SOMMES-ABRÉGÉS. — Quid enim summa est
Nonnisi singulorum brevis comprehensio. C’est Robert de Melun qui donne cette définition, Summa, 1. I, ms. de Bruges, 191, fol. 1. Sans doute est-ce le sens qui se présente le plus spontanément à la pensée. Une somme est un résumé très bref qui retient les traits principaux d’une doctrine ou d’un traité, un compendium. Le nom et la chose reviennent fréquemment dans la littérature du xr1 au x1ve siècle, avec cette signification d’abrégé ou résumé. Abélard dira du Symbole des apôtres, Expositio fidei, P. L., t. cLxxviIn, col. 619, qu’il contient l’essentiel des vérités de la foi : summa fidei; ou dans sa Dialectica, éd. Cousin, p. 229, que son traité contiendra l’essentiel des sept ouvrages alors en usage dans l’enseignement de la dialectique : quorum omnium summam nostræ dialecticæ textus plenissime concludel. Appliquant cette notion au résumé qu'il entreprend de l’histoire universelle, à commencer par l’histoire sainte, Honorius d’Autun (s’il en est l’auteur) rappelle que sunt namque plurimi qui velut justas suæ ignorantiæ causas obtendunt dum sibi congeriem librorum abesse ostendunt. His pie consulens de tola Scriplura hoc collegi compendium in quo ad patriam vitæ properantibus sufjiciens judicavi stipendium. Et ideo hoc SUMMAM τότιῦβ placuit vocitari cum in eo series lotius Scripluræ videalur SUMMATIM nolari.
Cette deuxième catégorie d’écrits se caractérise donc par le souci de la brièveté. Elle entend ne retenir dans ses sommes que les éléments essentiels, les traits principaux de la discipline qu’elles résument.
Sous cette préoccupation commune qui établit entre elles l’unité, on ne peut s'empêcher de percevoir à nouveau des distinctions et des subdivisions comme dans le genre précédent. Certains de ces abrégés en effet — et nous nous en tenons ici aux productions relevant de la discipline théologique — ont une tendance doctrinale nettement accusée, d’autres au contraire une tendance d’ordre plutôt moral. Parmi les premiers on rangera non seulement ces exposés catéchétiques qui groupent les principales notions essentielles de la foi chrétienne, à l’usage des humbles, des rudes,
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des contemporains, quitte à les classer idéologique- |
mais aussi tel ou tel compendium qui vise déjà un auditoire plus instruit, encore qu’il n’entende donner qu’un résumé de la doctrine chrétienne, et auprès d’eux les abrégés d’histoire ecclésiastique et ceux d’'Écriture sainte.
1° Les sommes à allure morale sont en majorité des manuels à l’usage des confesseurs ou à celui des pénitents; elles s’intituleront assez volontiers sommes de pénitence. De ces dernières un des meilleurs exemples est fourni par la Summa de pænitentia magistri Pauli, dont P. Mandonnet a revendiqué la paternité pour Maître Paul de Hongrie, O. P., dans Aus der Geisteswelt des Mittelalters, t. 1, Ὁ. 525-544. Composée à Bologne en 1220-1221 pour les frères prêcheurs de Saint- Nicolas, elle est un vrai manuel de théologie morale, avec ses deux parties dont la première est une Summa de confessione; la seconde un Tractatus de vitiis et virtulibus, toujours dans le même esprit. Vers le même temps les frères de Saint-Jacques de Paris publient un ouvrage semblable le Flos summarum, commençant par le traité des vertus et des vices et finissant par celui de la confession : explicil summa supra virtultes et vilia cum confessione, noviler composila a quibusdam fratribus Sancti Jacobi, que dicitur Flos summarum. Paris, Bibliothèque nationale, lat. 16 433, 16 434 et archives de l’Aube, 23. Voir P. Mandonnet, loc. cit., p. 532. Près d’eux Conrad de Teutonie, du même ordre des prêcheurs et lui aussi juriste bolonais, publie une somme de la confession, libellus mullum compendiosus et perulilis pro ipsorum minorum el pauperum erudicione. La difficulté consistera souvent à savoir si les sommes de pénitence assez nombreuses que l’on possède doivent être classées ici ou dans la troisième catégorie dont il sera question bientôt. C’est surtout leur concision plus ou moins grande qui doit permettre de décider.
2° Sommes doctrinales. — Les abrégés ou résumés qui visent à donner une vue d'ensemble sommaire de la doctrine chrétienne se rapprochent, pour quelquesuns d’entre eux, du genre catéchétique, encore qu'ils ne procèdent pas par questions et réponses (on aurait pourtant de ce dernier genre, un essai intéressant, dans l’œuvre d’Arnauld de Villeneuve, sous le titre de Dialogus de elementis catholicæ fidei seu alphabetum catholicorum, éd. W. Burger, dans Rômische Quartalschrift, 1907, p. 163 sq.). Les autres sont des exposés en général assez impersonnels, où défilent tour à tour les articles du symbole, le Décalogue, les demandes du Pater, les sacrements, les vertus, les dons, les béatitudes, les vices. Tous ne sont pas aussi complets. Le plan qu’on vient de dire est celui d’une somme qui peut servir de modèle à ce propos. Éditée sous lenom de Jean Gerson, elle vient d’être récemment restituée à son véritable auteur, Simon de Hinton, ©. P., par A. Dondaine, O. P., La somme de Simon de Hinlon, dans Rech. de théol. απο. médiév., t. 1X, 1937, p. 5-22, 205-218. Elle dut être composée vers 1250-1260. Son prologue en indique bien le but; il souligne son caractère de compendium et sa méthode de compilation : Ad instructionem juniorum quibus non vacat opusculorum variorum prolixilatem perscrutari, de dictis catholicorum magistrorum hæc sequentia compilata sunt ila etiam, si velit quisque quod suum est substrahere, pars minima videbitur esse compilatoris. Summatim ergo ponelur exposilio articulorum fidei et decem preceplorum; septem petitionum.… On pourrait rapprocher de cette œuvre soit le compendium : Omni vila tua, Londres, British Museum, Arundel 392, qui est de même époque et de même milieu; soit le Speculum Ecclesiæ de saint Edmond Rich, avant 1233 sans doute; ou de la mêmé école anglaise, la Sumima de symbolo el ofjicio sacerdotum, destinée surtout aux prêtres et composée selon un plan à peu près semblable à celui de Simon de Hinton, par
Richard de Leicester, voir Grabmann, Gesch. der scholastichen Methode, t. 11, p. 490-491; ou encore la Summa de articulis fidei de Jean de La Rochelle; enfin près d’un siècle plus tôt vers 1120, mais répondant déjà à semblable préoccupation, l’Elucidarium sive Dialogus de summa totius christianæ theologiæ d'Honorius d’Autun.
Entre ces écrits et les écrits voisins, de teneur doctrinale un peu plus poussée, il n’y a guère qu’une différence de degré. Mais, dans ces derniers. l’allure est moins catéchétique; encore qu'ils soient des résumés, ils supposent déjà une certaine initiation théologique : le Compendium theologiæ ad fratrem Reginaldum de saint Thomas, bien qu’il ne porte pas généralement le nom de somme, fournirait un assez bon exemple de ce genre. On pourrait ainsi relever le Compendium theologicæ veritatis d'Hugues Rüipelin (f 1268), voir L. Pfleger, Der Dominikaner Hugo von Strassburg und das Compendium theologicæ veritatis, dans Zeitschr. für kath. Theol., t. xxXvIn, 1904, p. 429-440 et Grabmann, Studien über Ulrich von Strassburg, ibid., 1905, p. 312-330; le Compendium studii theologiæ de Roger Bacon; le Breviloquium de saint Bonaventure; le Compendium theologiæ anonyme du ms. de Saint-Omer, 347. L'idée dominante est toujours celle de résumé assez complet, d’une somme précise mais brève du savoir théologique.
3° Sommes de contenu divers. — Parallèlement à ces résumés doctrinaux, se rencontrent les résumés complémentaires d’Écriture sainte ou d’histoire. L'ouvrage déjà mentionné d’'Honorius d’Autun, la Summa totius, est un exemple de somme historique; lui-même prétend bien n’y donner qu’un compendium rapide de toute l’histoire ecclésiastique. Le Compendium historiæ in genealogia Christi, de Pierre de Poitiers, intitulé aussi parfois Summa historia Bibliæ, résume pour le lecteur que la prolixité des Livres saints épouvante ou déconcerte, les grands traits de l’histoire sainte. Voir P. Moore, The works of Peter of Poitiers (1936), p. 96-117. C’est dans cette catégorie et à cette place qu’on pourrait faire rentrer également la dernière des sommes de Pierre le Chantre que mentionnait sa notice citée plus haut : Summa de contrarietatibus theologiæ, identique à son De tropis loquendi, où il est question des principales contradictions apparentes du texte biblique.
Cette pratique des sommes-résumés n’est point particulière au domaine théologique; on en trouverait facilement des exemples dans toutes les autres branches du savoir médiéval.
III. SOMMES SYSTÉMATIQUES. — Les divisions et subdivisions qui précèdent n’ont rien d’absolu, c’est évident. On ne s’en rend que trop compte quand on essaie précisément de répartir entre elles les œuvres diverses auxquelles auteurs ou manuscrits appliquent le nom de sommes. ἃ côté de cas nettement tranchés, il se trouve un bon nombre de cas-frontières qui pourraient relever également de l’une ou l’autre de ces catégories. Le classement ne peut s’établir qu’en tenant compte de la prédominance de tel ou tel élément.
Ceci est particulièrement vrai de la troisième catégorie qu'il nous reste à examiner et que, faute d’expression meilleure, nous désignons par le terme de
sommes systématiques. Elle emprunte quelque chose
à chacune de celles qui précèdent : à la première, le désir de fournir un exposé complet ; à la seconde, celui d’être aussi concis que le permet la clarté de l’exposé. Elle ajoute à l’une et à l’autre, comme élément nouveau qui ira se développant, l'effort personnel d’une présentation organique. Trois traits la caractérisent donc : systématisation, concision, tendance à être complet.
Ce sens attaché au mot somme apparaît déjà chez
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Abélard qui, dans son /Zntroductio ad theologiam (1125), expose ainsi son intention : Scholarium nostrorum petilioni salisfacientes, aliquam sacræ eruditionis summam quasi divinæ Scripluræ introductionem conscripsimus, P. L.,t. cLxxvm, col. 979; et de même dans le prologue que Hugues de Saint-Victor met en tête de son De sacramentis : Hanc enim quasi brevem quamdam summam omnium in unam seriem compegt, ut animus aliquid certum haberet cui intentionem afigere et confirmare valeret ne per varia Scriplurarum volumina et lectionum divortia sine ordine et directione raperetur. PL. \t CLXxXNT, col. 183:
Parce qu’exposés organiques, ils se diversifient donc suivant les branches du savoir humain; d’où premières classifications par facultés et matières. Il y aura des sommes en dehors de la faculté de théologie tout comme en son sein. Parce qu’exposés personnels, chaque auteur agencera lui-même à son gré les matières qu’il présente. A l’intérieur d’une même discipline, les sommes se subdiviseront donc encore suivant le but que se propose l’auteur et les limites que plus ou moins arbitrairement il se fixe; de même, parmi les sommes de théologie, si certaines envisagent tout l’ensemble du champ théologique, d’autres s’en tiennent à une partie seulement. Ces sommes partielles pourront à leur tour avoir la préoccupation et revêtir l’aspect de sommes théologico-morales; de sommes théologico-canoniques; ou plus simplement n’avoir aucune prétention spéciale. On voit ainsi se dessiner des subdivisions multiples. Seules, on le comprend, les sommes qui tendront à fournir un exposé organique de toute la théologie, mériteront, en toute sa richesse, le nom de sommes théologiques. Avant de les étudier spécialement, quelques mots des autres.
1° Les sommes extra-théologiques. — Il suffit de prendre un catalogue de bibliothèque ou une liste officielle quelconque des écrits du Moyen Age pour constater combien fréquemment revient l’appellation de somme entendue au sens qu’on vient de préciser. Dans les listes des s{ationarii (libraires) de l’université de Paris, dressées l’une vers 1275-1286, l’autre en 1304, éditées par Denifle-Chatelain, Cartularium univers. Parisiensis, t. 1, p. 644-650; t. τι, p. 107-112, on peut relever par exemple les indications suivantes : Summa fratris Remundi cum apparatu. Summa magistri Lumbardi. Sununa fratris Thome supra theologiam. Summa fratris Thome contra gentiles. Summa Goffridi. Summa Hugonis. Summa magistri Petri Salviensis. Summa Egidii de advocationibus. Summa Monaldi. Summa Thome super Metaphysicam. Summa T home super Physicam. Summa de causis. Summa Ethicorum. Summa Periermenias. Summa Posteriorum Egidii (il s’agit de Gilles de Rome). Summa Physicorum. Summa de generatione. Summa de anima. Summa Elenchorum. Summa posteriorum. Six d’entre elles relèvent de la faculté de droit: celles de Raymond de Peñafort, de Geoffroy de Trano, du maître Pierre de Salinis, de Gilles, de Monaldo. Onze relèvent de la faculté des arts, encore qu’elles indiquent plutôt des commentaires que de véritables sommes originales, séparées d’un texte. Il n’en resterait que trois pour la faculté de théologie; encore y a-t-il là l’œuvre de Pierre Lombard. On ne peut s’appuyer sur ces listes, indiquant surtout les ouvrages d’usage plus courant, pour établir des proportions exactes entre ces diverses sommes. Il est évident tout au moins que la faculté de théologie n’a pas le monopole de ces sortes d’écrits.
1. Sommes de droit. — De fait, les sommes de droit sont alors extraordinairement multipliées et abondantes; les essais de codification depuis Gratien surtout, les succès des études juridiques de Bologne expliquent en partie cette floraison. Sans vouloir empiéter sur d’autres domaines il peut être utile d’en signa-
ler ici les plus importantes; d'autant plus que, bien souvent, témoins Pierre Lombard lui-même et Gandulphe de Bologne, les points de contact entre ces sommes de droit et les sommes théologiques sont nombreux et leurs relations très étroites, ne serait-ce que pour tout ce qui concerne la sacramentaire et particulièrement l’administration du sacrement de pénitence. On est parfois fort embarrassé pour décider si telle ou telle somme De pænitlentia ou De sacramentis ou De matrimonio relève plutôt du domaine juridique que du domaine théologique.
Pour ne mentionner donc que les plus connues, on trouve, vers 1146-1147, celle de Paucapalea, évêque à cette date de San Giusta en Sardaigne, éd. von Schulte, Die Summa des Paucapalea über das Decretum Graliani, Giessen, 1890. Vers la même époque, celle de Roland Bandinelli, qui en-1150 est créé cardinal et devient (1159-1181) le pape Alexandre III, éd. Thaner, Die Summa magistri-Rolandi, Inspruck, 1874; cf. Gietl, Die Sentenzen Rolands, Fribourg, 1891. 1. de Ghellinck a longuement étudié l’œuvre de Gandulphe de Bologne, et montré les relations qui existent entre ses Sentences (ms. de Turin, À. 57; À. 115; de Heiligenkreuz, 242) et celles de Pierre Lombard qu’elles suivent de très près. Voir Le mouvement théologique du xrr° siècle, Paris, 1914, p. 178-244. La somme d’Étienne de Tournai, commencée avant 1159, achevée après 1161, a été éditée par von Schulte, Giessen, 1891. Entre 1157 et 1159 se place la somme de Rufin, qui devient évêque d’Assise en 1179; à l’édition de Schulte, Die Summa magistri Rufini zum Decretum Graliani, Giessen, 1892, il faut préférer celle de Singer, Die Summa decretorum des Magister Rufinus, Paderborn, 1902. Jean de Faenza a achevé sa Summa decreti (ms. de Munich, lat. 3873) après 1171. C’est entre 1174 et 1179 que se place celle de Simon de Bisiniano, ms. de Bamberg, D. 11. 20. Cf. von Schulte, Zur Geschichte der Literatur über das Dekret Gratians, dans Sitzungsberichte der k. Akademie der Wissenschaft, Vienne, t. Lx111, 1870, p. 336 sq. On a ensuite vers 1183 la Summa de Sicard de Crémone (Vat. Palat. 362; Munich, lat. 4555). Puis, vers 1185- 1186, la Summa super Decretum que conserve le ms. de l’université de Leipzig 986, citée sous le nom de Summa Lipsiensis; voir à son propos von Schulte, Die Summa Decreli Lipsiensis dans les Sifzungsberichte de Vienne, t. Lxvirt, 1871, p. 37-54, et Heyer, dans Theolog. Revue, t. x1, 1912, p. 190.
Après 1187 se place la Summa de Huguccio de Ferrare, le disciple de Gandulphe et le maître d’Innocent III (ms. de Cambrai, 612; de Bamberg, P. 11. 28). Puis une série de sommes anonymes : la Summa Coloniensis (Bamberg, D. 11. 17); la Summa Parisiensis (Bamberg, P. II. 26), voir von Schulte, Sifzungsberichte, t. LXIv, 1870, p. 119 sq. La Summa dite du manuscrit de Sidon (Vatic. lat. 1345), analysée par P. Fournier, qui voudrait la dater de 1130-1135, dans Biblioth. de l'École des Chartes, t. Lvur, 1897, p. 664 sq. Et à la fin du siècle celle de Simon de Tournai. Puis, dans le xrrre siècle, il faut relever les sommes De pænitentia et De matrimonio de Raymond de Peñafort (vers 1234-1237); la Summa (de sponsalibus et matrimonio) de Tancrède de Bologne (+ vers 1235); celle de Geoffroy de Trano, Summa (ou plutôt compendium) super rubricis Decretalium, qui eut de nombreuses éditions. Roffredus de Epiphanio (+ vers 1243) est lui aussi l’auteur d’une somme restée incomplète puisqu'elle n’a que sept parties sur les douze prévues; éditée elle aussi à plusieurs reprises. Vient ensuite l’Hostiensis, Henri de Séguse, cardinalévêque d’Ostie en 1261, dont la Summa super titulis Decrelalium a reçu souvent le nom de Summa aurea. Il faudrait encore citer Pierre de Sampsone, de Nîmes, professeur à Bologne, qui composa une Summa decrelalium; Bernard de Parme, mort en 1266; Bonaguida
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Avogadro Aretinus, auteur d’une Summa introductoria super ofjicio advocationis; et enfin Monaldus de Capo d’Istria, O. M. (f 1285), quia composé une Summa juris canonici et une Summa casuum conscientiæ, appelée encore, comme dans le catalogue des libraires de l’université de Paris en 1275, Summa Monaldi ou Summa Monaldina. Ce ne sont encore là que quelques noms des plus connus. Leur énumération déjà bien longue laisse entrevoir du moins comment on aurait tort de vouloir présenter comme un genre unique, réservé à la faculté de théologie et opposé aux Senfences, les productions nombreuses que le xx et le xrrre siècles ont baptisées du nom de sommes.
Il faut d’ailleurs, afin de dégager davantage encore le terrain, rappeler comment, à côté des œuvres strictement théologiques auxquelles on aboutira bientôt, et de ces travaux canoniques, on trouve encore d’autres compositions organiques, systématiques, relativement brèves, qui portent ce même nom.
2. Sommes de grammaire, de logique ou de philosophie, ele. — De vraies sommes en effet se rencontrent en d’autres facultés et pour d’autres disciplines que la théologie et le droit. On en pourrait citer pour la médecine; mais elles ne présentent guère d'intérêt pour notre problème. Par contre celles qui touchent à la faculté des arts sont plus proches déjà : Sommes de grammaire, sommes de logique, sommes de philosophie naturelle réclament au moins une mention. On connaît assez, dans le premier genre, les Summulæ logicales de Pierre d’Espagne (le futur pape Jean XXI), voir M. Grabmann, Handschriftliche Forschungen und Funde zu den philosophischen Schriften des Petrus Hispanus, des späleren Papstes Johannes XX1I., dans Sitzungsberichte der bayerischen Akademie…., Munich, 1936. Et dans son voisinage les sommes analogues de Guillaume de Shyreswood, Paris, Bibliothèque nationale, lat. 16 617, fol. 1-46, et Lambert d'Auxerre, ibid., lat. 16 617; 13 966; 7 932; Erfurt, Amplon. D. 66. Ou encore la Summa grammaticalis de Jean le Dace; la Summa grammalticæ de Roger Bacon et, de lui aussi, la Summa de sophismatibus; la Summa grammaticalis du pseudo-Albert le Grand; et l’opuscule, inauthentique d’ailleurs, de saint Thomas, la Summa totius logicæ.
Puis, débordant le domaine de la seule grammaire ou de la logique, cette Philosophia pauperum, souvent appelée dans les manuscrits Summa naturalium, éditée parmi les œuvres d’Albert le Grand, et dont l’authenticité demeure toujours âprement discutée. Voir P. Mandonnet, Albert le Grand et la Philosophia pauperum, dans Rev. néo-scol., t. XXXVI, 1934, p. 230-262. Dans ce domaine encore de la philosophie : la Summa de anima de Jean de La Rochelle se présente aussi comme une belle tentative, et de même la Summa de esse οἱ essentia de Jean Peckham, qui est plutôt un opuscule qu’une large somme, éd. F. Delorme, dans Studi francescani, t. x1v, ἢ. 1. De même également, encore qu'il ne porte point explicitement le nom de somme, le fameux Sapientiale de Thomas d’York; voir l'étude de E. Longpré : Fr. Thomas d’ York. La première somme métaphysique du xr11° siècle, avec la table des matières, dans Archiv. franc. histlor., t. ΧΙΧ, 1926, p. 875-930; ou encore la Summa philosophiæ éditée par L. Baur à la suite des ouvrages de R. Grossetête.
Il ne faut pas oublier non plus, encore qu’elles tendent plus immédiatement à la pratique, ces Summæ dictaminis qui se multiplient également vers ce même temps : celle d’un Thomas de Capoue, par exemple; la Summa artis notariæ d’un Rolandinus de’ Passagieri; la Summa diclaminis de Jacques de Dinant, etc. Voir Wilmart, dans Analecta Reginensia, p. 113-151, Studi e Llesli, t. Lix, Vatican, 1933. Le même Jacques de
Dinant est aussi l’auteur d’un Ars arengandi (de haranguer) Comme les précédents ouvrages étaient des sommes de l’art de bien écrire, il y en a également de l’art de bien dire. Ce sont en particulier ces Summæ de modis dilatandi cirea artem prædicandi, pour prendre le titre de l’ouvrage de Richard de Thetford (souvent attribué à Albert le Grand), le plus important et le plus typique d’entre eux. Voir Th.-M. Charland, Arles prædicandi, Ottawa, 1936, p. 77-80. On a mentionné plus haut les sommes-collections de sermons, les résumés aussi; il est juste de rappeler qu'il y a de véritables traités consacrés à exposer ainsi les principes de l’art oratoire, mais surtout de l’éloquence sacrée.
Quand on aura signalé enfin l’existence de sommes apologétiques visant à l'exposé et à la réfutation d’erreurs plus ou moins répandues, comme la plus célèbre d’entre elles (pour ne pas soulever le problème de la Summa contra gentiles) la Summa contra catharos et valdenses écrite vers 1244 sans doute par le dominicain Moneta de Bologne, édit. Rome, 1743 (voir ici l'art. MoNETA, t. x, col. 2211-2215); ou bien la Summa contra hæreticos de Prévostin, étudiée par Lacombe, La vie et les œuvres de Prévostin, 1927, p. 131-152; l'existence aussi de véritables sommes liturgiques, telle la somme de Jean Beleth, De ecclesiasticis ofjiciis, ou, chez Prévostin, sa Summa de ofjiciis, largement utilisée et insérée presque en entier par Guillaume Durand dans son Rationale divinorum officiorum, on aura une vue rapide encore, mais à peu près exacte, de ces nombreuses productions qui portent, à bon escient d’ailleurs, le nom de sommes, et qui risqueraient parfois de donner le change sur les véritables sommes de théologie.
20 À l’intérieur de la faculté de théologie. — Celles-ci, par définition, doivent se consacrer directement aux problèmes théologiques. N’étant ni abrégés, ni simples collections de textes, elles doivent fournir un exposé organique, systématique; la personnalité de l’auteur y prendra forcément plus de relief; car c’est lui qui choisit, dispose, agence toute sa démonstration.
Cependant, comme on l’a laissé entrevoir plus haut, les ambitions d’un auteur ne sont pas toujours aussi vastes que le champ de la théologie elle-même. Sans restreindre son travail aux limites d’une pure monographie, qui ne mériterait plus alors à aucun titre le nom de somme, il arrive assez souvent qu’il se cantonne dans une partie plus ou moins large du savoir théologique. On se trouve par le fait même en présence de sommes partielles, vraies sommes de théologie, mais incomplètes encore. Le plus grand nombre de celles-ci tournent autour du traité des sacrements en général, ou de tel sacrement en particulier, mariage ou pénitence surtout; autour du péché aussi, des vertus ou des vices. C’est, on le comprend, un but plus immédiatement pratique qui a déterminé alors le choix de l’auteur : le désir de fournir soit aux pénitents, soit plus encore aux confesseurs, les connaissances nécessaires pour la direction des âmes, le redressement des mæurs et les progrès dans la vie chrétienne. Suivant que ces problèmes sont envisagés davantage du point de vue théologique ou du point de vue canonique, on rencontrera donc des sommes qu’on peut appeler théologico-morales, d’autres théologico-canoniques, partielles d’ailleurs les unes et les autres. On trouvera sur cette abondante production les principaux éléments d’étude dans J. Dietterle, Die Summæ confessorum sive de casibus conscientiæ von ihren Anfängen an bis zu Silvester Prierias, dans Zeitschrift [ Kirchengeschichte, t. χχιν (1903), à xxvi (1905) pour les Χι et x siècles; t. xxXvI et xxvI1 pour les deux siècles suivants; du même, Die franziskanischen Summæ confessorum und ihre Bestimmungen über den Ablass,
SOMMES THÉOLOGIQUES. CARACTÉRISTIQUES
Dôübeln, 1893. Se reporter ici à l’art. PÉNITENCE, t. xt, col. 948.
En schématisant un peu, il serait possible de rattacher à la tendance théologico-canonique les Summæ confessorum ou les Summæ de casibus, à la tendance plus théologico-morale, les Summæ de pænitentia ou De virtutibus et vitiis. La réalité est plus nuancée, évidemment; d’ailleurs ces deux tendances sont assez souvent complémentaires.
Comme représentant la première on peut mentionner par exemple la Summa de casibus de Burchard de Strasbourg, O. P., vers 1280-1290; la Summa confessorum composée entre 1280 et 1298 par Jean de Fribourg ({ 1314), voir ici, t. vx, col. 76, éditée à Lyon en 1518, avec son adaptation allemande par Berthold Huenlen ; la Summa confessorum attribuée à Guillaume de Cayeux, O. P.; la Summa de officio sacerdotis d'Albert de Brescia (ἡ 1314). De celle-ci aussi une adaptation a été faite par un dominicain allemand anonyme : la Summa rudium. Voici encore la Summa d’Astesano, vers 1317; la Summa collectionum pro confessionibus audiendis, de Durand de Campania (+ vers 1330); et plus tard, vers 1338, la Summa de casibus conscientiæ de Barthélemy de Pise, O. P. (voir ici, t. 11, col. 435); celle enfin de saint Antonin.
Celle-ci pourtant porte le titre de Summa fheologica moralis ou Summa confessionalis. Elle relève donc autant de l’autre tendance, qui ne manque pas non plus de nombreux et illustres représentants. Pour ne plus parler de la Somme de Simon de Hinton, qui en est toute proche pourtant, mais qui ἃ davantage allure de résumé, ni de celle de Maître Paul de Hongrie, il faut citer la Summa de pænitentia et officiis ecclesiasticis de Thomas de Chabham, qui subsiste en de nombreux exemplaires et qui eut plusieurs éditions; la Summa de pænitentia de Jean de Galles; celle de Raymond de Peñafort signalée plus haut; la Summa de virtutibus de Jean de La Rochelle; la Summa de vitiis etvirtutibus de Guillaume Pérauld, O. P., et bien d’autres semblables. Sans doute la préoccupation pastorale, pratique, y est-elle fortement marquée; il y a cependant tout l’exposé personnel de la doctrine qui la soutient, et qui fait de ces écrits de vraies sommes de théologie.
Il faudrait enfin placer auprès d’elles les sommes partielles qui n’ont pas cette même allure pratique. La tâche est assez délicate cependant. Il se peut en effet qu’on ait affaire à des sommes restées inachevées, ou du moins à des ébauches qui, dans l'intention de l’auteur, devaient s’insérer dans un ensemble plus large; telle peut être cette Summa de virtutibus, attribuée parfois à Guillaume de Méliton et destinée à entrer dans la troisième partie de la somme d’Alexandre de Halès; ou certaines Summæ de sacramentis qui sont probablement les parties survivantes de sommes disparues. Parfois au contraire, malgré le nom qui leur est donné. ce sont plutôt des traités détachés et développés, que de véritables sommes. C’est probablement le cas de la Summa de ecclesiastica potestate d’Augustin d’Ancône. Le De regimine christiano de Jacques de Viterbe, lui, prend plus modestement le titre d’opuscule. Sans vouloir préciser outre mesure, il était nécessaire du moins d’indiquer l’existence de ces catégories intermédiaires.
II. LES SOMMES THÉOLOGIQUES. — Au terme de toutes ces éliminations on arrive donc aux sommes théologiques proprement dites; à celles qui réunissent en perfection tous les traits que les autres ne possèdent qu’en partie : exposés personnels, organiques,
| complets et concis à la fois, de tout le savoir théolo- | gique.
1. SOMMES ET SENTENCES. — C'est à ces œuvres que l’on songe quand on oppose sommes à sentences, sommistes à sentenciers. Encore faut-il préciser sa
pensée. Car l'affirmation n’est exacte que si par sentences on entend « les commentaires sur les quatre livres des Sentences de Pierre Lombard »; elle ne le serait déjà plus si on prétendait opposer les recueils de sentences aux sommes théologiques. Ceux-là, à la vérité, y compris les Sentences du Lombard, sont les premiers essais de celles-ci et l’amorce du genre. Les grandes sommes théologiques, comme celle de saint Thomas, sont en effet l’épanouissement et l’aboutissant d’un genre qui s’est cherché assez longtemps, qui a eu ses tâtonnements de début, mais qui, même alors, marquait un progrès sensible sur les recueils précédents. Ceci est si vrai qu’en 1275 encore, dans le catalogue officiel des libraires de l’Université, l’ouvrage du Lombard est désigné par le terme de Summa magistri Lumbardi et que fréquemment, couramment, dans les manuscrits, soit à propos de Pierre Lombard, soit à propos d’un autre, on trouve accolés en un titre unique les deux mots de Summa Sententiarum.
Le processus de ce développement est bien connu et a été exposé à plusieurs reprises. Son point de départ est dans le florilège patristique. Au début, en effet, la sententia n’est autre chose que l’expression d’une pensée, la formule d’une opinion que l’on va cueillant, telle une jolie fleur, à travers les écrits des Pères. Les premières collections, Deflorationes, Libri sententiarum, ne sont que des recueils d’extraits de Pères de l’Église ou d'écrivains anciens, établis sans qu’il y ait entre eux un ordre réel : morceaux choisis réalisés au cours des lectures. Les meilleurs exemples en sont le Liber sententiarum ex operibus S. Augustini delibalarum de Prosper d'Aquitaine (ve siècle) ou le Liber pancrisis qui, aux senteénces des Pères, joint des extraits de maîtres contemporains : Guillaume de Châlons, Yves de Châlons, Anselme de Laon et son frère Raoul (ms. de Troyes, 425 A).
Une première mise en ordre, sans apporter encore de commentaires, groupera ces sentences selon l’ordre des Écritures : tel sera, vers l’an 600, le travail de Paterius : Liber de expositione V. et N. T. de diversis libris sancti Gregorii concinnalus; telles seront aussi les chaînes et les gloses.
Un nouveau progrès sera réalisé en vue de l’enseignement quand ces recueils d’extraits, de sentences se verront groupés par chefs doctrinaux. Isidore de Séville dans ses Sententiarum libri tres en fournira le premier exemple important. Beaucoup d’autres suivront, où la part personnelle du compilateur se fait jour dans la conception générale du plan, dans le choix des textes et dans la manière de traiter et grouper ceux-ci. Ce travail constructif est de plus en plus poussé à travers des ouvrages tels que les Sententiæ magistri A., que l’on attribue à Alger de Liége, celles que l’on attribue à Anselme de Laon, celles du maître Guarnerius que contiennent les mss de Troyes, 1317 et Milan, bibl. Ambros., Ÿ. 43. sup.
Π n’aboutira vraiment qu’à partir du moment où le compilateur, à ces autorités et à ces sentences qu’il a recueillies et ordonnées, ajoutera ses raisonnements personnels, où il résoudra des contradictions apparentes et répondra aux difficultés. La collection deviendra systématisation, élaboration du donné révélé, œuvre personnelle. Qu'elle garde alors — et elle le fera pendant quelque temps encore — le titre de Liber sententiarum, qu’elle prenne celui de somme, ou qu’elle s'intitule autrement encore, elle présente dès lors tous les traits des sommes théologiques. Elle n’a plus qu’à se perfectionner, en développant surtout cet élément personnel, pour arriver aux réussites du xrre siècle.
Dans l’effloraison des œuvres de ce genre à laquelle assiste le xxrre siècle, le travail du Lombard émerge et s'impose. Il n’est pourtant qu’une somme entre beaucoup d’autres. Sans vouloir entrer dans des détails
SOMMES THÉOLOGIQUES. CARACTÉRISTIQUES
qui mèneraient trop loin, il faut au moins mentionner pour cette période : l’Introductio ad theologiam d’Abélard (en 1125), présentée par lui comme une véritable somme; le De sacramentis christianæ fidei d'Hugues de Saint-Victor (vers 1139), qui se donne aussi comme telle; la fameuse Summa sententiarum, probablement antérieure elle aussi à Pierre Lombard, mais dont l’auteur n’est pas encore déterminé avec certitude; les Sentences de Roland Bandinelli; celles de maître Omnebene; les Sententiæ Florianenses; les Sententiæ Parisienses, éditées par A. Landgraf, qui comme les deux précédentes se rattachent à l’école d’Abélard; les Sententiæ divinitatis, éd. Geyer, dans les Beilräge de Bäumker, t. vir, fase. 2 et 3; les Sentences de Robert de Melun (vers 1152-1160); celles de Gandulphe de Bologne; autant de productions littéraires qui poursuivent un but commun, qui sont marquées plus ou moins profondément de la personnalité de leur auteur et qui constituent, les unes comme les autres, de véritables sommes du savoir théologique.
Les Libri quattuor Sententiarum de Pierre Lombard l’ont emporté sur toutes les autres. Après des oppositions assez vives dont l’histoire a été racontée ici même, t. xu1, col. 2003-2011, ils sont devenus, pour de longs siècles, le véritable manuel officiellement reconnu et même imposé, dont la « lecture » fournit au bachelier en théologie comme aux étudiants qui l’écoutent la meilleure initiation à la science théologique. C’est donc dans le prolongement de l’œuvre du Lombard que naissent les commentaires sur les Sentences; c'est dans le cadre fourni par elle, et dans le sens indiqué par le Maître, qu'ils vont se développer. Littérature abondante, mais très précise, comme portée et comme valeur, qui se greffe toute sur cette somme unique.
Entre ces commentaires et les autres sommes qui vont continuer leur évolution indépendamment d'eux, il devient loisible alors de souligner les différences qui s’accusent toujours davantage. Et si l’on réduit les données du problème à ces deux éléments, il est parfaitement légitime et exact de présenter les sommes théologiques comme un genre entièrement distinct de l’autre.
II. LES CARACTÉRISTIQUES. Deux traits les diversifient : à la différence des sententiaires, les sommes ne sont pas un exercice scolaire; elles ne sont pas non plus liées au texte du Lombard : deux différences capitales.
1° Indépendance des règlements scolaires. — Le commentaire est essentiellement exercice scolaire. Il est réglementé par les statuts universitaires. Il doit emprunter au genre lectio tous ses traits. Malgré la liberté relative qui demeure à l’intérieur de la leçon, il subit d’abord quantité de contraintes : la distribution des quatre livres au cours de deux années; la division de chaque livre en autant de leçons qu’il y aura de jours legibiles; dans chaque leçon, la nécessité de diviser le texte, de l’exposer, d’en expliquer les points difficiles. En tout cela il faut s’astreindre au plan du Lombard et suivre les distinctions dans l’ordre qu'il leur ἃ assigné. Les coutumes et traditions viennent s’y ajouter pour préciser les procédés d'enseignement.
Rien de tel dans les sommes. Elles ne sont en aucune façon exercice d'école; ni imposées, ni même connues par les statuts. Elles échappent donc, de ce fait, à toute réglementation et, de certaine façon, à tout contrôle. Elles ne sont pas nécessairement œuvres de maîtres régents, ni même de bacheliers formés; un Raymond Lulle, un Arnauld de Villeneuve pourraient, s'ils le voulaient, en composer et en éditer. Même quand elles proviennent du bachelier ou du maître, elles n’ont pas été professées. Elles n’ont pas fait l’objet d’enseignement; si bien qu’elles sont indépendantes de la distribution des cours ou des vacances, des centres uni-
versitaires ou non. Elles peuvent paraître à n'importe quelle étape d’une carrière, à n'importe quel moment de l’année. Un saint Thomas poursuit la composition de sa somme au milieu de ses déplacements, à Rome, à Viterbe, à Paris et à Naples. Un Ulrich de Strasbourg écrit et termine la sienne avant d’être provincial d'Allemagne et cinq ans au moins avant d’être envoyé à Paris pour y lire les Sentences. Un Gérard de Bologne entreprendra la sienne pendant les dernières années de sa vie, alors que sa charge de prieur général des carmes le jette continuellement sur les routes. Certains même, comme un Guillaume Pérault, écrivent des sommes, partielles c’est entendu, sans avoir jamais été destinés à conquérir les grades théologiques.
Très libres, par le fait même, dans leur composition, elles ne se ressentent pas comme les sententiaires des exigences scolaires, ni dans leur distribution, ni dans leur forme. Elles peuvent, si elles le veulent, prendre l’allure d’argumentation scolastique, procéder par « questions » analogues à celles des écoles; ce sera le fait de la Somme de saint Thomas, où chacun des articles rappelle en petit le genre de la question disputée, avec ses raisons pro et contra, le corps de la solution et la réponse aux objections. Mais elles peuvent procéder tout autrement, sous forme d’exposé suivi, positif, de véritable traité didactique; ainsi fera Ulrich de Strasbourg et, de certaine façon, Philippe le Chancelier. La plus entière latitude est laissée à l’auteur pour le travail qu’il conçoit, construit, écrit à son aise.
Travail de bureau ou de cellule, donc, beaucoup plus que de salle de cours. Ce qui ne veut pas dire pourtant que toutes les sommes aient été conçues et écrites sans relation aucune avec l’enseignement. Fréquemment, au contraire, elles se rattachent à lui, soit qu’elles entendent lui fournir un aliment, soit qu’elles recueillent et mettent en forme des développements présentés dans des cours ou des disputes. Les Sentenltiarum libri quinque de Pierre de Poitiers en sont sans doute un exemple : le choix des sujets, dont il avoue souvent le motif : disputabilia... disputationi accommodata, semble bien indiquer cette intention : Dispulabilia igitur Sacræ Scripturæ ut rudimentis ad eam accedentium consulamus, in seriem redigentes inordinata in ordinem redigimus, P. L., t. cex1, col. 789; ou encore : Sed quoniam quædam videntur circa distinctionem operum sex dierum dubitabilia et disputationi accommoda, illa brevi lectione perstringamus. Col. 958. Ilest difficile de n’y point voir une corrélation avec un enseignement oral. Pour d’autres, la conclusion s'impose : l’enseignement ἃ précédé : leçons ou surtout questions disputées. Celles-ci ont pu être proposées en désordre; elles fournissent du moins tous les éléments utiles à une synthèse puissante. Ce peut être le cas pour la Summa d’Étienne Langton ou pour ses Quæsliones qui se cherchent et s’organisent. L'étude de la Somme d'Alexandre de Halès et de ses sources semble bien conduire à une conclusion analogue; non que tout son contenu ait fait l’objet d’exposés scolaires ou de disputes; mais bon nombre d’éléments de ce genre s’y voient incorporés. Peut-être est-ce la même chose pour la Summa aurea de Guillaume d'Auxerre. Plus tard on saisit sur le vif ce procédé chez Pierre-Jean Olieu dont les Questions disputées sur les Sentences sont en réalité distinctes de son Commentaire sur les Sentences et portent, même dans son œuvre, le titre de somme : Clarius autem recitavi hos duos modos prædestinandi eleclos in prima parte Summæ, ubi agitur de Dei volunlate. Voir Archiv. franc. histor., t. xxvitr, 1936, Ρ. 410 sq.
Mais en admettant qu’une somme de ce genre soit la présentation définitive, bien ordonnée, de questions disputes dans une école, en admettant même que le plan général de ces disputes ait été prévu dès l’abord,
DICT. DE THÉOL. CATHOL
SOMMES THÉOLOGIQUES. CARACTÉRISTIQUES
ces relations avec l’enseignement demeurent quand même totalement différentes de celles d’un commentaire qui est lui-même directement, et formellement, exercice scolaire. La somme de théologie reste une composition extra-scolaire.
20 Indépendance du texte du Lombard. — Elle reste aussi, et surtout, indépendante du texte de Pierre Lombard. Sans doute cette affirmation elle-même doit-elle se nuancer, car l’influence du Maître des Sentences se fait sentir même chez ceux qui s’en défendent. Toutefois, entre subir plus ou moins l'influence du Lombard et s’astreindre à le suivre et à le commenter page après page, la différence est considérable. Les commentaires sur les Sentences ne sont jamais, comme leur nom l'indique et comme les statuts l’exigeaient, que les exposés plus ou moins serviles de l’ouvrage écrit en 1150-1160. Quelles que fussent les libertés qu’on prenait avec lui, il imposait malgré tout son plan, ses divisions, ses problèmes, ses détails ou ses lacunes. Il fallait s’astreindre à le suivre, de plus ou moins bonne grâce. Même les velléités d'indépendance étaient à leur façon un aveu de cette tutelle assez étroite qu’on sentait peser.
Les sommes au contraire n’ont point à faire cet effort pour concilier l’indépendance d’une pensée vigoureuse avec la soumission à un cadre imposé. Elles sont délibérément en dehors et au-dessus. Elles peuvent, s’il leur plaît. s'affranchir totalement du plan du Lombard, qui demeure un exemple, un modèle si l’on veut, mais non pas une formule ne varietur. Elles peuvent s’en inspirer si elles préfèrent, mais modifier à leur gré les proportions qu'il avait établies entre ses diverses parties et que les bacheliers sententiaires, talonnés par les règlements, devaient respecter à peu près.
Il était presque fatal, par exemple, que le traité des vertus, resserré comme il était dans le Lombard entre l'important traité de l’incarnation et l’autre non moins imposant des sacrements, ne pût recevoir dans un commentaire tous les développements souhaïitables. Rien n'empêche au contraire l’auteur d’une somme d’accorder à cette portion si grave de la théologie morale toute la place qu’il jugerait souhaitable. Et il en va de même à l’intérieur de chaque traité. L'ordre du Lombard peut être adopté, mais abandonné aussi. Toute latitude est laissée à l’auteur pour présenter ses thèses selon ses préférences et ses conceptions.
Ainsi en est-il jusque dans le détail des problèmes et la suite des questions étudiées. Il est malaisé, quand on fait un commentaire suivi des Sentences, de passer complètement sous silence des questions auxquelles Pierre Lombard consacre de longs paragraphes, parfois même des chapitres. Pourtant bon nombre d’entre elles sont sans grand intérêt; d’autres sont périmées; d’autres définitivement classées. Pourquoi s’y appesantir longtemps? Le commentaire y oblige, ou du moins y expose. Par contre, depuis la parution des Sentences, de nouveaux problèmes ont surgi, des préoccupations que le xx siècle ne connaissait pas, des difficultés que des discussions récentes ont soulevées et qui trouvent malaisément place dans la construction du Maître. Les bacheliers s’ingénient à les rattacher plus ou moins adroitement à des passages de son texte, et à les insérer dans une division à peu près accueillante. Tous ces efforts sont évités aux sommes qui, libres de leurs démarches, ne proposent que les questions qu’elles jugent utiles sans faire même allusion aux problèmes désuets ou secondaires. Elles peuvent enfin se livrer à tous les regroupements et rapprochements de questions souvent éparses dans les livres du Lombard et traiter en un seul endroit des problèmes qu'il ἃ abordés, comme celui de la charité
par exemple, à deux ou trois reprises et en des contextes différents.
111. INTÉRÊT ET AVANTAGES. — De ce qui vient d’être dit sur les deux traits caractéristiques des soma mes, ressort à l’évidence l'intérêt majeur qu’elles présentent pour l’histoire de la pensée théologique. Parce qu’exposés systématiques complets, elles fournissent d’abord la pensée de leur auteur sur tout l’ensemble des problèmes théologiques; en cela elles sont pour le moins comparables aux commentaires sur les Sentences. Parce que dégagées de la servitude d’un texte, elles sont autrement révélatrices que ceux-ci de la personnalité et de l'originalité d’un auteur; elles permettent enfin de dégager plus facilement le progrès qu’il marque sur les œuvres voisines. Par là, en comparant entre elles les diverses sommes connues, on peut mieux retracer l’évolution de la pensée et des méthodes théologiques dans une période donnée.
On ἃ dit plus haut comment le nom de somme, dans son acception tout à fait technique, doit être réservé aux exposés complets et systématiques de la théologie. Ce ne sont pas des monographies sur un traité spécial; non plus que des résumés trop brefs, comme les compendia qu’on ἃ écartés préalablement. Au même titre que dans les Sentences de Pierre Lombard, on peut donc y trouver une vue d’ensemble, suffisamment explicite, sur tout le savoir théologique et la position prise par l’auteur sur les problèmes importants qu’il soulève. L'auteur ne se borne pas à expliquer et légitimer la position d’un prédécesseur; ni à collectionner les opinions diverses qui purent avoir cours; il donne sa solution, avec toutes les nuances évidemment qu’elle peut comporter; ce qu’il croit être la vérité sur tous les problèmes rencontrés dans le champ de la théologie.
En cela nécessairement il se livre. Toutefois, ce ne sont pas seulement les solutions qu’il peut ainsi adopter dans les problèmes successivement abordés par lui, mais c’est tout l’ensemble de son œuvre qui trahit sa personnalité et son originalité.
Une somme est par essence originale. N’étant pas astreint à suivre un plan commandé par un livre de texte, l’auteur doit, dès le début, avoir sa conception d'ensemble, son plan général, sa distribution des matières. Suivant qu’il se borne à copier servilement tel ou tel autre sommiste, ou que, selon un éclectisme plus ou moins éclairé, il emprunte à droite et à gauche les grands traits de son programme, ou qu’il se crée entièrement son plan sur des données nouvelles, on peut déjà juger du caractère plus ou moins personnel de sa pensée et de sa puissance d’assimilation. Là où il est original, créant de toutes pièces ou aménageant de façon neuve des éléments anciens, sa pensée se livre encore dans le sens même qu’il imprime à sa synthèse comme dans le choix qu'il fait de l’idée ou des idées directrices. On le découvre profond métaphysicien ou moraliste, préoccupé de haute spiritualité ou ayant surtout une mentalité de canoniste.
On peut aussi déceler les influences qu’il a subies. Ce qui ne serait que velléité dans un commentaire sur les Sentences, où parfois l’on sent cette impatience vis-àvis du plan imposé et subi, se manifeste ici sans contrainte, chacun donnant libre cours à ses préférences et à ses idées. Et cette personnalité de l’auteur continue à se manifester dans toute la suite de son œuvre. Tous les détails, si on veut bien les percevoir, y ont un sens : ordonnance des parties et des questions traitées, additions de problèmes nouveaux, insertion de développements inaccoutumés, ou transposition et adjonction de ceux-ci à tel endroit moins classique, omissions et silences souvent très suggestifs, proportions variables accordées à telle partie ou à tel problème : chacune de ces modifications et de ces innovations doit avoir