SPINOZA. MÉTAPHYSIQUE
Les idées particulières, ou modes finis de la pensée, découlent de Dieu considéré comme chose pensante, de même qu’un corps ou mode de l’étendue découle de Dieu considéré comme chose étendue. Les idées particulières sont déterminées par les modes antérieurs de la pensée, comme les modes de l’étendue sont déterminés par les modes antérieurs de l’étendue. Conséquemment, chaque idée particulière a sa cause totale en dehors de l’étendue, de même que chaque mouvement corporel a sa cause totale en dehors de la pensée, Considérés au point de vue phénoménal, les modes de l'étendue n’ont pas de rapport avec les modes de la pensée; considérés au point de vue substantiel, ils sont identiques. Alors, en quoi peut consister l’unité de l'individu humain?
Au corps, qui est l’unité d’un système de mouvements corporels, correspond une idée qui est l’âme, Les « affections du corps », c’est-à-dire les sensations, sentiments, perceptions, souvenirs provoqués par les mouvements corporels, voilà ce qui constitue l’âme, et à travers les « affections du corps » sont connus, d’une certaine manière, les mouvements extérieurs qui les provoquent. L'âme n’est donc ni une ni indivisible : sa permanence n’est au fond que la permanence provisoire des organes et des mouvements qui sont le corps, et son activité n’est que larésultante de l’action élémentaire de chacun des modes de la pensée qui se succèdent pour la former. L’âme ne connaissant les corps et elle-même que par ses affections, elle n’a d’elle-même et des corps qu’une connaissance inadéquate. Mais l’entendement atteint, par la connaissance adéquate, l’essence des choses, c’est-à-dire les attributs de la substance, étendue et pensée.
En effet, au dessus de l’expérience qui connaît les modes, il y a la connaissance du nécessaire, de l’éternel, et le nécessaire et éternel, c’est l’étendue et la pensée. Entre l’expérience et l’entendement, rien de commun : l’entendement, atteignant l’essence par intuition, est au-dessus de toute possibilité d’erreur. C’est la quatrième espèce de connaissance, la connaissance adéquate, la première étant la connaissance par autorité, la seconde étant la connaissance vague fondée sur des signes, la troisième étant la connais-
sance déductive fondée sur l'expérience. L’entende-
ment n’est pas une faculté, c’est l’idée de la substance, et par conséquent, puisque l’idée de la substance est unique, la connaissance intellectuelle est impersonnelle.
Aux divers degrés de la connaissance correspondent divers degrés de la tendance : à la connaissance empirique correspondent les désirs sensibles qui, bien qu’actifs de l’activité de la substance, sont passifs en tant que déterminés par la perception. Au contraire, la volonté est souverainement active et libre, puisque, dépassant la sphère des affections du corps, elle n’est déterminée que par la connaissance adéquate. La liberté, sur laquelle Spinoza insiste tellement, n’est donc pas un libre arbitre : elle est la spontanéité totale de l’être dont l’action est déterminée par son essence. La notion de libre arbitre est tenue par Spinoza pour une absurdité : il la condamne par toutes sortes de preuves : et parce qu’en Dieu tout est nécessaire; et parce que la volonté, n’étant pas une faculté, est une série de volitions déterminées les unes par les autres; et parce que la volition est un aspect de l’idée à laquelle elle est au fond identique; et parce que la nécessité qui relie les mouvements corporels implique la nécessité des modes de la pensée qui leur sont parallèles. Il est vrai que les hommes se croient libres : cette illusion provient de la connaissance inadéquate, on attribue à une soi-disant faculté de choisir les effets dont on ignore les causes.
Les passions se ramènent toutes au désir, qui est un
effort de la substance : la psychologie de Spinoza est partout inspirée par l’idée de la persévérance de l'être, c’est-à-dire par une idée métaphysique. Ce qui augmente ou diminue l’activité du corps augmente ou diminue l’activité de l’âme, puisque l’âme est l’idée du corps : ainsi se déduira la généalogie des passions, joie et tristesse, amour et haine, espérance et crainte. Spinoza a formulé trois lois d’évocation des passions les unes par les autres : par contiguité, par ressemblance d'objets, par causation (nous aimons ceux qui nous causent de la joie, etc.). Nous savons que les passions accomplies en nous par les affections du corps causées par les objets extérieurs nous constituent en état d’esclavage : en nous en délivrant par la connaissance adéquate, l’entendement parviendra à la béatitude. C’est cela l’objet de la morale.
IV. LA MORALE. — La morale est le but unique de la philosophie spinoziste : il s’agit seulement « de l’âme humaine et de son souverain bien ».
Pour déterminer ce qu'est le bien, on se placera successivement au point de vue de la nature et à celui de la raison. Au point de vue de la nature, chaque chose, considérée en elle-même, est aussi bonne qu’elle peut l’être, puisque déterminée par les lois nécessaires de l’être. Chacun désirant ou repoussant nécessairement ce qui lui est bon ou mauvais, a droit de faire tout ce à quoi s'étend sa puissance. Mais, si l’on se place au point de vue de la raison, c’est-à-dire si l’on envisage l’ensemble des choses, elles nous apparaissent comme une hiérarchie d'êtres plus ou moins parfaits, selon qu’ils sont source de joie. Dieu, souveraine perfection, est par conséquent le souverain bien. La raison est l'agent qui nous fait atteindre le souverain bien. D'une part, puisqu'elle voit les conséquences de nos actes, elle remédie à la violence des passions, elle pratique la tempérance, la justice, le dévouement. D’autre part, en comprenant tous les événements par les lois de la nécessité universelle, c’est-à-dire par l’activité de Dieu, elle s’affranchit des contraintes extérieures et participe à la spontanéité divine. Connaissant toutes choses sous la forme de l'éternité, elle s’attache à leur principe et trouve la joie dans cette connaissance adéquate, qui engendre l’amor intellectualis Dei.
On voit les caractères de cette morale. D'abord, la morale selon la nature justifie toutes les violences de ceux qui ont la force, car tout ce qui arrive, étant déterminé par les lois nécessaires, est légitime, et les âmes étant dépourvues de personnalité, la puissance et le droit appartiennent d’abord aux totalités. Comme la morale de Hobbes, la morale de Spinoza est pour justifier tous les « totalitarismes ». Il est vrai qu’audessus de la morale de la nature, conditionnée par la connaissance sensible, inadéquate, il y a la morale de l’entendement. Celle-ci ne se propose pas comme un idéal à choisir par un libre arbitre, mais comme un principe qui se réalise nécessairement une fois qu’il est connu. Sans doute, il ne s’agit pas d’un fatalisme : celui qui connaît les essences organise sa conduite par l’activité de sa pensée. Mais il ne dépend pas de l’homme d’atteindre à la connaissance adéquate. Bien peu y parviennent, Spinoza le remarque, et ils n’y parviennent que par suite d’une nécessité qui les domine. La morale de la justice, l'amour intellectuel de Dieu ne sont le fait que d’une élile : cette morale-là est donc strictement aristocratique. Et en elle-même elle ne consiste qu’en une résignation : cette liberté, qui est seulement l'intelligence de la nécessité, ne vise à rien changer de ce qui existe, elle trouve toute sa satisfaction à se l’expliquer. Resterait enfin à savoir ce qu'est au juste l’amor intellectualis Dei. Est-ce seulement la joie purement intellectuelle et au fond égoïste du savant qui est parvenu à comprendre les