INTERPRÉTATION DE
les lois nécessaires qui en constituent l’essence éternelle, atteint Dieu, la connaissance adéquate constitue la véritable religion : la connaissance que donne l’Écriture ressortit au degré le plus bas de la connaissance, à la connaissance imaginative et, par conséquent, la religion révélée par l’Écriture est une religion inférieure, celle des ignorants incapables de s'élever jusqu’à la connaissance adéquate. Bien que Spinoza affecte de parler le langage des théologiens et des rabbins et s'exprime avec des formules toujours respectueuses, cette doctrine est enseignée très clairement dans le Théologico-politique. Et il entreprend de la prouver par l’Écriture elle-même.
Comment une voix matérielle prononçant « je suis Dieu » pouvait-elle faire comprendre à Moïse et aux Israélites ce que c’est que Dieu, s’ils n’en avaient pas la connaissance adéquate? Par elles-mêmes, des voix, des visions n’enseignent rien. Or, les prophètes n’ont jamais rien appris que par des voix et des visions. La Bible parle de « l’esprit de Dieu » qui les inspirait, mais il faut tenir compte de ce que veut dire ruah, esprit, et se rappeler que les Juifs attribuaient directement à Dieu tous les événements qui dépassaient leur entendement. Dire que l’esprit de Dieu a été donné aux prophètes, c’est dire que « les prophètes se distinguaient par une vertu singulière et au dessus du commun, qu'ils pratiquaient la vertu avec une constance supérieure, enfin qu’ils percevaient l’âme, ou la volonté, ou les desseins de Dieu ». C. τ.
Puisque la certitude ne peut sortir directement que d’une connaissance pénétrant la nature de la chose, et que les prophètes ne connaissaient que par l’imagination, la certitude qu’ils avaient de leurs révélations dépendait de signes, c’est-à-dire, soit de la vivacité de l’acte imaginatif, soit d'événements extérieurs qui leur semblaient garantir leurs visions, soit de ce que leur âme n’avait d’inclination que pour le bien. Une telle certitude n’était qu’une « certitude morale ». On peut remarquer, en effet, que chaque prophète avait ses signes particuliers, que son style et même ses révélations dépendent de son tempérament. Bien plus, ils ne comprenaient pas toujours leurs propres révélations, qui par conséquent ne les rendaient pas plus instruits qu'ils n’étaient auparavant. C’est dire qu’ «ils ignoraient l’excellence de la vertu et la véritable béatitude ». C. τι. On remarquera, dans ce chapitre, combien Spinoza cherche à déceler des contradictions chez les prophètes. Visiblement il veut montrer que la connaissance imaginative, qui est celle des prophètes, est nécessairement un tissu d’erreurs. Le ton doucereux ne doit pas faire illusion. Dans ces pages, Spinoza ressemble à Voltaire beaucoup plus qu’à Schleiermacher et aux théologiens protestants qui ont cru trouver dans sa doctrine un moyen de sauver le christianisme,
Nous savons que la nature suit un cours élernel et immuable, car l’entendement de Dieu ne se distinguant pas de sa volonté, les lois de la nature sont des décrets divins que rien ne peut modifier, Un miracle n’est donc une exception aux lois naturelles que dans l'opinion des hommes, lorsque le vulgaire n’a pas le moyen d'expliquer un événement par d’autres événements semblables. Bien loin de fonder l’existence de Dieu, les miracles, s’il y en avait, nous empêcheraient d'y croire, car, s’il se produisait une chose contraire à la nature, elle nous ferait douter des notions premières par lesquelles nous prouvons l'existence de Dieu. Un miracle est un événement qui surpasse l'intelligence humaine, qui par conséquent n’a de lien avec rien d’intelligible : il ne pourrait donc rien nous faire comprendre, il est dépourvu de signification religieuse. L'Écriture elle-même enseigne que les miracles ne nous font point connaître Dieu : Moïse ordonne de punir de mort les faux prophètes, même lorsqu'ils font des