SPINOLA (ÉTIENNE) — SPINOZA
sans s’en rendre compte, son fils vers l’incrédulité,
Celui-ci fréquenta l’école juive, et y fut instruit très sérieusement de la Bible et du Talmud. Sonintelligence profonde, et aussi son esprit critique, s’y manifestèrent : « il n’avoit pas quinze ans, qu’il formoit des difficultez que les plus doctes d’entre les juifs avoient de la peine à résoudre » (Colerus). Bientôt il se mit à lire les philosophes de sa race, en particulier Maïmonide, qu’il cite toujours avec un grand respect. Il était d’ailleurs parfaitement au courant de tout ce qui concernait sa nation et sa Loi, jusqu’à ce point qu’il composa lui-même une grammaire hébraïque. On trouvera dans le livre de M. Vulliaud, La bibliothèque de Spinoza, des renseignements très utiles pour comprendre l’évolution psychologique de Baruch et les sources de sa pensée religieuse. Mais les auteurs juifs ne lui suffisant plus, il se mit à l’étude de la langue latine (1654 à 1656 ou 1657) sous la conduite de François Van den Enden. Celui-ci, après avoir appartenu à un ordre religieux, fut successivement médecin, juriste, diplomate, libraire. Plus tard, il vint à Paris, et gagna la confiance de Louis XIV jusqu’à être son médecin et son conseiller; mais il prit part à une conspiration contre le roi (1674) et expia son crime par une mort horrible. La religion et la moralité de Van den Enden étaient assez suspectes : c’est chez lui que Baruch se lia avec des «libertins » qui s’y réunissaient pourse moquer des dogmes et des cérémonies.
Une fois muni de la connaissance du latin, Spinoza put étudier les ouvrages de mathématique et de physique. Il continuait cependant à lire les philosophes; ceux de la Renaissance, Giordano Bruno en particulier, exercèrent sur lui une grande influence. Il ne semble pas avoir connu directement les grands philosophes chrétiens du Moyen Age, pas plus que le dogme catholique. Le christianisme ne lui a été familier que par les sectes des mennonites et des collégiens, alors florissantes en Hollande. Enfin Spinoza lut Descartes :
«Il a souvent déclaré que c'était de là qu’il avait puisé
le plus de lumière pour sa science » (Colerus).
Tant que son père vécut, Baruch accomplit extérieurement les devoirs imposés par sa religion. Mais, dès que Michel Spinoza fut mort (1654), Baruch cessa de pratiquer les observances rituelles. Le scandale fut d'autant plus grand qu'il avait lieu dans une famille plus considérée, et cette famille elle-même devint hostile au scandaleux. Celui-ci se résolut à partir et réclama sa part d’héritage que ses frères et sœurs refusèrent. S’étant adressé aux tribunaux hollandais, il obtint gain de cause. Mais il renonça alors à l’héritage paternel, n’emportant qu’un lit et un rideau, et se décida à gagner sa vie par le travail. Cependant deux jeunes gens, à qui il avait dévoilé quelques-uns de ses doutes sur la religion, racontent partout qu’il est un impie. Un soir, des juifs essaient de le tuer : il en est quitte pour un trou dans son manteau. Les rabbins le convoquent, et devant eux il avoue avoir abandonné la foi de Moïse. Le 27 juillet 1656, les « Anciens » procédaient contre lui à l’excommunication.
Le banni s'établit alors en dehors d'Amsterdam, dans un village appelé Ouderkerk ou Ouwerkerk, et, après quelques mois, rentra à Amsterdam et se mit à polir des verres pour lunettes, télescopes et microscopes, métier qu'il avait appris auparavant dans la maison paternelle, et, comme il se connaissait fort bien en mathématiques et en physique, il fut un excellent fabricant. En même temps, il s’occupait aussi de peinture et surtout de philosophie, sans se laisser arrêter par la phtisie qui commençait à le miner et dont il devait mourir.
Cependant l’état de sa santé exigeait du repos. Ne fût-ce que pour échapper à la malveillance de la Synagogue, il loua à Rijnsburg un rez-de-chaussée. C’est
pendant les trois ans qu'il y passa qu’il composa le Court traité de Dieu, de l'homme et de la béatitude, celui De l'amendement de l'intelligence, une partie notable de L'éthique, et une étude sur la philosophie de Descartes, Renati Descartes principiorum philosophiæ pars I, II, more geometrico demonstratæ. Ce dernier ouvrage est le seul de Spinoza qui ait paru de son vivant signé de son nom, et il est le fruit de l’enseignement donné à un élève de l’université de Leyde, Casuarius, qui habita chez Spinoza en 1661 ou 1662.
Vers le milieu de 1663, Spinoza s’installe à Voorburg, village à une lieue de La Haye, dans la maison du peintre Daniel Tydemann. Bien qu'il vécût dans l'isolement, il commençait à être célèbre et à avoir des amis et des disciples, même parmi les gens puissants et les savants. Huyghens vint le voir à Voorburg. Le Grand Pensionnaire Jan de Witt rechercha son amitié. On sait que cet homme d’État, qui gouverna la Hollande pendant une vingtaine d’années, travailla à laïciser la république et à asservir les Églises chrétiennes. Dans un pays libre, il devait compter avec l'opinion. C’est pourquoi il avait besoin d'hommes de science pour soutenir ses idées et sa politique. On s’explique ainsi pourquoi il aurait assigné à Spinoza, selon Lucas, une pension annuelle de deux cents florins. Le Traité théologico-politique a été composé pour satisfaire aux désirs de de Witt. Il est inutile d'ajouter que Spinoza était bien aise d’utiliser cette occasion pour répandre ses doctrines sur la liberté de conscience; et en montrant que le christianisme bien compris est simplement la religion de la raison, il espérait se justifier devant l'opinion publique qui l’accusait d’être un athée et un libertin. Cependant le Théologico-politique ne parut pas sous le nom de Spinoza. Si quelques-uns des lecteurs l’approuvèrent, la plupart furent effrayés et révoltés, et les autorités ecclésiastiques condamnèrent l'ouvrage comme « blasphématoire », « impie au plus haut point ». Néanmoins les efforts des synodes et des conseils ecclésiastiques se brisèrent contre la résistance de de Witt : le T'héologico-politique ne fut proscrit que sous Guillaume III, en 1674.
En 1670, Spinoza quitte Voorburg, probablement à cause de l'hostilité des habitants, indignés de ce que les amis du philosophe, son hôte Tydemann en tête, aient présenté à l'office de pasteur de la paroisse un individu connu pour ses opinions libérales. Spinoza, après avoir séjourné quelques mois chez la veuve van Velden, sur le Veerkaay, se logea chez le peintre en bâtiments van der Spyck, à La Haye. Sa renommée était alors devenue européenne. Leibniz, qui lui avait déjà envoyé en 1671 un mémoire sur l’optique, essaya d’entrer en relations avec Jui par le moyen de leur ami commun, Tschirnhaus, et il lui rendit visite à La Haye en 1676. Mais Spinoza se défiait de lui et l’entretien de ces deux génies ne porta que sur des banalités et des anecdotes de ce temps. Le prince de Condé, durant la campagne de Hollande, avait désiré voir Spinoza et le manda à Utrecht; quand le philosophe y arriva, Condé, appelé par le roi, était parti pour Paris. La même année, il avait refusé la chaire de philosophie de l’université de Heidelberg, offerte par l'électeur Palatin, Charles-Louis. Ce fut l’année de sa mort (1676).
Il est incontestable que l’existence de Spinoza a été laborieuse, simple et modeste, bien plus, désintéressée. Son ami de Vries lui « fit un jour présent de deux mille florins pour le mettre en état de vivre un peu plus à son aise ». Il « les refusa avec sa politesse ordinaire, disant qu'il n’en avait pas besoin » (Lucas). Le même de Vries voulut l'instituer son légataire universel Spinoza refusa, afin de ne pas priver l'héritier légal de la part à laquelle il avait droit. S'il vécut dans la pauvreté, il était néanmoins très soigneusement vêtu. Il évitait tout excès, se levait brusquement et sortait