LES
PRÉCURSEURS 2300 et peu abondante suffirait ; le passé resterait inconnu et comme s’il n'avait jamais existé. Enfin, « la mort ne serait que le soir d’un beau jour; car elle ne serait pas précédée, comme l’est la nôtre communément, d’une maladie douloureuse, de la vue aflligeante d’un confesseur, d’un médecin, d’un notaire, d’une famille désolée et de toutes les peines d'esprit qui nous tyrannisent alors et qui contribuent extrêmement à nous la donner. Ils mourraient d’une mort douce, d’une mort égale à leur vie... Leurs enterrements ne différeraient point de ceux de leurs bestiaux; ils n’y mettraient pas plus de cérémonie, parce que toute cérémonie y serait de trop. » Ibid., ὃ 15.
3° Goyon de La Plombanie. — LL’ « ambition de dominer » semblait à dom Deschamps le vice radical de l’état de lois. Pour Goyon de La Plombanie, L'homme en société ou nouvelles vues politiques el économiques pour porter la population au plus haut degré en France, Amsterdam, 1763, 2 vol. in-12, et L’unique moyen de soulager le peuple et d'enrichir la nation française, Paris, 1775, in-8°, c’est le même vice, autrement dit l’ardeur de s'élever, qui perd les sociétés. Contre ce mal, il fait appel à une réglementation minutieuse des métiers. On ne passera plus de la campagne à la ville, on renverra aux champs les citadins inutiles, on supprimera les métiers parasites. Les professions seront érigées en charges perpétuelles, d’un nombre rigoureusement fixé selon les besoins de chaque localité : ainsi les fils des maîtres succéderont à leurs pères et tout travail libre sera interdit. Dans les villes, le populaire sera exactement compté et surveillé; chaque individu recevra une plaque d'identité portant l'indication d’un numéro d'ordre et de son quartier; nul ne pourra travailler hors de son quartier. Il y aura dans les villes comme dans les campagnes (une par canton de 30 paroisses) des maisons d’associations, tenant à la fois de la pension, de la bourse du travail et du bureau de placement et annonçant les phalanstères fouriéristes, mais avec cette réserve importante que l'amende, la prison, la servitude à temps s’efforceront de réprimer les délits, fraudes, mensonges qui, selon Fourier, ne doivent plus exister en Harmonie, sous le libre régime de l'attraction passionnelle. Tous ces règlements doivent être acceptés et obéis, pense l’auteur, car le malheur des hommes vient de ce qu'ils ne sont pas assez dirigés : « Comme ils tendent (ces règlements) visiblement à l’avantage des ouvriers et qu'il n’y en ἃ aucuns assez stupides pour ne pas le sentir, pour peu qu'ils y réfléchissent, je ne doute pas qu'ils ne s’y soumettent avec plaisir et même qu'ils n’en soient bien aises. » L'homme en société, t. 1, p. 148.
4° Le babouvisme., — Avant de quitter cette préhistoire du socialisme, observons d’un coup d'œil la pauvreté et la banalité des idées babouvistes. Le culte fervent rendu par les socialistes à Babeuf, à Buonarroti, à Darthé peut s'expliquer par d’autres motifs; c’est le mouvement révolutionnaire qui reconnaît ses pionniers. Mais, du point de vue philosophique, rien n’est plus vétuste que le programme simpliste des igaux. On dirait qu'ils ont puisé directement leurs ardeurs révolutionnaires à la source des anciens, sans tenir compte du mouvement des idées, comme si le xvune siècle n’avait apporté aucun argument nouveau, comme si les réalités économiques mieux connues ne permettaient pas de renouveler les antiques problèmes. A s'en tenir au domaine des idées, l'influence directe de Babeuf peut être considérée comme nulle. Mais il faut avouer que sur le plan de la sensibilité politique, la conjuration des Égaux a frappé un coup dont le retentissement est incalculable, Jusque-là, on critiquait assez librement la notion de propriété; les prédicateurs eux-mêmes, au nom de la religion, de la justice et de la charité, en dénonçaient les abus, en
soulignaient énergiquement les limites, en bornaient l'usage selon des règles étroites et impérieuses; parfois leur zèle et leur éloquence les emportaient à certains excès de langage dont le lecteur moderne ne laisse pas d’être scandalisé et qu'il excuse difficilement; mais les fidèles, alors, n’en étaient pas choqués. Quant aux libertins, aux philosophes, aux utopistes de toutes sortes, ce n’est pas la critique de la propriété que l'Église réprouvait dans leurs écrits; sur ce point le danger semblait irréel et la sensibilité chrétienne n'y réagissait pas; c’est l’athéisme, l’irréligion, le rationalisme anti-chrétien, les propos licencieux, le mépris de l'autorité que l’on condamnait dans cette littérature. Avec les dernières années du xvine siècle, avec la répression du babouvisme par le Directoire, commence une ère nouvelle qui consacre la notion de propriété privée à la manière d’un principe inviolable et sacré, base de toute société. La Révolution française, satisfaite et assagie par son succès sur le plan politique, rejette violemment de son sein les esprits aventureux qui voudraient étendre ses propres principes au domaine social: elle ne rougit pas désormais d’être autoritaire et conservatrice. Les discussions relatives à la propriété se déplacent de façon bien significative : autrefois, on éprouvait le besoin de démontrer que la propriété privée n’est pas contraire au droit naturel; aujourd'hui, la légitimité de la propriété privée est devenue un axiome de philosophie sociale et l’on se demande, tout au plus, s’il est légitime d’en limiter l'extension par certaines collectivisations partielles. Après Babeuf, ni les gouvernements, ni les philosophes chrétiens, ni les sociologues conservateurs ne surent de longtemps envisager sereinement telles hypothèses de socialisation, telles restrictions législatives au droit absolu et l’usage souverain de la propriété privée; instinctivement ils se raidissaient contre ces tendances, essentiellement révolutionnaires à leurs yeux. Ce qui pendant des siècles avait été réputé utopie prenait subitement la réalité intense et inquiétante d’une machine infernale montée contre l’ordre social. Rien n’est plus instructif à cet égard que de lire les chefs de condamnation opposés au communisme et au socialisme par les premiers documents ecclésiastiques qui désignent ces erreurs par leur nom. Au même titre que les sociétés secrètes et les sociétés bibliques, socialisme et communisme sont accusés de corrompre la jeunesse, de la soustraire à l’enseignement chrétien, de ruiner l'autorité de l’Église aussi bien que de l’État. « Il est constant, dit par exemple Pie IX dans l’encyclique Nostis et Nobiscum, que les chefs soit du Communisme, soit du Socialisme, bien qu’agissant par des méthodes et des moyens différents, ont pour but commun de maintenir en agitation continuelle et d’habituer peu à peu à des actes plus criminels encore les ouvriers et les hommes de condition inférieure, trompés par leur langage artificieux et séduits par la promesse d’un état de vie plus heureuse. Ils comptent se servir ensuite de leur secours pour attaquer le pouvoir de toute autorité supérieure, pour piller, dilapider, envahir les propriétés de l’Église d’abord, et ensuite celles de tous les autres particuliers; pour violer enfin tous les droits divins et humains, amener la destruction du culte de Dieu et le bouleversement de tout ordre dans les sociétés civiles. » C’est peu à peu seulement que les thèses socialistes perdront ce caractère exclusivement révolutionnaire; au milieu d'erreurs considérables se feront jour certaines critiques, certaines revendications qui ne seront pas uniquement destinées à séduire les malheureux pour les entraîner aux derniers excès, sous prétexte de justice et de liberté. Cette évolution du socialisme, à peine perceptible sous Léon XIII, nettement signalée par Pie XI dans l’encyclique Quadragesimo anno, doit être maintenant décrite à grandstraits.