SOMMES THÉOLOGIQUES. ÉVOLUTION
d’elles-mêmes sans quelque commentaire qui les souligne et les fasse valoir, l’auteur mettra encore du sien sous forme d’introductions, de formules de liaison, d'explications données en passant, de solutions proposées aux difficultés et de conclusions qui dégagent la leçon.
Les Sentences de Pierre Lombard se placent à un stade où les proportions entre les autorités ainsi alléguées et groupées d’une part, les commentaires personnels d’autre part sont encore en faveur des premières. Mais la poussée interne de cette évolution ne s'arrêtera pas en si bon chemin; elle demande à aller plus avant et à renverser les proportions en faveur de la pensée personnelle de l’auteur, de son interprétation de la doctrine, de son exposé dans lequel les Sententiæ ne viendront plus s’insérer qu’en guise d’arguments à l'appui, sinon même parfois de simples confirmatur. Quand on en sera là, on aura les sommes proprement dites.
Entre les deux extrêmes, on rencontrera toute la gamme des essais où l’élément personnel sera plus ou moins fortement accusé et accentué. Les sommes ne s'opposent donc pas primitivement aux sentences; elles sont plutôt l’aboutissant, à une date un peu plus récente, de l’évolution dont les sentences avaient marqué une étape, mais non un terme, aux environs de 1160. Il ne faudrait pas tant se les représenter comme des branches d’un arbre qui se divisent et se subdivisent, dérivant ainsi l’une de l’autre, que comme des jets plus ou moins vigoureux qui jaillissent d’une souche commune et fusent les uns auprès des autres, s’épanouissant à des hauteurs et des époques différentes, et portant des fleurs plus ou moins parfaites. Parmi tous ces jets, l’un d’eux extrêmement vigoureux, donne naissance, lui, à une foule de branches et de rejetons : c’est l'ouvrage de Pierre Lombard avec les commentaires qui le continuent. Puis un second, un siècle plus tard, avec une fortune semblable, quoique moindre cependant : la Somme de saint Thomas.
De l’une à l’autre date, le jaillissement est continu. Certains travaux s’inspirent visiblement de ceux qui les ont précédés : telles les Sentences de Gandulphe de Bologne dont les rapports avec Pierre Lombard ont été précisés par J. de Ghellinck, Le mouvement théologique du xrre siècle, 1914, p. 178-244. D’autres affirment leur originalité, parfois leur opposition. Ce sera Robert de Melun, qui compose les deux livres de sa Somme entre 1152 et 1160. Ce sera Pierre le Chantre, dans la mesure pourtant où sa Summa de sacramentis ou son Verbum abbreviatum ne rentrent pas dans l’une ou l’autre des catégories que l’on a énumérées au début. C’est un Pierre de Poitiers plutôt, dont les cinq Livres des Sentences (vers 1168-1170) utilisent largement l’œuvre du Lombard. Ce travail déjà porte indifféremment dans les manuscrits le titre de Sentenliæ (Paris, Biblioth. nat., lat. 13 435; 15 735-36; Cambridge, Gonv. and Caius Coll., 316-712; Rouen, 665; Rome, Palat, lat. 377) ou de Summa (Grenoble, 289;
| Burgo de Osma, 173; Paris, Biblioth. nat., lat. 3 116),
Vers le même temps peut-être, on a l’ouvrage de Raoul Ardent qui, sans porter ce nom de somme, pourrait le mériter sans doute. Ensuite on voit se succéder les noms et les sommes d’un Simon de Tournai, d’un Robert de Courçon, d’un Prévostin, d’un Langton, d’un Pierre de Capoue, d’un Martin de Fougères qui marquent déjà les premières années du xrm° siècle; poussées vivantes de la même sève au travail depuis le siècle précédent.
Il est incontestable pourtant qu’à partir d’une certaine date les sommes théologiques, tout en traduisant ce même besoin profond, comportent un second élément qui les caractérise. Elles marquent, non pas nécessairement une réaction, ni même une opposition
contre l’ouvrage de Pierre Lombard ou plus exactement contre les commentaires de cet ouvrage, mais pour le moins un besoin d’émancipation. Celui-ci ne se faisait pas sentir tant que les Sentences du Maître n'étaient qu’une synthèse théologique entre beaucoup d’autres; chacun pouvait librement l’imiter ou s’efforcer de faire mieux; d’où les essais qu’on vient de rappeler. Aussi longtemps que dura l’opposition plus ou moins violente que suscitèrent à Pierre Lombard un Gauthier de Saint-Victor, les Porrétains ensuite, voir ici, τ. x11, col. 2007-2010, le champ restait libre. Mais, après le triomphe du concile du Latran en 1215, la suprématie des Sentences s’affirma éclatante. C’est le temps où se noue la tradition que les statuts universitaires ne feront qu’homologuer par la suite, et où les quatre livres de Pierre Lombard deviennent le texte officiel des bacheliers en théologie. A partir de ce moment les grandes synthèses sont presque nécessairement amenées à se couler dans ces cadres tout faits, quitte à y apporter des précisions personnelles ou des modifications de détail seulement; mais à l’intérieur du plan des Sentences il est malaisé d'innover. Quels que soient les désirs qu’on puisse éprouver, on est forcé de se soumettre à cet exercice scolaire.
Pourtant les esprits plus originaux ou plus personnels en souffrent et, pour avoir été obligés de se plier à ce commentaire, ont pu en sentir davantage les inconvénients et les côtés faibles. Les sommes théologiques seront donc une refonte, une reprise du problème dans son ensemble; car elles auront été précédées par la « lecture » des Sentences. Elles trahissent donc un besoin plus grand de pensée et d’exposé personnels, en même temps qu’elles marquent des tempéraments intellectuels plus accusés. Un esprit moins vigoureux se contente des aménagements apportés par lui dans le commentaire des Sentences, mais ne se risque pas à refaire une synthèse sur nouveaux frais.
On peut donc estimer qu’à partir du premier tiers du xxrre siècle, les sommes théologiques sous-entendent le malaise ainsi éprouvé et supposent le besoin d’une certaine émancipation par rapport à un cadre jugé insuffisant. Certaines d’ailleurs en font l’aveu explicite, encore que respectueux. Qu'on relise en particulier le prologue de la Somme de saint Thomas, avec les doléances qui s’y trouvent exprimées : Consideravimus namque hujus doctrinæ novilios in iis quæ a diversis scripla sunt (il ne s’agit pas uniquement des Sentences de Pierre Lombard, c’est évident; mais elles demeurent quand même l’ouvrage mis officiellement entre les mains de tous)... plurimum impediri, parlim quidem propler multiplicationem inutilium quæstionum, articulorum et arqumentorum (que cet encombrement inutile soit dû au manque de vigueur intellectuelle de l’auteur qui n’a pas éliminé assez courageusement ce qui était par trop secondaire; ou bien qu'il soit la rançon du progrès accompli entre le temps où ces questions présentaient encore leur utilité et le moment présent), parlim eliam quia ea quæ sunt necessaria lalibus ad sciendum non traduntur secundum ordinem disciplinæ, sed secundum quod requirebat librorum exposilio, vel secundum quod se præbebat occasio disputandi (reproche plus grave cette fois, pour peu que le plan suivi par l’auteur qu’on commente soit déficient ; car on est astreint à le suivre, lui, au lieu de présenter la doctrine suivant qu’un ordre plus logique le réclamerait), parlim quia eorumdem frequens repetilio et fastidium el confusionem generabat in animis audilorum (ces répétitions à leur tour sont une conséquence d’un plan imparfait, de questions ou de traités qui chevauchent les uns sur les autres; de lacunes même auxquelles on ne peut parer qu’en s’exposant à des redites sur d’autres points). L’ambition de saint Tho-