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LE FOURIÉRISME

11. ÉVOLUTION HISTORIQUE DU SOCIALISME. — Mouvement plutôt que doctrine, le socialisme évolue avec une étonnante souplesse. Il a l’art de s'habiller au goût du jour et à la mode du pays. On n'attend pas d'un dictionnaire de théologie une histoire détaillée du socialisme; aussi nous contenterons-nous, renvoyant pour le reste aux ouvrages spéciaux, de marquer les principaux tournants de cette histoire.

1° Le socialisme des producteurs. — Beaucoup plus que le marxisme, ce socialisme mériterait le nom de socialisme scientifique; le marxisme en effet n’a pris cette qualification que comme une enseigne, afin de donner à ses thèses une apparence de sérieux; mais, à supposer même que les conclusions marxistes fussent démontrées avec une rigueur scientifique, la science comme telle ne se voit attribuer aucun rôle propre à l’intérieur de la doctrine. Au contraire, le socialisme de Saint-Simon et celui des saint-simoniens fait une place à la science comme principe directeur et animateur de la vie moderne. Le savant est considéré comme le héros des temps nouveaux. Un tel socialisme, on l’a vu ailleurs, se rattache étroitement au xvirre siècle par son rationalisme et par son culte enthousiaste de la science et du progrès; il annonce le collectivisme marxiste, en dépit de différences considérables, par le rôle prépondérant et même exclusif qu'il réserve au producteur (mais ce producteur n’est pas le prolétaire; c’est plutôt le génial brasseur d’affaires) et par le caractère évolutionniste de sa philosophie de l’histoire; il est très romantique surtout chez Enfantin, par son sensualisme trouble et vaguement panthéiste. Voir SAINT- SIMON ET SAINT-SIMONISME, t. XIV, Col. 769 sq.

20 Le socialisme utopique ou associationniste. — 1. Charles Fourier, né à Besançon en 1779, mort à Paris en 1837, fut successivement garçon de magasin, négociant, voyageur de commerce, commis d’administration, caissier. Célibataire et méticuleux jusqu’à la manie, il mena l’existence la plus dénuée d'incidents. Mais il était doué d’une imagination fertile et tenace, capable de soutenir jusque dans le détail le plus menu la prévision lucide de toutes les circonstances impliquées dans la réalisation future de ses utopies. Saint- Simon généralisait d’instinct et hardiment; Fourier, au contraire, avait la manie du particulier, de la classification en séries, ordres, sous-ordres, etc... A lire ce dernier, on ne sait pas où l’on va, mais chaque pas en avant est copieusement justifié et commenté, avec un luxe d’explications parfois saugrenues, souvent ingénieuses. Le jugement surtout lui faisait défaut, ainsi que toute délicatesse psychologique ou noblesse de caractère. Il n’a jamais senti le besoin ni discerné les conditions d’une démonstration rigoureuse; il décrivit toujours sans prouver jamais. Fourier collabora à l’Impartial de Besançon, au Phalanstère, à La réforme industrielle et à La phalange. Ses idées se retrouvent dans les ouvrages suivants : Théorie des quatre mouvements, 1808; Trailé de l'unité universelle, 1821; Sommaire du trailé de l’unilé, 1823; le Nouveau monde industriel ou sociétaire, 1829; Pièges et charlatanisme des sectes Saint-Simon οἱ Owen, 1831; La fausse industrie, 1835.

Π ne fut guère pris au sérieux et eut peu de disciples : on cite Just Muiron. Victor Considerant essaya de donner au fouriérisme une apparence plus logique et de réaliser une colonie phalanstérienne au Texas en 1855. On peut formuler de la façon suivante les principales thèses de Fourier :

a) Associalion volontaire du capital, du travail et du talent, avec liberté pour chaque associé de se retirer librement de l'association avec tout son avoir, En effet le fouriérisme respecte la propriété privée, au moins sous forme mobilière, de même que l’hérédité, l'intérêt des capitaux et l'inégalité des riches et des

pauvres qui «entre dans le plan de Dieu », Maïs la propriété individuelle doit, selon Fourier, suivi sur ce point par d'illustres économistes orthodoxes, évoluer en copropriété actionnaire, de façon à multiplier le nombre des propriétaires et à liquider le salariat en faisant des ouvriers, par la participation aux bénéfices, les copropriétaires de l’entreprise.

δ) La cellule fondamentale de la société est la phalange; ses 1 800 membres, répartis en 400 familles, habitent un vaste immeuble, le phalanstère, construit en pleine campagne, suivant un plan minutieusement décrit par Fourier. On y ἃ vu avec horreur l’asile des pires promiscuités et d’un communisme lacédémonien ou conventuel, mais dans la pensée de l’auteur le phalanstère ressemblerait plutôt à ces hôtels-pensions, souvent fondés par actions, que connaissent les États- Unis et la Suisse; on n’y mange pas à la gamelle, on n’y couche pas au dortoir, et il n’y ἃ même aucune égalité entre les catégories de locataires; mais on y trouve des services communs, salons de conversation, de lecture, salles à manger, pour ceux qui veulent en profiter. Au phalanstère se trouve annexée une entreprise agricole et partiellement industrielle, ni plus ni moins collective que les sociétés par actions. Il est évident que les avantages de la division du travail se feront sentir dans la phalange, car chacun suivant son penchant exécutera les besognes qui lui plairont davantage et qui en seront mieux faites. D'autre part il est avantageux de remplacer les 400 caves familiales, les 400 cuisines familiales, les 400 buanderies ou 400 greniers familiaux par des locaux communs, mieux aménagés, moins coûteux et dont le service exigerait beaucoup moins de personnel. D'où libération des sept huitièmes des femmes, généralement absorbées par les soins domestiques. Et le reste à l'avenant. Le caractère unitaire du phalanstère éclate dans sa configuration architecturale : une rue galerie, sorte de promenoir couvert, ventilée ou chauffée suivant la saison, rendra faciles et commodes les communications intérieures, avec l’église, avec la salle de spectacle, avec les bâtiments ruraux et avec les usines.

Cependant le principe de la division du travail aboutit en régime de civilisation, c'est-à-dire dans le régime actuel, successeur de l’élal sauvage, du patriarcat et de la barbarie, à une monotonie abrutissante pour l’ouvrier, par l'exercice simpliste et illimité d’un seul penchant. En Harmonie, c’est-à-dire dans le régime nouveau, on combinera les bienfaits de la division du travail avec ceux de la variété des tâches : comme il n’y aura plus d’oisifs dès que le travail sera devenu attrayant, on pourra morceler les besognes en parts si infimes que n'importe qui exécutera la sienne en se jouant, sans apprentissage, sans avoir le temps de s’y ennuyer ou de s’y lasser et la quittera pour une autre également attrayante et facile. Ici intervient la théorie fouriériste des passions.

c) L'altraction passionnelle, Ce que nous avons dit jusqu'ici de Fourier ne suflit pas à le déclarer socialiste; mais voici d’autres propos qui font de Fourier tout autre chose qu’un Jules Verne de la sociologie. ἢ est optimiste comme les physiocrates, il croit comme Saint-Simon à l'attraction universelle; mais il a cette originalité d'attribuer aux passions le rôle bienfaisant d’un moteur universel du progrès humain. Depuis 2 000 ans, à l'entendre, les moralistes ont fait fausse route en condamnant ou en modérant les passions; leur tentative est injurieuse à la sagesse du Créateur qui aurait imprimé aux astres une direction infaillible et qui aurait négligé de fournir aux hommes une loi intérieure aussi sûre et aussi féconde. Cette loi existe, ce sont nos passions, les moteurs de toute activité. Fourier prétend remettre l'humanité sur la voie du bonheur véritable en réhabilitant les pas-

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