie une autre liasse de papiers, transcrits sur les originaux de dom Deschamps par son ami dom Mazet qui fut bibliothécaire de la ville: Dom Deschamps, Le vrai système ou le mot de l'énigme métaphysique et morale, publié sous le patronage de la Société des textes français modernes par Jean Thomas et Franco Venturi, Paris, 1939. En réalité, il semble que l'essentiel de l’œuvre nous soit désormais accessible, dans ses deux parties que l’auteur lui-même déclarait indissolublement unies : une métaphysique et une morale.

Les Observations métaphysiques de dom Deschamps s’encadrent dans une interprétation philosophique du dogme de la Trinité; chacune des personnes divines figure un mode de l’être. La première représente symboliquement la nature physique et sensible, dans son inépuisable variété, c’est-à-dire l’être qui est plus ou moins, le relatif. En second lieu, si l’on considère cette nature physique, non plus dans sa diversité mais dans son ensemble, comme la somme, la synthèse logique des choses, notre philosophe l’appelle le Tout (aspect universel positif). Enfin la troisième personne de la Trinité ne serait que la forme mythologique et superstitieuse de l’absolu négatif, que dom Deschamps appelle Tout, qui à la différence du Tout n’a aucun rapport avec le relatif, ne voit limiter par rien son existence absolue, est par soi et en soi et coïncide donc avec la négation même, avec Rien.

Les Observations morales ouvrent la voie à ce que dom Deschamps appelle l’état de mœurs; l’élat de lois, système de l’oppression du faible par le fort, est radicalement expliqué et détruit par la vision métaphysique du Tout et de Tout, car on découvre ainsi la véritable genèse de Dieu et du diable, essai manqué et incomplet de justification et instrument au service de la société pour contenir les hommes dans l’esclavage. Libéré de l’état de lois, c’est-à-dire de l’État et des institutions qui, comme la religion, le mariage, la morale, soutiennent la tyrannie de l'État, l’homme pourra enfin être heureux. Tel est le vrai système. Dans la description de l’état de mœurs, dom Deschamps semble incliner vers une condamnation mystique de tout effort, de tout progrès : dans le Tout, les extrêmes se réunissent et se valent, il n’y a plus que repos et égalité. Les hommes n'auront que des besoins très limités. Bien mieux, entre eux, les différences s’atténueront jusque dans l’ordre physique : leur état social s’accordant mieux à leur nature profonde et à la loi cosmique, il s’ensuivra des modifications heureuses dans leur corps, tous égaux et semblables. Cette idée se retrouvera dans Fourier. Il y a encore parenté entre ces deux auteurs en ce qui concerne leur conception naturiste de l’amour : « On ne saurait imaginer et il n’est pas dans moi de rendre toute la folie que l’état de lois nous fait mettre dans ce qui est relatif à l’appétit de l’amour, par les freins qu'il a mis à cet appétit; et c’est la difficulté de l’imaginer qui seule peut nous éloigner de croire qu'il puisse jamais exister une société d'hommes où cet appétit ne serait pas plus difficile à satisfaire, ni plus sujet à des inconvénients que celui du manger, du boire ou du dormir... La communauté des femmes entre aussi nécessairement dans la chaîne des mœurs fondée sur la ruine du mien et du tien, que leur non-communauté entre nécessairement dans la chaîne des mœurs fondée sur le tien et sur le mien. » Observalions morales, 11e partie, ὃ 4. Bien entendu les enfants n’appartiendraient qu'à la communauté. Les situations seraient médiocres, stables; peu de besoins, done peu de travail; une langue simple

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