SORCELLERIE. RÉALITÉ
incubes, cité par 5. Reinach, Cultes, mythes et religions, t.sxrr, Ὁ. 593,
5. Les condamnations solennelles de l’Église étaient d’ailleurs trop concordantes pour permettre aux théologiens de mettre uniformément en doute la réalité de toute la magie populaire et son origine démoniaque. « Le concile d’Elvire de 305 suppose nettement, can. 6, l’efficacité possible des maléfices », Gardette, loc. cit., col. 1524, et même l’invocation du démon : « Si un homme en a tué un autre par maléfice, comme il n’a pu accomplir pareil crime sans idolâtrie, il se verra refuser la communion même à la mort.» Mansi, Concil., t. 11, p. 225. Sans doute beaucoup d’autres synodes postérieurs se bornent à porter condamnation contre des tentatives, « qui sont de lourdes chaînes, magna obligamenta, pour les âmes ». Concile d'Agde de 506, can. 68. On remarquera la même réserve dans les conciles mérovingiens d’Orléans (511), d'Auxerre (586), de Narbonne (589), de Reims (625); dans les conciles carolingiens de Tours (813), can. 42, et de Paris (829), Mansi, Concil., t. XIV, col. 89; dans les synodes d'Angers (1294) et de Rouen (1445), en ceux de Valladolid (1322) et de Cologne (1357). On a même dit que les peines édictées par eux étaient trop douces — l’excommunication ou la suspense temporaire — pour qu'ils aient cru à un vrai pacte avec le diable. Mais il n’est pas douteux que la plupart des gens d’Église, au Moyen Age, étaient d’accord pour le fond avec le Canon. episcopi, introduit dans les collections canoniques — c'était en fait un capitulaire franc, cf. Corpus juris can., édit. Friedberg, t. 1, col. 1030, n. 142 — : « Les évêques et les prêtres. doivent travailler à extirper la sorcellerie et la bonne aventure, puisque le diable en est l'énstigateur. » L'opinion des hommes éclairés ne va jamais jusqu’à supprimer le rôle du démon; et, pour quelques esprits indépendants que l’on cite en sens contraire, comme Agobard, archevêque de Lyon, Liber de grandine et tonitruis, P. L., t. crv, col. 147-158, l’ensemble des évêques du 1x° au xrr° siècle s’en tient à l’opinion moyenne du canoniste Burchard de Worms : s’il y a une part d’illusion et de vantardise dans les dires des sorcières, en particulier leurs prétendus sabbats, elles sont vraiment victimes des hallucinations du démon, en punition de leur impiété. Burchard, Decret., 1. X, c. 1, P. L., t. cxL, col. 831-833. Ainsi pensaient, aux siècles suivants, un synode de Trèves de 1310, can. 79, 80, 81, loc. cit., t. ΧΧχν, col. 268; un synode de Salamanque de 1335, can. 15, loc. cit.,t. xxv, col. 1056, deux synodes de Prague, celui de 1346, can. 56 et un autre de 1355, can. 61, Mansi, Concil., t. xxv1, col. 100 et 405. Ce qu’il faut induire de ces variations, c’est que les pasteurs des Églises particulières, qui n’engageaient point le jugement de l’Église catholique, étaient tiraillés entre leurs doutes personnels et l'opinion régnante parmi les fidèles. Les historiens impartiaux admettent que leur rôle fut plutôt modérateur en ces siècles d’ignorance. J. Janssen, La civilisation en Allemagne, t. VII, p. 522, n. 3.
Plus embarrassantes sont les bulles des papes du xve et du xvie siècle, citées à l’art. MAGIE, col. 1523. Dans le peuple chrétien sévit alors une épidémie de superstitions et les papes, pour l'arrêter, devaient bien faire état des préjugés de l’époque : voilà ce que disent les historiens de l’Église. Mais ces bulles, que disent-elles au juste? Sans doute, Innocent VIII, dans sa fameuse bulle Summis desiderantes afjectibus, du ὃ déc. 1484, parle du commerce amoureux avec le démon, simplement comme d’un crime signalé par les inquisiteurs d'Allemagne; mais Sixte V, dans la bulle Cæli et lerræ du 5 janv. 1586, écrit sans restrictions : Sunt qui. paclum faciunt cum inferno, qui simililer ad alia facinora perpetranda, cum diabolo
facta pactione, nefarias magicæ artis maleficia adhibent. On a remarqué qu’ « aucune bulle n’a jamais parlé du sabbat des sorcières », parce que « de pareilles imaginations ne pouvaient rentrer dans le système doctrinal de l'Église ». Gardette, art. MAGIE, col. 1523. Mais l’idée du pacte avec le démon était vraisemblablement dans la pensée des souverains pontifes, comme dans l’enseignement de l’École. On peut dès lors accepter l'appréciation de l'historien Pastor : « Il n’y ἃ pas trace [dans la bulle d’Innocent VIII] de décision dogmatique au sujet de la sorcellerie, » trad. franç., t. v, p. 339; mais on doit dire qu'il y a bien un enseignement sur la réalité des pactes dans celle de Sixte V.
On a d’ailleurs, dans le Rituel romain, un document assez autorisé de la croyance de l'Église; ne lit-on pas encore aujourd’hui dans les conseils aux exorcistes : Jubeat dæmonem dicere an detineatur in illo corpore ad aliquam operam magicam aut malefica signa? Avec quelques subtilités on peut encore se débarrasser de ce témoignage; à chacun de juger si ces arguties ne sont pas excessives.
6. A l’époque actuelle, un auteur qui, par ailleurs, a excédé dans le sens affirmatif, conclut en ces termes : « Croire aux sorciers n’est pas une superstition. Dès lors qu’il y a ou qu’il peut y avoir sorcellerie, il est permis de croire aux sorciers et à leurs sortilèges. Seulement cette croyance peut être plus ou moins mal fondée, en attribuant aux sorciers des malélices auxquels ils sont étrangers et en voyant de la sorcellerie là où il n’y en a pas. S’il y a préjugés ou ignorance dans le peuple, il faut l’éclairer... » Ami du clergé, 1892, p. 739. Sans doute beaucoup de chrétiens instruits, pour se soustraire aux ironies des incroyants, et quelques théologiens sérieux, faussant compagnie à leurs devanciers, professent que la sorcellerie est trop grossière pour avoir affaire avec le démon, ou pour que le démon s’en mêle. C’est ce que les croyants, semble-t-il, ne peuvent universellement révoquer en doute. Car le démon n'est point si délicat, ni si paresseux; et Notre-Seigneur nous demande de prier Dieu pour « qu’il ne nous laisse pas engager dans une tentation [quelconque du démon], mais qu’il nous délivre du Malin.» Matth., vi, 13. Si l’imprudente ironie de quelques rationalistes résout par de simples explications naturelles tous les cas de sorcellerie (cf. Michelet, La sorcière, et maints autres cités par J. Bizouard, Des rapports de l’homme avec le démon, Paris, 1836, t. vi, passim), si d’autres ironisent sur la mystérieuse tolérance de Dieu vis-à-vis des anges déchus, Louandre, Histoire du diable, dans Revue des deux mondes, mars 1842, s’ils traitent de superstition la foi de leurs adversaires, et s’imaginent que le démon n’existe plus qu’à l’Opéra, il reste que Garçon et Vinchon, Le Diable, étude historique, critique et médicale, Paris, 1926, se rencontrent avec les docteurs catholiques qui maintiennent la doctrine traditionnelle fondée sur le sentiment très général des Pères et des théologiens et sur des enseignements exprès de l'Église, qui conserve la pratique des exorcismes.
IV. DIFFUSION DES PRATIQUES DE SORCELLERIE. — La sorcellerie a fait beaucoup parler d’elle au cours des siècles passés. L'histoire sans doute ne nous renseigne guère sur son efficacité, moins encore sur son caractère démoniaque, parce que les documents qui nous restent, fussent-ils d’ordre judiciaire ou législatif, se basent sur la rumeur publique et non sur des enquêtes sérieuses. Cependant la préhistoire, s’éclairant des données actuelles de l’ethnographie, s’est essayée à déméêler les origines de la sorcellerie, peu distincte encore de la science expérimentale à ses premiers débuts. L'histoire des antiques civilisations montre la distinction progressive de la haute magie
SORCELLERIE
DIFFUSION 2406 et de la magie populaire, ainsi que les emprunts constants de celle-ci à celle-là. La littérature des grands siècles patristiques permettrait de compléter ce qui a été dit précédemment sur le sentiment des autorités ecclésiastiques en la matière. Mais, pour juger du fléau de ces pratiques et des ravages de cette hantise dans les nations barbares converties au catholicisme, rien n’est plus désolant que l’histoire des procès de sorcellerie au Moyen Age et à l’époque de la Renaissance. Nous devrons nous borner pourtant à quelques constatations générales, et parfois à des références.
19 Chez les primitifs. — La sorcellerie ἃ sa pleine expansion chez les peuplades primitives; on y conserve assez vivants les principes qui ont présidé autrefois à l’élaboration de cette superstition. Encore faut-il que l’observateur civilisé obtienne la confiance des indigènes, pour qu'ils veuillent lui confier leurs secrets de clan. On comprend alors que le fondement de Ja sorcellerie des primitifs, c’est le lien qu’ils conçoivent entre l’homme et la nature : l’âme humaine vient de cette nature, elle en est partie intégrante, elle y retourne; toutes les puissances animales, végétales, voire minérales, dans leurs activités non comprises, ne sont que les manifestations d’un même dynamisme qui informe tous les êtres. Ce sont ces forces mystérieuses que la sorcellerie s’efforce de capter, pour s’en servir ou s’en garantir. Deux grandes lois président à ses opérations : 1. la loi de similitude ou de correspondance : le papillon, qui folâtre sans but apparent, servira dans un philtre qui donne la folie; 2. la loi du dynamisme : le sorcier doit prélever les forces qui résident dans les choses à l’endroit et au moment où elles y sont dans leur plénitude : le cœur, la cervelle, la main du guerrier vaincu. Ces forces sont assimilées par le souflle, la parole, le geste, le mimétisme...
Et maintenant, pour prendre sur le fait l'esprit paralogique qui anime le primitif dans la magie sympathique et l’amène à une conclusion fausse, il suffira de citer l’explication que fournit au professeur Malinowski un sorcier renommé des îles Trobriand. « Tu me demandes pourquoi nous mettons de la menthe odorante dans le philtre d'amour, et pourquoi nous couvrons nos corps de noir quand nous voulons attirer les nuages noirs pour faire de la pluie? Mais l’amour est attiré par les douces odeurs, et nous devons employer de douces paroles et parler de tout ce qui est chaud, fort et tendre, dans nos formules magiques. Nous nous vêtons de noir pour la pluie, parce que la pluie est noire et la couleur noire amène la pluie, comme tu verras les myriapodes noirs traverser les chemins quand la pluie va venir, et les oiseaux noirs voler de tous côtés quand les nuages de pluie se rassemblent. » Cité par J. Frazer, La crainte des morts dans la religion primitive, introduction. D’autres fois, dans des civilisations plus évoluées, une analogie verbale est établie entre des forces vivantes et personnifiées et une force de la nature susceptible d’être ainsi soumise au pouvoir du magicien.
Pour l’ordre d’apparition de la sorcellerie et de la religion, il est important de distinguer la magie naturelle, qui pourrait bien être primitive dans l’humanité, de la magie à objet religieux. « Le passage de l’une à l’autre est aisé puisque toute les deux se basent sur une causalité occulte et paralogique. Nous admettrions donc que, conceptuellement, il y a magie primaire et indépendante; que cette magie, lorsqu'elle prend pour objet les puissances surnaturelles, devient le parasite et souvent même le destructeur de tout vrai sentiment religieux. Dans la pratique et psychologiquement parlant, ces magies ne se séparent guère, et de fait la plupart du temps coexistent dans l’homme. » A. Vincent, Revue des sc. relig., 1938, p. 94. La magie
à objet religieux, en logique pure, est postérieure à la religion qui lui enseigne l’existence d’une puissance supérieure; mais, en pure psychologie, elle peut suivre de près l’éveil religieux, parce qu’une intelligence moins droite, un égoïsme plus accusé pourra penser très vite qu’il peut s'emparer de cette divinité. Dans le développement ethnologique, « il serait nécessaire de noter les différentes évolutions de la magie en distinguant, selon les cycles culturels, les êtres surnaturels sur lesquels le magicien prétend exercer son pouvoir. On constaterait peut-être que la magie ne s’adresse jamais à l’Être qui est conçu comme suprême. Ce travail, au reste, présente des difficultés considérables par suite de multiples interférences et de nombreux points communs ». Cf. A. Vincent, loc. cit., p. 95.
20 Le monde oriental. — On a prétendu qu’« il n’y a pas d’indices, dans l’histoire de la sorcellerie et de ses procédés ésotériques, d’une influence directe de l'Orient sur l’Occident ». A. Delatte, Recherches sur le cérémonial usilé chez les anciens pour la cueillette des plantes magiques, 1936, note, p. 13. Cependant, si les prêtres égyptiens, par exemple, et les ancêtres de la gnose alexandrine recueillirent les secrets des mages de Babylonie, n’est-il pas à croire que leurs humbles satellites, fakirs, médiums et autres sorciers, profitèrent, eux aussi, des lumières de l’Orient? Les textes d’ailleurs sont là pour rappeler que la vulgarisation des textes magiques indiens fut universelle dans les pays d'influence hindoue. Cf. J. Filliorat, Étude de démonologie indienne, 1937, passim. Les doctrines et les techniques, magiques d’abord, scientifiques ensuite, y ont été adoptées de bonne heure, indépendamment de toute croyance religieuse; pareillement les parangons de la sorcellerie, les « démones » ravisseuses d’enfants, héritières des ogresses védiques, ont été groupées sous l’égide du démon Ravana, dans les Kamâratantra sanscrits, thibétains et tamouls; et les formules appropriées d’exorcismes passèrent, en rivales d’abord, dans les livres de médecine. Plus près de nous, la magie des tsiganes, qui sont d’origine hindoue, a certainement influencé la sorcellerie occidentale. De même, un certain nombre de pratiques grecques sont passées presque intégralement dans la magie populaire arabe. Enfin, « dans les ouvrages de sorcellerie qui se cachent aujourd’hui dans le peuple, le Grand et le Petit Albert, le Dogme et riluel de la haute magie, on constate que certaines pratiques encore en usage nous viennent, en ligne directe et sans aucun changement, de la plus haute antiquité ». A. Vincent, loc. cit., 1939, p. 76. Cf. Fr. Cumont, 1, Égypte des astrologues, Bruxelles, 1937, et Les mages hellénisés, Paris, 1938.
Aussi, quand on aborde le terrain de l’histoire, on trouve la sorcellerie solidement installée dans 165 pays les plus divers : chez les Chinois comme chez les Assyriens, en Égypte comme en Gaule. Voir l’art. MAGIE, ci-dessus, t. 1x, col. 1516-1517. En Perse, les vieilles croyances naturistes des tribus iraniennes faisaient aussi une grande place à la sorcellerie. Sous ce rapport, on peut bien maintenir que la Perse a été le berceau de la magie populaire et qu’elle ἃ tout au moins donné leur nom aux sorciers du monde ancien, puisque les « mages » faiseurs de miracles étaient originairement les prêtres du mazdéisme. Cependant ce n’est pas sans étonnement que les orientalistes récents, en lisant Zend-Avesta, les livres sacrés du zoroastrisme, ont constaté l'élévation de son dogme et la pureté incomparable de sa morale : Zoroastre adore un dieu suprême, Ahoura-Mazda; il abomine le culte rendu à Ahriman et à ses dévas et par là même condamne absolument la sorcellerie; il ignore les spéculations astrologiques et la divination sidérale des