DIFFUSION
l’existence, In IIv® Sent., dist. VII; In IVum Sent., dist. XX XIV, 4.1, a. 3; Sum. theol., 15, q. οχιν, ἃ. 4, et dans les autres passages signalés plus haut. A l’endroit de la Somme théologique où il étudie du point de vue moral les péchés opposés à la religion, 115-115, q. xcri-XCvI1, il ne se pose pas la question de la véracité des histoires de sorciers, mais recherche a priori la possibilité de l'intervention du diable dans la superstition : voir plus loin l’art. SUPERSTITION; bien plus, il y fait peu de place, 4. XGv1, a. 2, sed contra, au péché de magie ou de sorcellerie, et ce n’est que par un fil que Suarez rattachera celle-ci à la divination : Sicut divinatoria, ila ars factiva aliquorum operum.… Magiæ et divinationis peccata solum materialiter differunt. De religione, tr. 111, 1. II, c. xv, ἢ. 2 εἵ 10, éd. Vivès, t. ΧΠῚ, p. 563-567; ailleurs, avec plus de raison, le même auteur rapproche la sorcellerie de la « superstition des observances ». Loc. cil., ©. ναι, ἢ. 1.
5° Renaissance et temps modernes. — Avec la fin du Moyen Age, le fait qui se pose angoissant est celui des procès de sorcellerie. Les récits en foisonnent dans Sprenger, Malleus maleficarum, 1487; del Rio, Disquisilionum magiæ libri V1, 1599; Spé, Caulio criminalis, 1631. Voir leurs art. Bornons-nous à donner le résumé de 5. Reinach, dans Orpheus, p. 444. « Satan est partout au Moyen Age, à la fois comme dieu du mal et comme distributeur des richesses terrestres. Ce n’est pas l’Église qui a créé cette croyance, pas plus que l’opinion suivant laquelle certaines femmes, ayant fait un pacte avec le diable, se rendaient au sabbat sur des montures grotesques et y acquéraient des pouvoirs redoutables de maléfice. Il y a dans ces superstitions tenaces un vieux fonds païen et germanique. Mais l’Église, mieux instruite, n'aurait pas dû les partager. Non seulement elle les partagea, mais ses théologiens en firent un système et. elle organisa, à l’aide de l’Inquisition, la chasse aux sorcières, excitant le pouvoir civil à l’imiter. Dénoncées par des commérages, soumises à d’affreuses tortures, des malheureuses avouaient qu’elles avaient été au sabbat et racontaient des orgies imaginaires. On les brûlait en foule. Les supplices échauffaient les imaginations : tous les inquisiteurs qui reçurent mandat d’étouffer la sorcellerie furent d’actifs missionnaires qui contribuèrent à la répandre. Les esprits se familiarisaient avec l’idée que les sorcières entouraient les hommes de leurs embûches et que la moindre infortune résultait de leur malignité. » On pourrait citer, dans le même sens, une suite d’historiens plus pondérés dans leurs jugements, parce que plus spécialisés dans leurs recherches, par ex. R. Reuss, La sorcellerie au ΧΥ 15 et au x vrr° siècle, particulièrement en Alsace, d’après des documents inédits, Paris, 1871; J. Janssen, La civilisation en Allemagne, Paris, 1902- 1911. Voir une bibliographie plus complète à l’art. Hexen de la Prot. Realencyclopädie, t. virr, p. 30, où l’on retiendra surtout J. Hansen, /nquisilion und Hexenverfolgung im M. A., dans Hist. Zeitschr., t. LxxxI, 1898, et Quellen und Untersuch. zur Gesch. des Hexenwahns, 1901.
Les faits lamentables n’en restent pas moins, qui établissent la responsabilité des gens d’Église dans cette frénésie meurtrière des xvre et xvrre siècles. Il ne nous suffit pas de remarquer que « les tribunaux civils se montrèrent plus crédules et plus barbares encore que les tribunaux ecclésiastiques, et que les protestants furent tout aussi acharnés que les catholiques ». S. Reinach, loc. cit. Tout au plus observera-t-on que Th. de Bèze taxait les parlements français d’incrédulité parce qu'ils n’osaient condamner à mort les sorciers; et que, n’ayant pour guide que l’Écriture Sainte, cerlains protestants en venaient à enseigner que « nier l’existence de la sorcellerie, c’est contredire
à la parole révélée de Dieu », (Sir W. Blackstone, 1775). Aux catholiques, au contraire, il sera toujours loisible de faire leur lourde part aux princes chrétiens, recherchant par la voie de la rigueur la tranquillité de leurs peuples, et même aux évêques, suivant d’un cœur léger les errements de leurs ouailles.
C’est trop peu de pouvoir dire que les juges ecclésiastiques se montrèrent moins rigoureux que les juges séculiers dans la répression : ils n’usaient pas de la torture et ne recoururent jamais à la peine de mort, sauf quelquefois en Espagne, où la réaction était plus impérieuse : « Aucun pays plus que l’Espagne n’était exposé à la contagion de cette folie; si elle a été réprimée et rendue relativement inoffensive, cela est dû à la sagesse de l’Inquisition. » Lea, Inquisition in Spain, t. IV, p. 206.
Tous ces excès sont à jamais déplorables et nous ne prétendons point les excuser. Cependant les croyants devront se demander ce qu'ils auraient fait euxmêmes à leur place et en leur temps. Puisque les préjugés étaient alors universels sur tout ce qui concernait les sortilèges et que l’Église ne pouvait les détruire d’un coup en disant que le diable n’existe pas, aurait-il été bien plus efficace de les arracher un à un et tout doucement, par la raillerie et le scepticisme? Et si les sorciers se doublaient souvent de malfaiteurs, fallait-il leur donner l’absolution? Sans doute l'Église aurait eu son mot à dire sur la procédure et sur la torture; mais c’est une autre question.
Des actes des gens d’Église, si nous passons à leurs préjugés, remarquons pour ramener les griefs à de justes proportions : 1. que l’Église de la Renaissance n’a pas inventé le crime de sorcellerie, admis par l’antiquité ecclésiastique et les empereurs romains; 2. que les docteurs catholiques ne donnèrent jamais de jugement motivé sur les procédés plus ou moins extraordinaires que le vulgaire prêtait aux sorciers; ils continuèrent seulement à professer la théorie courante des pactes avec le démon, telle que l’université de Paris l’avait formulée en 1338; 3. que les papes de la Renaissance, comme on l’a vu précédemment, n’allèrent pas plus loin; 4. que les juges d’Église, et d’abord l’Inquisition romaine, au xv® siècle, l’inquisiteur de Navarre en 1538, inclinaient à voir de l'illusion dans les accusations de sorcellerie par trop extravagantes.
Les théologiens du xvi* siècle furent, sur ce point, tout à fait insuffisants à leur tâche d’enseignement, quand ils se virent en devoir de faire le point. Ils avaient deux excuses : d’abord ils se trouvaient en pleine crise de répression contre des pratiques excessivement variées et mystérieuses; mais surtout ils étaient de simples commentateurs de leurs ancêtres et ils ne trouvaient rien dans leurs Sommes! « Avec Estius, on doit constater que les plus célèbres de nos prédécesseurs, saint Thomas, saint Bonaventure, Durand et les autres n’ont pas même touché la question. » Sylvius, Zn Summ. theol., 115-115, 4. cxvi, append. Le moment n’était guère aux recherches iréniques, ni aux études d'ensemble; ils restent dans les généralités. Répugnent-ils à admettre certains détails grotesques, comme les métamorphoses d’une sorcière en souris ou en oiseau, et leurs voyages à travers les airs, c’est au nom de principes métaphysiques sur les forces des mauvais esprits. Mais les documents amassés par les procès de sorcellerie étaient si nombreux et si concordants — et pour cause! — que des auteurs assez modérés, comme Tanner et les Salmanlicenses « accueillirent, avec une crédulité qui nous paraît aujourd’hui excessive, les récits les plus extraordinaires ». Art. MAGIE, ci-dessus, t. 1x, col. 1526.
Pour l’histoire de la moderne sorcellerie, nous n’avons malheureusement aucun historien bien sérieux à notre disposition; et ce serait une tâche fort
SORCELLERIE ET
MORALE 2414 délicate que de faire le départ entre les attestations enthousiastes des amateurs d’occultisme et les négations dédaigneuses des matérialistes. Pour la vie des sorciers actuels, voir C. Lancelin, La sorcellerie des campagnes, p. 189-260.
V. LA SORCELLERIE ET LA MORALE. — Quand il s’agit de se prononcer sur la valeur morale de la magie, l’unanimité se fait entre théologiens anciens et récents pour la sorcellerie vulgaire : ils la condamnent tous comme superstition, à cause de la vanité de ses prétentions ou de l’impiété de ses tentatives; car, pour cela, il n’est aucunement nécessaire de savoir si ces essais de nuire ont réussi ou si ces pactes avec le diable ont été exaucés. Aussi les théologiens modernes les plus sceptiques sur son efficacité se montrent-ils aussi sévères que les autres sur sa culpabilité, tandis que les anciens théologiens, qui exagèrent, à première vue, l’action diabolique, ont des solutions particulières pleines de bon sens. C’est que l’appréciation des actes humains n’a pas à se préoccuper de leurs conséquences mystérieuses, mais, avant tout, doit considérer les fins poursuivies par les agents et les circonstances aperçues de leurs initiatives.
1° Les théologiens scolastiques. — Ils partent, il est vrai, de cet à priori que les sortilèges sont des pactes avec le diable, ou, plus discrètement, pertinent ad quædam pacta significationum cum dæmonibus inila, comme disait autrefois saint Augustin, De civ. Dei, 1. XXI, c. vi; ef sic operatio dæmonis se immiscet; tel était le danger, assez lointain, que saint Thomas leur avait signalé, 15-115, q. xcv, ἃ. 5. Il fallait bien qu'ils parlassent du démon nefût-ce que pour rester dans leur sujet, « la divination et les autres pratiques », comme la sorcellerie, « ne se rattachant à la superstition qu’en tant qu’elles peuvent dépendre de quelque intervention des démons », 115-115, 4. xcrr, ἃ. 2, ad 2un, et la sorcellerie sans démon se réduisant à un vulgaire cas de malfaisance.
A ce thème essentiel, les anciens moralistes, simples commentateurs de la Somme théologique, n’ajoutent que des points de détail. Veut-on savoir le seul problème que se pose, à ce sujet, Sylvius? Celui-ci, qui montre bien d’ailleurs que la préoccupation des théologiens était celle des simples fidèles : « Peut-on se débarrasser des «signes » des sorciers?» Voici la réponse, combien prudente : « Oui, s’il s’agit de procédés qui ont une nocivité naturelle, comme le poison dans les aliments, les onguents dans les puits ou sur les prés; mais, si l’on se trouvait en présence de signa nuda, de signes purement magiques, comme des talismans qui n’ont aucune vertu naturelle, malgré l’avis de Vasquez, De matrimonio, 1. VII, dist. XCVI, il faudrait les laisser en place, sous peine de connivence apparente avec le démon. » Sylvius, In Sum. theol., 115-115, q. xcvi, append. Il faut dire que des auteurs plus éclectiques avaient soulevé presque toutes les difficultés pratiques de la question, ainsi Denys le Chartreux, Contra vitia superstitionum, Op. omnia, t. xxXVI, p. 213-222, qui donnait déjà des solutions fort sages prises à Barthélemy de Pise, Raymond de Peñafort, Guillaume de Paris, à des traités anonymes De superslilionibus, De fide οἱ legibus, etc... Les sorciers dont ils s’occupent sont de ces guérisseurs qui ont le tort d’adjoindre à leurs « secrets » des signes religieux : Ecce quantum errant qui cum rebus naluralibus miscent res sacratas. Mais tout cela ne faisait pas un tout.
Au début du xvu siècle, Suarez donne enfin un traité complet de la magie De religione, 1. II, c. χιν- XV, éd. Vivès, t. x111, p. 563-600, où il y ἃ évidemment bien des distinctions incontestables, par ex. entre la magie naturelle et la sorcellerie superstitieuse, loc. cit., p. 558, laquelle réunit parfois la malice
de l’idolâtrie, de l’hérésie, de l’apostasie, de l’impureté et du blasphème, sans compter que in maleficiis gravissimæ injuriæ commilluntur, p. 562; la distinction de la sorcellerie maleficiorum d’avec la magie vulgaire à intentions obligeantes des guérisseurs ou de l’art notoire, ibid., p. 564; une judicieuse remarque sur la sorcellerie efficace et le charlatanisme, p. 573 sq. Mais la distinction pratique entre les procédés secrets permis et les appels défendus à la puissance diabolique n’est exprimée que par des critériums empiriques presque aussi obscurs que le problème. Il faudrait d’abord regarder au résultat : « Beaucoup de prétendus bienfaits peuvent être naturels, comme les guérisons, les découvertes de trésors, l’éloignement des parasites, tandis que l’immunité de tout accident serait au-dessus des forces naturelles.» Il faut ensuite faire attention aux procédés employés, dont la plupart sont équivoques : « Il faut y examiner le moyen ex parte instrumenti, tel que les gestes faits, les formules employées, les signes laissés sur place; ex parte temporis, voir la facilité et la rapidité de l’effet annoncé, comme une conversion subite ou une aversion sans préambules. » Enfin Suarez fait une part grande aux effets de l’imagination, ainsi qu’à ses illusions, loc. cit., n. 15; mais il rejette, peut-être un peu hâtivement, les influences astrales, admises par Cajétan, n. 19, loc. cit., p. 566-570.
Tout cela est bien abstrait. Pour concrétiser quelque peu ses conclusions, l’auteur examine un cas, toujours à l’ordre du jour, et non étudié dans ce dictionnaire, celui des guérisseurs, dont le métier soulève, dit-il, une objection d'expérience et une autre d’autorité. « On voit de tous côtés des gens qui opèrent merveilleusement sur les corps, par des moyens de soi inefficaces, comme certaines paroles accompagnées d’onctions d'huile ou d'applications de linge..….; avec cela, ils arrivent à guérir des blessures réputées incurables par les médecins, et parfois instantanément. En Espagne on les appelle des saludadores; leurs procédés ne sont pas clairement superstitieux, mais ineflicaces, principalement contre la rage; or les évêques et l’Inquisition enquêtent et ne les empêchent pas de travailler. Cajétan les excuse, In 11.119, q. XGv1, a. 4, s'ils le font ex simplicitate aut ex devotione. » Suarez, loc. cil., ©. XV, n. 23, t. ΧΙΠῚ, p. 571.
« On ne peut appliquer à tous la même solution. Ceux qui se servent de remèdes naturels, rien à leur dire. Ils ont bien l’habitude de dissimuler l’usage qu'ils en font, pour provoquer ladmiration : petit péché de vanité ou d’avarice à moins qu’il n’y ait par ailleurs préjudice ou scandale grave. Il y a toujours avec eux péril moral; aussi ne faut-il pas les autoriser publiquement sans qu'ils aient déclaré leurs recettes à l’autorité (!). On pourra constater que leur remède a été découvert par hasard, ou n’est connu que de quelques spécialistes. Et tune nullum erit peccalum tali herba uli quia ille usus jam non fundatus in socielate dæmonis, sed in virtule a Deo data et experimento cognita. » Ibid., p. 572.
Le cas des guérisseurs sans remèdes, armés de formules de prières, avait suscité les soupçons de Vittoria, Relect. de magia, n. 16 : il pensait soit à « une vertu naturelle attachée à leur personne pour telle maladie déterminée », ou même à une grâce gratuite, à un don confié par Dieu à ces gens de mauvaise vie et d'argent. Suarez répond « qu’il faut faire grande attention si ces gens-là regardent leurs formules comme eflicaces aux mains de toute autre personne; car, alors, ce n’est ni une vertu personnelle, ni une grâce gratuite de Dieu ». De plus, Dieu n’a pas coutume de confier de tels dons à une personne de mauvaise vie d’une façon stable, et c’est pourtant bien la