LE SOCIALISME DÉMOCRATIQUE
plistes, comme il est aisé de s’en rendre compte en suivant par exemple sa polémique avec Bastiat sur le prêt gratuit. C’est à ce point, tout compte fait, qu'il faut ramener le socialisme de Proudhon, si c’en est un que de condamner le prêt à intérêt. En tout cas, ce socialisme est beaucoup plus politique que philosophique ou économique, car reconnaissant volontiers le talent, l'esprit démocratique de Bastiat, il rangeait son adversaire parmi les hommes du « parti de la résistance » : « Sa théorie du capital et de l'intérêt, dit-il, diamétralement opposée aux tendances les plus authentiques, aux besoins les plus irrésistibles de la Révolution, nous en fait une loi ». En réalité, Bastiat avait la partie belle : il amena Proudhon à reconnaître que le prêteur rend service à l’emprunteur, que celui-ci doit donc quelque chose à celui-là et il conclut : « c’est un grand pas vers la solution, car c’est ce quelque chose que j'appelle : intérêt ».
Mais Proudhon, contraint d'admettre « la justice commutative de l'intérêt », se retranchait derrière « l'impossibilité organique, l’immoralité de ce même intérêt », parce que celui qui prête son capital ne le fait que pour en tirer un bénéfice qui lui permette de vivre sans travailler, Problème réel, d'importance sociale et morale considérable, mais différent. La banque d'échange, destinée dans la pensée de Proudhon à généraliser le prêt gratuit, n’eut aucun succès. Nous avons là une des contradictions dont l’étude donna lieu à l’œuvre la plus sérieuse, sinon la plus célèbre de Proudhon : Le système des contradictions économiques ou philosophie de la misère, que K. Marx, en connaisseur, critiquera vertement dans sa Misère de la philosophie.
Proudhon fut en réalité le fossoyeur du socialisme français : désormais, la pensée socialiste est serve d’un parti et instrument d’un plan politique; d'autre part le Système des contradictions économiques marque l’invasion de la pensée hégélienne et la prédominance d’une doctrine étrangère. Enfin, la verve caustique, l'ironie, la violence de Proudhon se sont appliquées avec un plein succès à ruiner toutes les sectes socialistes concurrentes.
Indépendamment de leur contenu philosophique ou social, les ouvrages de Proudhon, et ceci encore est presque entièrement nouveau, distillent l’anticléricalisme le plus hautain et le plus agressif. Les pages consacrées à la femme sont dégradantes : servante ou courtisane, pas d'autre alternative; la femme est un être inférieur, instrument de reproduction, au service des mâles. Dernière contradiction, non la moins étonnante, de la part d’un homme qui eut pour sa mère une vénération touchante et pleine de délicatesse, et qui fut un excellent époux.
L'idéal politique de Proudhon n’a rien de spécialement socialiste, car il prône une sorte de patriarcat ayant pour base la puissance illimitée du père de famille, avec, sous le nom de possession perpétuelle, un dominium absolu, à la mode quiritaire, du fonds et du tréfonds pour l'usage et pour l'abus. Au-dessus de l’autorité paternelle, anarchie, c'est-à-dire suppression de toute autre hiérarchie sociale.
On se demande si le cas de Proudhon ne devrait pas retenir l'attention des psychologues, comme représentant un type de rural déclassé, qui toute sa vie regretta le temps où il gardait les vaches, qui ne s’habitua jamais à la vie mondaine et superficielle des grandes cités et qui déversait dans une activité cérébrale brouillonne et contradictoire le trop plein d’une vigueur physique sans emploi. Peu habile au commerce des hommes, redouté et d’abord diflicile, Proudhon n'eut jamais que de rares disciples, de loin plutôt que de près. Il existe un groupe des Amis de Proudhon; ce sont des amis posthumes,.
4 Le socialisme selon la dialectique matérialiste; Karl Marx. — 1. Notes biographiques. — K. Marx naquit à Trèves le 5 mai 1818, d’une famille appartenant à la petite bourgeoisie et convertie du judaïsme au protestantisme. Son père était un esprit cultivé, pénétré des idées du Χαμ siècle et de la Révolution française ; il donna à son fils une éducation « libérale ». Étudiant en droit à Bonn, puis à Berlin, Κα. Marx ἃ du goût pour l’histoire et la philosophie. Il se lie avec les jeunes intellectuels radicaux désignés sous ke nom de gauche hégélienne (Strauss, Bruno Bauer, etc.); il renonce au droit et se décide pour la philosophie. En réalité, l’activité politique révolutionnaire le séduit de plus en plus : en 1842-1843, il dirige un organe démocrate et libéral, la Gazette rhénane. Persécuté par la police, il s’installe à Paris où il poursuit ses menées en complétant son expérience : publication des Annales franco-allemandes, contacts avec Proudhon, rencontre de Frédéric Engels, part très active à la vie des milieux ouvriers socialistes et des sociétés secrètes révolutionnaires. Guizot l’expulse en 1844 et il se retire à Bruxelles où il demeurera jusqu'en 1848.
Pendant cette période, K. Marx ἃ publié notamment une Critique de la philosophie du droit de Hegel (1843), La sainte famille, en collaboration avec Engels (1844), la Misère de la philosophie (1847), réponse à la Philosophie de la misère de Proudhon, sans préjudice de deux écrits philosophiques très importants, Ludwig Feuerbach et l’Anti-Dühring. Après l’échec du mouvement révolutionnaire de 1848, K. Marx qui était revenu en Allemagne s’en éloigne de nouveau et gagne l'Angleterre; il demeurera désormais à Londres, se consacrant à l’étude de l’économie politique (Ricardo), rédigeant pour vivre articles et chroniques de journaux, publiant en 1859 la Critique de l’économie polilique et en 1867 le tome premier du Capital. Engels qui avait engagé son ami dans la voie des études économiques publiera les tomes 11 et 111 en 1885 et 1889. K. Marx mourut à Londres en 1883.
On cite communément ce mot de Lénine : « Le marxisme est le successeur naturel de tout ce que l'humanité a créé de meilleur au xix® siècle dans la philosophie allemande, dans l’économie anglaise et dans le socialisme français ». De ces trois éléments, le plus important et le plus authentiquement marxiste est l’élément philosophique. Comme économiste, Marx est le disciple appliqué de l’économie manchestérienne, c'est-à-dire d’une économie libérale dominée par le phénomène industriel et le problème du salariat. Quant au socialisme français, K, Marx l’a gravement compromis par son interprétation philosophique du mouvement révolutionnaire; s’il en est devenu l'héritier, c’est pour l’avoir tué ou du moins radicalement transformé. Nous insisterons spécialement sur l’aspect philosophique du marxisme.
2. Philosophie de K. Marx. — a) Influence de Hegel. — Sans prétendre expliquer tout Marx par les influences qu’il a subies, nous devons du moins rappeler ce que Marx doit à Hegel. Il y a une certaine attitude d’esprit, une option première que notre auteur ne reniera jamais, qui commande sa manière de découvrir les problèmes philosophiques et qui nous donne seule la pleine intelligence de son système. Alors même que Marx aura, comme il le dit, renversé de haut en bas la conception hégélienne, il n’en continuera pas moins à porter la marque de cette philosophie, embrassée dans la première et inoubliable ferveur de sa jeunesse intellectuelle. Hegel est d’abord un rationaliste : voilà un point de contact avec Kant; pour Hegel, la philosophie critique a eu ce grand mérite de poser définitivement, comme un axiome de la pensée moderne, le principe de l’indépendance de la raison, de son absolue suffisance en elle-même. Le défaut de Kant est de