‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 245 sur 457 · LE MARXISME · texte numérisé non relu

LE MARXISME

n'avoir pas tiré à fond toutes les conséquences de ce principe : il n’a pas osé donner à ses catégories un contenu objectif, ne leur reconnaissant donc que la valeur de formes subjectives, et d'autre part il n’a pas osé supprimer la chose en soi, résidu inconnaissable et vide, qui n’est qu’un fétiche, un caputl morluum, dénué de sens et de réalité; bref, Kant n’a pas donné assez de réalité aux déterminations de la pensée et il n’a pas eu le courage de nier toute réalité hors de ces déterminations. Plus conséquent, Hegel identifie absolument le rationnel et le réel; l’idéalisme se pose donc en réalisme absolu car l’en soi trouve précisément toute sa réalité dans l’êfre pensé. Ce qui est n’a de sens, n’est réel que comme être pensé; il n’y ἃ rien de réel audelà. « Ce qui est rationnel, cela est réel et ce qui est réel, cela est rationnel. »

Le rationalisme de Hegel est dialectique. Tout philosophe est tenu de rendre raison du changement, sorte de synthèse composée de ce qui est et de ce qui n’est pas, de tel caractère et de son contraire : l'expérience pose inéluctablement ce problème. Plus qu’un autre, Hegel devait y être attentif, par l'intérêt qu'il avait toujours pris à l’histoire. La pente de son esprit l’apparentait aux philosophes du devenir, c’est-à-dire du changement et il avait été frappé par la pensée célèbre d'Héraclite : la guerre engendre toutes choses. Aussi loue-t-il Kant d’avoir reconnu que l’exercice normal de la pensée aboutit, au moins sur certains points, à des conclusions antithétiques également valables.Mais, au jugement de Hegel, Kant eut tort de n’apercevoir que quatre antinomies et de ne les résoudre que superficiellement; en réalité, il y a une infinité d’antinomies, autant que de représentations, et elles naissent de ce que la contrariété constitue l’essence même des choses; la synthèse des opposés est la loi de ce qui est, parce qu’elle est la loi de la pensée. En effet, l’esprit ne conçoit rien qui ne soit déterminé; cette détermination joue le rôle de limite, elle nie donc l’être déterminé. Toute détermination, tout être, porte donc en soi sa propre négation. Ainsi le heurt de la thèse et de l’antithèse est inhérent à toute démarche de la pensée, et c’est la condition nécessaire de tout être fini. Cependant la pensée se fixe, se repose : c’est que la négation n’a pas été absolue, elle portait strictement sur ce qu’il y avait de limité et de déterminé dans la thèse; entre celle-ci et l’antithèse, subsiste donc une communauté réelle dont l'esprit prend possession provisoirement dans une synthèse, en se rapprochant ainsi du réel, du concret, qui combine les opposés. Mais, si la vie de la pensée se poursuit, l’esprit ne tarde pas, en affirmant cette synthèse déterminée, à en percevoir la limite, la négation, à en faire une simple thèse qui suscitera nécessairement en son sein une nouvelle antithèse. Et ainsi de suite, à mesure que la pensée se détermine librement dans son autonomie souveraine, que ses déterminations finies se nient par leur limitation même et se fondent en synthèse, la pensée tend à se saisir de sa propre infinité et à s'identifier avec l’être absolu.

D'où suit une conception dialectique de l’histoire. Ce monde par excellence de la contingence est réduit à une systématisation rigoureuse, suprême effort du rationalisme hégélien. Puisque tout est pensée, les événements contingents et leur succession appartiennent à la pensée, ils entrent, au même titre que les théorèmes de la géométrie, aussi bien que les nécessités logiques, dans l’unité dialectique. Certes, un empiriste peut collectionner des faits à la façon d’un chroniqueur, voire relier ces faits par des relations causales; mais l’historien véritable ne se satisfait que de retrouver dans les événements le développement nécessaire de l'idée, dont l’histoire n’est que le reflet. Ainsi voit-on que ce rationalisme dialectique est idéaliste.

C'est à cette philosophie que le jeune Κα, Marx dut

ses premières ivresses intellectuelles. Elle correspondait parfaitement aux goûts révolutionnaires qu'il avait hérités de son éducation libérale et qu'il cultivait dans le groupe radical de la jeune gauche hégélienne. Cette présence de l’idée comme un levain au cœur de l’histoire ne faisait-elle pas de la révolution une nécessité inéluctable et la source féconde de tout progrès?

b) Le coup de pouce feuerbachien : où la nature supplante l’idée. — Dans l'héritage intellectuel de la Révolution française la gauche hégélienne trouvait un lot d'idées matérialistes rajeunies par les savants et les philosophes du xvine siècle, surtout La Mettrie, Helvétius, d'Holbach. Cet aspect du rationalisme devait trouver en Feuerbach son champion décidé. Celui-ci, dans un ouvrage fameux : l’Essence du christianisme (1841), affirme nettement que la nature existe et opère indépendamment de l’idée que l’homme en a; les catégories logiques, les idées universelles, les prétendues substances spirituelles ne sont que l’œuvre artificielle de la raison ou.la survivance de mythes imaginaires. Loin d’être un produit ou un reflet de l’idée, la nature matérielle engendre les idées. La gauche hégélienne poussa un grand cri de soulagement en voyant tomber l’idole hégélienne; tous devinrent immédiatement feuerbachiens, si l’on en croit Engels (préface à Ludwig Feuerbach). Notons toutefois que Feuerbach n'avait pas tranché dans le vif : à l'empire de l’idée, il n’opposait pas celui de la matière pure; il rejetait la transcendance de l’idée pour la remplacer par une autre transcendance inavouée, celle de la nature humaine. Cette inconséquence fut remarquée par Marx qui fit le pas décisif.

c) Le malérialisme dialectique. — Marx retint de la dialectique hégélienne son ferment révolutionnaire, c’est-à-dire l’immanence de la contradiction au cœur de la réalité; il retint de Feuerbach le primat réel de la nature sur l’idée; mais il conçut la nature comme identique à la matière. Aussi le mouvement révolutionnaire, déclenché selon Hegel par la dialectique de l’idée, déclenché selon Feuerbach par l’évolution de cette nature qu'est l’humanité, devait résulter pour Marx de la dialectique de la matière. Les conditions matérielles de l’existence. auxquelles l'histoire et la science donnaient chaque jour plus d'attention, assumèrent dès lors le premier rôle; elles devenaient en définitive déterminantes.

A l'encontre d’un matérialisme vulgaire et simpliste, le matérialisme dialectique ne nie pas l'existence de réalités immatérielles idéales : sentiments, vouloirs, droit, religion; même il ne fait pas difficulté de reconnaître qu’à leur tour elles influent sur les réalités matérielles; mais il les rattache à une racine élémentaire, il les asseoit sur une infrastructure profonde qui n'est autre chose que la matière et ses conditions propres; ainsi, en définitive, l'influence même qu'elles exercent s'explique d’abord par la loi de la matière. L'histoire matérielle de l'humanité explique tous les événements politiques, intellectuels, spirituels. La matière supporte et nourrit toute cette superstructure.

On voit que K. Marx prête à la matière les mêmes virtualités infinies que Hegel découvrait dans l'idée; ce n'est pas la matière indéterminée et indéterminante de la philosophia perennis, mais bien au contraire une matièré pleine de déterminations, animée d'une loi rigoureuse. La faille métaphysique du matérialisme dialectique est là précisément; sous le nom de matière, Marx désigne en réalité son contraire, un principe de détermination; dialectique implique nécessité, lien, loi, ordre, c’est-à-dire rationalité. Aussi tout l'effort ultérieur de Marx consistera à dégager concrètement cette rationalité, l’ordre rigoureux dont la matière crée la loi. Il y a là une illusion naïve, une équivoque sur le mot matière. A la limite, puisque le langage se

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