SPINOZA. THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
la chose : nobis aulem, si quam minime abstracte procedamus, el a primis elementis, hoc est a fonte et origine naluræ, quam primum fieri polest, incipiamus, nullo modo talis deceptio erit metuenda. $ 55, 75. La méthode mathématico-métaphysique sera done génétique, synthétique, fournissant l’explication du réel par sa construction ; ul mens nostra…. referat objective formalitatem naluræ quoad lotum et quoad ejus partem. ὃ 91. Telle est, en effet, l’idée mathématique : nous savons ce qu'est le cercle et tout ce qu’il inclut ou exige, parce que nous l’avons construit par une loi posée par nous. Là nous possédons la cause et, parce que nous la possédons, nous possédons ce qui sort d’elle. Il en sera de même en métaphysique : de la cause de toutes choses on tire la série des causes et des essences réelles, non pas la série des choses changeantes, mais celle des «choses éternelles », c’est-à-dire les lois du mouvement et celles de la pensée présentes dans toute réalité concrète. $ 100.
Cette conception d’une science universelle dont la mathématique est le type vient de Descartes. Seulement chez Descartes le libre arbitre de l’homme rompait la nécessité et par conséquent l’unité de la nature. Spinoza a corrigé Descartes par Hobbes, à qui il emprunte les doctrines de la définition génétique, de la méthode géométrique appliquée aux affections de l’homme et au droit. De corpore, part. I, c. νι; De homine, 10-12. Remarquons que Hobbes n’applique la méthode mathématique qu’à la réalité empirique et que son nominalisme est absolu : au contraire, Spinoza tient le conventionnalisme pour une absurdité qui ne mérite pas d’être réfutée, et il applique la méthode à l'être même. Mais comment la méthode géométrique, qui consiste à engendrer les notions en les construisant, s’appliquera-t-elle à l’être qu’on ne construit pas? C’est que l’idée de « cause de soi » n’a pas besoin d’être engendrée : si res sit in se, sive, ut vulgo dicitur, causa sui, tum per solam suam essentiam debebit intelligi; si vero res non sit in se, sed requirat causam ut existat, um per proximam causam debet intelligi. $ 92. Ainsi est justifié le concept de la substance qui va porter le système entier.
La substance se comprend par elle-même, parce qu’elle existe en elle-même. Mais quelle réalité ont les êtres qui existent dans la substance? Si l’on n’a pas pénétré la gnoséologie spinoziste, on est très embarrassé sur ce point : tantôt les êtres singuliers paraissent être des non-essences n’ayant de réalité que dans notre imagination inadéquate, tantôt ils paraissent être des moments fondés nécessairement dans l’essence de Dieu. Or, dans le De inlellectus emendatione, ὃ 31, Spinoza enseigne que notre souverain Bien consiste dans la connaissance de l’unité qui lie l’esprit humain à la nature totale, et que seule la géométrie nous livre l'intuition de l’ordre absolu de l’être fondé en soimême. Quel est le contenu de ce concept? On pourrait croire que ce contenu est l’être, car le concept de substance vient de la scolastique et, selon la doctrine spinoziste, toute affirmation pose de l’être. Seulement les notions communes, obtenues par comparaison et abstraction, ont été rejetées pour ce motif que le procédé abstractif est un procédé imaginatif, consistant à ne garder qu’une minime partie et à laisser échapper le Tout. Spinoza prétend ne partir que d’une essenlia particularis afjirmativa. Ibid., ὃ 55, 93, 98. La difficulté est de trouver une idée positive qui exclue toute limitation, car on sait que omnis delerminatio est negalio. Or, la connaissance adéquate nous fournil précisément ce type de connaissance, car elle a pour objet l’ordre des êtres singuliers : l’intellection est à la fois universelle et singulière : quo magis res singulares intelligimus, eo magis Deum intelligimus. Elh., V, prop. 24. L’Être total est ainsi pénétré comme un
engrenage rationnel que l'esprit, par son activité créatrice, reproduit et s’assimile. Puisqu'il est l’enchaïnement nécessaire des choses, il n’en est pas la somme, et il n’y a aucun danger de le chercher en dehors d'elles. Il est incommensurable aux choses singulières, puisqu'il est la condition de leurs mesures empiriques; il n'existe que par sa corrélation aux choses singulières et appartient pourtant à une autre dimension de la pensée. L'unité de la substance n’est pas une unité numérique, ce qui supposerait des objets séparés que l’on compte; elle n’est pas un tout de parties; c’est simplement ce en dehors de quoi il n’y a rien, l’Infini comprenant en soi toute réalité.
En somme, l’ordre mathématique assurant la cohérence du concret total, tel est le contenu de l’idée de substance. C’est cette réification de l’ordre mathématique qui est la source des difficultés inextricables du système. On sait que la substance s'exprime par une infinité d’attributs infinis, dont nous connaissons seulement deux, l’étendue et la pensée. Quelques interprètes ont soutenu que la différenciation des attributs était un point de vue subjectif de l’intellect. C’est là sûrement une interprétation contraire à l’intention de l’auteur de l’Éthique, pour qui la connaissance atteint directement le réel concret. Maïs alors, comment la substance engendre-t-elle, sans se scinder, une multiplicité? Spinoza croit que la géométrie analvtique lui fournit précisément le type d’une réalité et d’une connaissance qui, une en son fondement, apparaît sous deux formes radicalement distinctes : les rapports de nombre sont à la fois des rapports d’espace, comme les rapports entre les événements de l’étendue sont à la fois des rapports entre les événements de la pensée : c’est l'identité de l’ordre qui constitue l'identité de la substance. Voir Brunschvicg, La révolution cartésienne el la notion spinoziste de la Substance, dans Revue de métaph. et de mor., 1904, p. 755 sq. Nous trouvons en chaque attribut la substance totale, parce que nous possédons, dans les lois qui le constituent, la règle universellement identique de la liaison des événements concrets.
L’effort de Spinoza est assurément puissant, mais 1] faut reconnaître qu’il est vain. La connaissance mathématique reste une connaissance abstraite et une connaissance pleine d’ « êtres de raison » : si elle est, en un certain sens, la connaissance de l’ordre du concret, elle n’est absolument pas la connaissance du Tout concret, pas plus qu’elle n’est la connaissance des éléments concrets eux-mêmes. Spinoza s’est formé l’idéal d’une connaissance impossible.
La théorie du nombre infini des attributs est encore une pierre d’achoppement. D’après le Court traité, plus grand est le nombre des attributs, plus est grande la plénitude d’être : le Tout de la réalité doit donc renfermer toutes les déterminations possibles. On voit que la substance est ici conçue comme ens realissimum, la Chose des choses. Cette conception a toujours persisté dans l’œuvre de Spinoza : elle inspire le début de l'Éthique : elle est évidemment inconciliable avec la conception de l’enchaînement des lois nécessaires constituant à elle seule l'identité de la pensée et de l'étendue. La première conception implique la gnoséologie réaliste du Moyen Age; la seconde implique la gnoséologie cartésienne.
Autre difficulté : quelle place donner à la pensée parmi les attributs? Remarquons-le, en effet : quel que soit le nouvel attribut-monde qui exprime la substance, il a toujours la pensée comme exposant, puisqu'il peut être connu. De plus, l’idée vraie n’est pas déterminée par son objet, mais par l’activité de l’esprit : tout être connaissable est donc posé par la pensée. Par conséquent la distinction des attributs dépend de la pensée et celle-ci est donc, non pas un