SORCELLERIE. DIFFUSION
Il remarque sagement que, si la sorcellerie a bien été encouragée à l’origine par le diable, et « si elle a eu tant de succès dans les siècles passés, ex {radilione malorum angelorum », il faut accuser maintenant « la négligence des maîtres [chrétiens] et l’inertie des docteurs, qui permettent à quelques rares prévaricateurs de séduire les campagnards et les ignorants ». Loc. cit., col. 1107. Car il n’y a plus désormais de mages savants, mais de vulgaires malefici. Col. 1098. Mettons qu'il y ait encore quelques idolâtres qui demandent des prodiges aux démons eux-mêmes; mais beaucoup de fidèles s’adressent à de simples «-devins » ou « sorciers », qui prennent des allures chrétiennes, qui fictæ religionis per quasdam, quas sanclorum sortes vocant, aut quarumcumaque scriplurarum. scientiam profitentur. Loc. cit., col. 1100. Dans leurs prodiges, il y a d’abord beaucoup d'illusions, et quelques-unes si grosses, qu'elles sont visibles aux ignorants euxmêmes. Puis il faut tenir compte des phénomènes extraordinaires, que Raban explique, après saint Augustin, par «des raisons séminales cachées dans la nature par le Dieu créateur ». Loc. cit., col. 1105. Enfin les devins peuvent quelquefois avoir recours aux démons, plus intelligents, plus puissants et plus expérimentés que les hommes. /bid., col. 1106. Voir encore du même auteur, P. L., t. ΟΝΤΙῚ, col. 80, 459, 463; t. cx1, col. 22, 75, 422. Ces principes, très sages dans leur généralité, amènent l’évêque à réitérer les consignes de saint Augustin : Unde cuncta vitanda sunt christiano, et des apôtres : Non est aliud nomen.…., AcCt., αν, 12. « Qu’est-il besoin de demander la santé à un autre qu’au médecin compétent? Qui enim sine Salvatore salutem petit, et sine Sapientia prudenlem fieri posse putat, non salvus sed æger, non prudens est sed stultus. Loc. cil.,t. cx, col. 1097. On remarquera, avec le sens profondément évangélique de l’évêque, sa réserve sur les faits de sorcellerie : sa documentation se borne à reproduire les citations scripturaires du concile de Worms de 829 : Ex., xx11, 18, 24, etc.
Il aurait été bien utile de mettre à jour la législation ecclésiastique sur le sujet et de s’informer des pratiques courantes. Tâche difficile à laquelle s’attacha Hincmar de Reims, vers l’année 860. Une vingtaine de questions lui avaient été posées à propos du divorce de Lothaire, dont trois visaient la sorcellerie. Il y répondit longuement, De divortio Lotharii, interr. xv sq., P. L.,t.cxxv, col. 718, mais en canoniste habitué à utiliser à toutes fins des textes désuets. Il cite, en suivant, sans broncher, la table de l’Hispana qu'il devait avoir entre les mains : la décrétale d’Innocent ad Decentium, celle de Léon ad episc. per Italiam : Aliquanti malefici, s’en remettant comme Léon le Grand à la législation séculière (qui visait désormais les simples sorciers), celles de Grégoire le Grand, Epist., 1. XII, ep. xu1; 1. VII, ep. LXvVI; Synod. rom., c. XI, puis les conciles d’Ancyre, can. 4 et 23; le IVe de Carthage, c’est-à-dire les Statuta Ecclesiæ antiqua, can. 89, enfin les can. 70-73 du 116 concile de Braga, qui ne sont qu’une recension timidement adaptée par Martin de Braga des anciens synodes orientaux. L'interprétation d’Hincmar a donc plus d’importance que ses textes canoniques : ainsi trouve-t-il que le concile d’Elvire, can. 6, est trop sévère pour son temps, puisqu'il ne parle pas de pénitence possible pour le sorcier repentant.
Mais, cette érudition épu sée, il doit en venir à l’appréciation des faits de sorcellerie populaire. Or, les sorcières, dont la puissance était bien établie dans les légendes germaniques, faisaient parler d’elles dans les milieux chrétiens du 1x° siècle. « On m’a demandé, écrit Hincmar, loc. cil., col. 716, s’il peut être vrai, comme le disent beaucoup de gens, qu’il y ait des femmes qui par leur maléfice puissent mettre une
haine irréconciliable entre un mari et une femme, et puis ramener entre eux un amour ineffable. » L’'évêque opine pour l’affirmative : « Cela peut se faire, par un secret mais toujours juste jugement de Dieu, comme nous le démontrerons par l’autorité de l’Écriture et l’enseignement des anciens docteurs. » Loc. cit., col. 721. Malgré l’estime que l’on doit avoir pour la science d’Hincmar, il faut bien dire que les textes qu'il cite de la sainte Écriture, II Reg., xrmr, 15; Luc., xvi, 26, et des Pères, sont hors de la question, et que l’histoire du sorcier convaincu par saint Basile est tirée de la vie apocryphe attribuée à Amphiloque; cf. P.G.,t.xXxXIX, col. 307. Par contre, Hincmar est un bon témoin des exagérations qui couraient déjà de son temps au sujet de la sorcellerie : il admet ce qu’un de ses suffragants lui avait conté, un cas assez anodin de réconciliation par les saintes lectures, loc. cit., col. 717; mais les autres cas qui lui sont venus aux oreilles, il ne s’en porte pas garant, et n'ose les raconter en détail : Turpe est FABULAS nobis notas referre, et longum est sacrilegia compulare, quæ ex hujusmodi de ossibus morluorum, atque cineribus extinctis et de capillis et pilis. cum filulis colorum multiplicium, et herbis variis ac cochleolis et serpentium particulis composita cum Carminibus incantata deprehendentes comperimus, quibus homines liberati et benedictione ecclesiastica medicati.. Quidam vestibus carminatis induebantur. Alii polu, alii autem cibo a «sorliariis» dementati, alii vero tantum carminibus a strigis fascinati el quasi enerves effecti reperti sunt; quidam aulem a lamiis sive genicialibus feminis debilitati; quædam etiam feminæ a Dusiis in specie virorum, quorum amore ardebant, concubitum pertlulisse inventæ sunt. Quos et quas, divina potentia, compressis et abjectis phantasmatibus diabolicis, per exorcismos et antidota catholica restiluit sanitati. Loc. cit., col. 717-718. Ce n’est pas sans quelque appréhension que l’on voit notés ici, pour la première fois, en dehors des exorcismes anciens, les « antidotes catholiques » contre les sorciers...
Un capitulaire carolingien essaie de classer Îles genres de sorcellerie connus : U{ nemo sit qui ariolos sciscilelur..…, nec sint malefici, nec incantatores, nec philones, nec calculatores, nec lempestarii, nec obligatores. Boretius, Capilularia, t.1, p. 402. A quoi correspondent ces diverses appellations, nous sommes bien empêchés de le dire.
Au ΧΙ siècle les hommes les plus pondérés de tous les pays partagent, sinon les imaginations de leurs peuples, du moins leur défiance. Pour la France, voir Yves de Chartres, De magorum sortilegiis, P. L., t. cLx1, col. 1317; Hugues de Saint-Victor, Eruditio didascalica, 1. NVI,*c: xv, P. L.,t. czxxvi, col. 810; δὲ t. czxxvut, col. 203. Pour l’Angleterre, Robert Pull, P. L., t. cLxxxvi, col. 1093; Jean de Salisbury, De variis speciebus magorum sortil., P. L., t. cxcix, col. 407-415, col. 461. Pour l'Espagne, Martin de Léon, P. L., t. ΘΟ, col. 73. Voir, parmi les préscolastiques, Pierre le Chantre, P. L., t. σον, col. 225-233; Pierre de Blois, P. L., t. cevir, col. 190; et à une époque plus tardive, Denys le Chartreux, Contra vitia supersl., dans Op. omnia, t. XXVI, p. 213-221.
Il est très regrettable qu’au x siècle, alors que les histoires de sorcellerie n’avaient pas encore tourné les têtes, les anciens scolastiques n'aient pas étudié d'assez près ces questions; on en conclura qu’ils les tenaient pour négligeables du moins dans l’enseignement théologique. C’est ainsi qu'Albert le Grand, à qui les siècles suivants ont fait une solide réputation de magicien, n’en parle pour ainsi dire jamais. De même, saint Thomas conclut tranquillement ses remarques sur les diableries des sorcières : Hoc non mullum refert ad fidei christianæ doctrinam. De malo, 4. xv1, ἃ. 1. Sans doute en reconnaît-il incidemment
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