‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 297 sur 457 · SPINOZA. MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

SPINOZA. MÉTAPHYSIQUE

des membres de l'être multiple, mais la condition de cette multiplicité. Le panthéisme de Spinoza devrait ainsi s'orienter dans le sens idéaliste de Fichte. Seulement, à ceci s'oppose que Spinoza, après avoir au début conçu l’âme à la manière de Descartes, en est venu à ne voir en elle que le reflet des événements matériels de l’étendue, et ceci encore tient à la théorie de la connaissance : l’âme ne pense quoi que ce soit qu’en se représentant les affections du corps, et elle n’est que la série de ces représentations. Comment alors peut-elle s’élever à la connaissance adéquate, dans laquelle l'esprit s’affranchit de toute position particulière et s’élève à l’ordre de l’Être total? Entre les deux conceptions, la contradiction est flagrante. Ajoutons que, si l’âme n’est qu’une série de représentations correspondant aux affections du corps, on ne comprend pas comment elle forme un sujet connaissant. Spinoza sait, il est vrai, que l’âme est douée de réflexion : mais la multiplicité réflexive et l’intériorité réflexive ne correspondant à rien de corporel, elles font une nouvelle dimension qui ajoute à l’ordre identique de la pensée et de l’étendue.

Enfin le nominalisme spinoziste introduit la contradiction dans le principe même, la substance. Si les notions d’ordre, unité, pluralité, etc., sont, comme Spinoza l’enseigne expressément, des notions abstraites dépourvues de signification réelle, la méthode mathématique, qui emploie ces notions, est impropre à nous livrer l'intelligence du réel.

Ces quelques explications permettront, nous l’espérons, au lecteur, de comprendre plus facilement la métaphysique spinoziste, d’où tout le reste dépend, et de ne pas se laisser prendre à la séduction de sa cohérence et de sa profondeur apparentes.

III. DOCcTRINE MÉTAPHYSIQUE. — Une substance est ce qui est en soi, et, par conséquent, ce dont le concept peut être formé sans le concept d’aucune autre chose. Éth., I, déf. 3. Or, la substance existe par elle-même; elle est douée d’une infinité d’attributs in finis; elle est unique; elle est donc Dieu et elle est tout. Les interprètes de Spinoza se sont demandé si, dès les premières définitions de l’ Éthique, la substance est identifiée à Dieu, ou si, au contraire, les premières définitions laissant ouverte la question de la possibilité de plusieurs substances, toute une déduction est nécessaire pour arriver à l’unicité de la substance et à son identité avec Dieu. C’est la seconde interprétation qui est la vraie. Voir Delbos, La notion de substance et la notion de Dieu dans la philosophie de Spinoza, dans Revue de métaph. et de mor., 1908, p. 783-788; S. Vanni Rovighi, La teoria spinoziana della sostanza e la metafisica tomistica, dans Spinoza nel lerzo centenario della sua nascila, Milan, 1934. On pourrait estimer, en effet, qu'il existe plusieurs réalités existant en soi et concevables par soi. Voici comment Spinoza prouve que cela est impossible. Une substance, dit-il, ne peut être produite. En effet, elle ne peut être produite que par une substance d’attributs semblables, ou par une substance d’attributs différents. Dans le premier cas, les deux substances sont identiques. Dans le second cas, il n’y a rien de commun entre la substance cause et la substance effet, ce qui est impossible, puisque la cause doit renfermer la raison de l'effet et par conséquent avoir des attributs communs avec lui. La substance existe donc par elle-même, elle est Dieu. Pour comprendre cette démonstration, il faut se rendre compte des postulats qu’elle présuppose. Pour Spinoza, la connaissance adéquate pénètre jusqu'au fond du concret : qui connaît une substance intimement ne peut la confondre avec rien d'autre; autrement elle ne serait plus celle substance. Par conséquent un caractère commun à plusieurs sujets est un attribut qui n’est vu qu'en partie, confusément; l’attribut qu'exprime la

connaissance adéquatement ne peut appartenir qu’à un seul. Nous n'insistons pas sur l’énormité du postulat de Spinoza, qui coïncide à peu près avec la conception de l’universel concret chez Hegel; il est trop évident que, si une substance ne peut être confondue avec aucune autre, nous sommes absolument incapables de saisir en son fond ce qui constitue cette individualité inconfusible, notre connaissance n’est jamais « adéquate » au sens spinoziste. Quant à la seconde partie de la démonstration, elle suppose qu’une connaissance adéquate des causes est possible, renfermant à priori la connaissance des effets. Mais en fait nous n’arrivons à connaître Dieu que par le monde.

Puisque la substance est une, elle est indivisible. Elle est infinie, puisque rien ne la limite, ni de l’extérieur, ni de l’intérieur. Elle possède une infinité d’attributs infinis, car une chose a d’autant plus d’attributs qu’elle possède plus d’être. Chaque attribut, à son tour, se développe en une infinité de modes finis : il le faut, car J’attribut infini ne saurait être épuisé. Notons ici que Spinoza, en dehors des démonstrations qui donnent à la substance les propriétés divines, prouve directement l'existence de Dieu. Ces diverses preuves de l’existence de Dieu sont des variétés de l’argument ontologique. Elles partent toutes du même principe : le possible, en tant que perfection, en tant que puissance infinie, etc., implique l’existence. Bien entendu, Dieu est conçu comme force infinie, cause immanente et nécessaire du monde : Dieu ayant éternellement en lui-même la raison de son être, est éternellement tout ce qu'il est, produit éternellement tout ce qu’il produit.

Venons-en maintenant aux attributs. Les qualités secondes étant subjectives (comme chez Descartes), et les qualités premières, figure, divisibilité, mouvement, se ramenant à des modifications de l’étendue, celle-ci est attenante à la substance même, elle est un attribut. Infinie, car rien ne la limite : entre elle et la pensée, rien de commun, donc la pensée ne la limite pas. En un sens, elle est divisible, puisque les figures, mouvements, etc., sont mesurables et divisibles; mais cette divisibilité concerne nos sens et notre imagination. Au point de vue intelligible, l'étendue est un tout où ce serait un non-sens de chercher des divisions. En somme, le déroulement infini des mouvements naissant les uns des autres et solidaires les uns des autres exprime l’unité absolue de l’étendue. Les corps ne sont que des modifications de l’étendue. Et la série temporelle de ces modifications successives, autrement dit la série des mouvements est éternelle, car le mouvement ne peut pas plus commencer ou cesser que ne peut commencer ou cesser l’étendue infinie.

Nous connaissons un autre attribut : la pensée. L'expérience psychologique nous en fait connaître beaucoup de modes, ceux que nous appelons notre âme et qui manifestent la pensée infinie comme les mouvements corporels manifestent l’étendue infinie. De même, en eflet, que les modes de l’étendue n’ont de réalité que par un attribut au delà duquelonneremonte pas, nos représentations, émotions, désirs, etc., n’ont de réalité que par une activité première de la substance, activité au delà de laquelle il n’y a rien. C’est donc une activité nécessaire, éternelle, infinie. Elle est infinie puisqu'elle est un attribut de Dieu; mais Spinoza le prouve aussi directement, parce qu’elle renferme une tendance à se développer infiniment, et que toute chose a la puissance de se réaliser quand rien ne fait obstacle à son développement. Or, rien ne peut faire obstacle au développement de la pensée de Dieu. La pensée est unique et indivisible, elle se déploie en une infinité de modes finis : ces propositions se démontrent par des preuves analogues à celles qui établissent les théorèmes concernant l’unicité et l’indivisibilité de l’étendue, etc.

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