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SOMMES THÉOLOGIQUES. INTÉRÊT

sa raison. Elle est parfois exprimée et légitimée; souvent il faut la deviner, en essayant de découvrir les influences internes ou externes qui ont pu jouer en l'occurrence; et ces recherches à leur tour permettent de mettre encore en meilleure lumière la pensée personnelle et originale de l’auteur.

Les sommes aident aussi à dégager le sens de son évolution et son progrès, pour peu qu’on établisse la comparaison entre les sommes théologiques et les autres ouvrages de l’auteur, plus particulièrement son Commentaire sur les Sentences. Le cas de saint Thomas reprenant dans sa somme la présentation d'ensemble de l’enseignement théologique qu’il avait donné quelque quinze ou vingt ans plus tôt dans ses Sentences, n’est pas unique; il est même le cas normal pour tous les sommistes à partir du premier tiers du xxrre siècle, quand la lecture des Sentences eut été imposée comme exercice scolaire à tout bachelier prétendant à la licence. De part et d’autre il y a deux exposés complets d’une même science; leur comparaison en est d'autant plus instructive. On y voit mieux, parce que dans la somme elle est livrée sans contrainte à ellemême, en quoi consiste l’originalité de l’auteur; et parce que, dans des cadres différents, cesont cependant les mêmes problèmes qui reviennent, on peut sans trop de peine percevoir, dans ce jeu continuel de doublets, s’il y a ou non des divergences, sur quoi elles portent, si elles marquent progrès ou régression, abandon complet ou correction, sous quelles influences elles ont été amenées, etc.; en un mot retracer le développement complet d’une pensée théologique, puisque presque toujours les problèmes se montrent solidaires les uns des autres.

Ce qui est vrai de chaque somme prise en particulier, l’est également de ce genre pris dans son ensemble. Puisqu’il est un genre éminemment spontané et libre, qu’il n’est en rien faussé ni même simplement gêné par un cadre rigide qui limiterait son essor, il traduit au mieux et les connaissances théologiques qu’il expose comme il l’entend, et les tendances mêmes de ces études toujours en voie de progrès, de mise au point dans leur fond comme dans leur forme.

C'est donc l’évolution de la méthode théologique tout d’abord qu’on peut y suivre : la part croissante par exemple accordée soit à la réflexion doctrinale, soit à la discussion dialectique; la place précise que l’on réserve aux autorités des Pères ou des magistri. Cf. M.- D. Chenu, Authentica et magistralia. Deux lieux théologiques aux x1I°-x111° siècles, dans Divus Thomas de Plaisance, t. xxvirr, 1925, p. 257-285. Souvent d'’ailleurs, dans les sommes comme dans les commentaires, un exposé de principes énonce authentiquement la pensée des auteurs sur ces problèmes de la science théologique elle-même et de la conception qu'il faut s’en faire. Et la première question de la Somme théologique de saint Thomas en est un exemple parfait, avec ses dix articles qui traitent de sa nécessité, de sa nature, de son caractère, de son objet et de sa méthode.

On y suivra aussi l’évolution de la discipline théologique elle-même qui, prenant davantage conscience de ses ressources et de ses méthodes, les applique à des thèmes ou plus neufs ou plus délicats ou plus éloignés du donné révélé. Le choix même des sujets traités, et non plus seulement la façon dont on les traite, devient extrêmement symptomatique : les préoccupations de pure spéculation l’emporteront sur les applications d’ordre canonique ou moral auxquelles jadis on se complaisait surtout. Les systèmes s’élaborent, avec tout ce qu’ils comportent d'option philosophique préalable. A leur tour ils se forment en véritables écoles. Et c’est tout cela que trahissent les sommes quand on institue entre elles une comparaison serrée.

Elles disent également sur un point donné et une

thèse précise tout le progrès réalisé. Là surtout la comparaison avec le livre du Lombard considéré comme un témoin et comme un ferminus a quo est fructueuse, plus encore que l’évolution d’une distinction à travers une série de commentaires. On y découvre tout le processus d'élimination, de fixation et de progrès : élimination des doctrines nettement répréhensibles, rejetées officiellement par le magistère ecclésiastique ou pratiquement abandonnées par tous; des questions sans intérêt réel; des curiosités depuis longtemps oubliées et qu’il est inutile de traîner toujours à la remorque; déchet plus ou moins considérable sur lequel le silence se fait. Fixation, par contre, en formules précises et heureuses de doctrines sur lesquelles l’accord a pu s'établir et la lumière a été projetée; ou bien position en termes plus justes de problèmes autrefois mal posés. La marche en avant en est facilitée d’autant, et on s’arrête moins longtemps désormais à tous ces points acquis; leur valeur est reconnue, incontestée; on ne s’acharne plus à les prouver ni à les défendre; on s’en sert comme de points de départ pour de nouveaux progrès. Ceux-ci se constatent alors, soit dans les curiosités nouvelles qui se font jour et dans les problèmes jusqu'alors inédits, soit dans les agencements nouveaux qui mettent plus en valeur les résultats obtenus précédemment. L’étude comparée d’un point de doctrine livre tout cela quand elle est bien conduite; les sommes de théologie y peuvent aider grandement. Faut-il rappeler, en guise d'exemples à ce propos, des travaux comme les quelques-uns qui suivent, et qui ont été menés suivant cette méthode : L. Saltet, Les réordinations; F. Brommer, Die Lehre von sakramentalen Character in der Scholastik bis Thomas von Aquin inklusive, Paderborn, 1908; ©. Lottin, Le droit naturel chez saint Thomas d’Aquin et ses prédécesseurs, 1931; A. Teetaert, La confession aux laïques dans l’Église latine depuis le vrrre siècle jusqu’au x1v® siècle, Paris, 1926; H. Weisweiler, Das Sakrament der letzten Oelung in den systematischen Werken der ersten Frühscholastik, dans Scholastik, t. vu, 1932, p. 321-353; 524-560; Th. Graf, Ο. 5. B., De subjecto psychico gratiæ et virtutum, dans Studia Anselmiana, Herder, 1935, etc.

IV. ORIGINE ET ÉVOLUTION. — Il serait vain de vouloir fixer à une date précise l’origine de ce genre, et inexact de présenter sa naissance comme étant une réaction contre les commentaires sur les Sentences. Il faut, semble-t-il, y distinguer deux éléments qui l’expliquent : tout d’abord l’aboutissant d’une poussée interne dont les Sentences de Pierre Lombard étaient déjà une belle réussite; puis, plus tard, la différenciation d’avec les commentaires dont la formule n’arrive pas à satisfaire.

Les sommes théologiques ne sont pas une génération spontanée. On a résumé brièvement plus haut, col. 1871 sq , l’évolution qu’avaient subie à travers les siècles les recueils de Sentences; comment ils avaient, surtout dans la première moitié du xrr° siècle, revêtu un cachet de plus en plus personnel, pour aboutir finalement à la présentation méthodique, systématique, de l’ensemble de la doctrine chrétienne. Sans doute les autorités, les sententiæ des Pères et des théologiens en font encore l’objet principal; ce sont elles que l’on ordonne; mais en vue d’un but précis toutefois : pour qu’elles apportent leur valeur probante à une thèse qu’on veut établir. Ce sont elles que l’on expose et que,

le cas échéant, l’on concilie; mais toujours dans le |

même but : afin que, loin de se détruire et d’engendrer le doute, elles concourent à la démonstration visée. Le caractère personnel de ces recueils se traduit dans l’ordonnance que l’auteur imprime aux éléments qu’il groupe, dans leur utilisation judicieuse et progressive. Puis, comme souvent les conclusions ne s'imposent pas

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