J. RIVIÈRE
SPIRITISME. I. Les antécédents. II. Les faits modernes (col. 2514). III. Les doctrines (col. 2517). IV. Le spiritisme et l'Esprit mauvais (col. 2519). V. L'Église catholique et le spiritisme (col. 2520).
I. LES ANTÉCÉDENTS. — Par spiritisme on entend proprement le commerce avec les esprits, l’évocation des esprits. Les Anglo-Saxons disent tantôt spirilism, tantôt spirilualism. Ces esprits appartiennent aux désincarnés ; ce sont les désincarnés eux-mêmes, ou ce par quoi les désincarnés peuvent se manifester aux vivants. Selon la doctrine spirite, les vivants ont le pouvoir d’entrer en relation ordinaire avec les désincarnés. Il peut s’établir des uns avec les autres des communications régulières, organisées, que les vivants soient des professionnels, appelés médiums, ou des profanes appliquant certains procédés.
Les Perses, les Grecs, les Latins rendaient un culte aux âmes des morts. C’étaient les mânes. Aux mânes se rattachaient — ouseconfondaient avec eux — des esprits familiers, lares familiares, esprits bienfaisants, et des esprits malfaisants, larvæ, lemures. On demandait la protection des uns; on s’efforçait de se rendre favorables les autres. De même, les peuples de culture inférieure, par exemple en Afrique, admettent que, si les corps se décomposent, quelque chose du mort subsiste. Ce sont des influences, des forces qui gardent quelque chose de personnel, qui habitent un monde invisible, coexistant au nôtre, d’où elles se mêlent à notre existence et se manifestent de multiples manières. Ces mânes, il s’agit de s’en faire des aides, surtout de les rendre indifférents. Car, essentiellement, on craint les âmes des morts; ce que l’on cherche c’est de ne pas les laisser intervenir dans ses affaires. EL par les régions de l’air s’agitent aussi des esprits méchants, âmes de sorciers à maléfices, de criminels, d’ennermis anciens. Par des pratiques magiques, on neutralisera leurs pouvoirs ou bien on les captera à de certaines fins.
Dans ces diverses pratiques, il y acommerce avec les esprits. Il n’y ἃ pas, au moins habituellement, évoca-
SPIRITALIS (GILLES) —
tion. Encore ce commerce est-il moins une évocation que l’emploi de certains rites propres à les contenter et à les tenir en paix.
Ces évocations paraissent avoir été en plus fréquent usage parmi les nations avec lesquelles le peuple d'Israël se trouvait en contact. Et Dieu l’avertit de se garder de la contagion : Quando ingressus fueris terram quam Dominus Deus tuus dabit tibi, cave ne imilari velis abominationes illarum gentium; nec inveniatur in le... qui pythones consulat, nec divinos, ut quærat a mortuis veritalem; omnia enim hæc abominatur Dominus. Deut., xvinr, 9-12. Et en Isaïe : « Quand ils vous diront : « Consultez ceux qui évoquent les morts, «et les devins qui murmurent et chuchotent », répondez : « Un peuple ne doit-il pas consulter son Dieu? « Consultera-t-il les morts pour les vivants? » Ou selon la traduction du P. Condamin : « Et cependant on vous dira : Consultez les revenants et les devins qui murmurent et chuchotent. Un peuple ne doit-il pas consulter ses dieux, et les morts au sujet des vivants, pour recevoir une instruction et un témoignage ? Sûrement, c’est ce qu’on dira. » Is., vrrr, 19.
Et au Ier Livre des Rois, xxvint, 3-25, l'évocation des morts est mise en scène. Pris de peur à la vue du camp des Philistins, Saül dit à ses serviteurs : «Cherchez-moi une femme possédée de l’esprit Python, et j'irai vers elle et je la consulterai. » Ses serviteurs lui dirent : « Il y ἃ à Endor une femme possédée de « l'esprit Python. » Saül prit d’autres vêtements et partit accompagné de deux hommes. Ils arrivèrent de nuit chez la femme. Saül lui dit : « Prophétise-moi dans «le Python, et fais monter devant moi celui que je te « dirai. Et la femme dit : « Qui te ferai-je monter? » Il répondit : « Fais-moi monter Samuel. » A la vue de Samuel, la femme poussa un grand cri, et elle dit à Saül : « Pourquoi as-tu voulu me tromper? Tu es Saül. » Le roi lui dit : « Ne crains pas; mais qu'as-tu vu? » Et la femme dit à Saül : « Je vois un Élohim (une forme préternaturelle), qui monte de la terre. » Il lui dit : «Quelle figure a-t-i1? » —« C’est un vieillard qui monte, « οἱ il est enveloppé dans sa tunique. » Saül comprit que c'était Samuel. Il se jeta la face à terre, prosterné. Et Samuel dit à Saül : « Pourquoi m’as-tu troublé pour «me faire monter? » Saül dit : « Ma détresse est grande; «les Philistins me font la guerre. Dieu s’est retiré de «moi; et il ne m’a répondu ni par les devins ni par les «songes. » Alors Samuel dit : « Jahvé s’est retiré de toi, «parce que tu n’as pas traité Amalech selon l’ardeur « de sa colère... Il livrera Israël avec toi aux mains des « Philistins. Demain, toi et tes fils, vous serez avec moi, «et Jahvélivrera le camp d'Israël aux mains des Phi- « listins. » Et Saül s’écroula d’effroi. »
Est-ce réalité? Est-ce prestige? Saint Augustin incline pour cette deuxième interprétation : {ΠῚ non vere spirilum Samuelis excitatum a requie sua credamus, sed aliquod phantasma et imaginariam illusionem diaboli machinationibus factam. De div. quæst. ad Simplicianum, P. L.,t. xL, col. 142-143; De octo Dulcitii quæst., ibid. , col, 163; cf. Origène, Zn I Reg., xx vin, 7, 6, 12, 17. La prédiction s’accomplit par la suite. La connaissance ou la conjecture de l'événement dépassait-elle les capacités de la femme au courant des vicissitudes de cette guerre? Elle ne dépassait pas, semble-t-il, celles de l'Esprit mauvais. Dieu a pu vouloir se servir de l'intermédiaire de la pythonisse pour avertir Saül et lui montrer dans la catastrophe future le châtiment de sa désobéissance. On peut noter que Saül ne voit pas l’ombre de Samuel. Seule, la femme dit la voir, Seule aussi, la femme converse avec l'ombre.
De ce récit, il est intéressant de rapprocher la célèbre évocation faite par Ulysse, selon les instructions de Circé. « Nous allons à l'endroit, raconte Ulysse, que m'avait dit Circé. Là, pendant qu'Euryloque, aidé de
Périmède, se charge des victimes, je prends le glaive à pointe qui me battait la cuisse, et je creuse un carré d’une coudée ou presque; puis, autour de la fosse, je fais à tous les morts les trois libations, d’abord de lait miellé, ensuite de vin doux, et d'eau pure en troisième lieu ; je répands sur le trou une blanche farine et, priant, suppliant les morts, têtes sans force, je promets qu'en Ithaque, aussitôt revenu, je prendrai la meilleure de mes vaches stériles pour la sacrifier sur un bûcher rempli des plus belles offrandes. En outre, je promets au seul Tirésias un noir bélier sans tache, la fleur de nos troupeaux. Quand j'ai fait la prière et l’invocation au peuple des défunts, je saisis les victimes; sur la fosse, où le sang coule en sombres vapeurs, je leur tranche la gorge et, du fond de l’Érèbe, je vois se rassembler les ombres des défunts qui dorment dans la mort : femmes et jeunes gens, vieillards chargés d’épreuves, tendres vierges portant au cœur leur premier deuil, guerriers tombés en foule sous le bronze des lances... En foule, ils accouraient à l’entour de la fosse avec des cris horribles : je verdissais de crainte... j’interdis à tous les morts, têtes sans force, les approches du sang, tant que Tirésias ne m'a pas répondu. » Odyssée, chant x1, vers 19-50, trad. Bérard, collection Budé.
Ces évocations, véritables ou imaginées,nous mettent en présence d’une pratique réglée par un rituel consacré. Dans son récit, Homère est l’écho des traditions et des croyances de l’ancienne Grèce. Dans la Bible et chez Homère, l'évocation des morts apparaît comme un acte religieux, là revêtu d’une sorte de solennité grave, ici avec un caractère de passion plus sauvage. Mais, de part et d’autre, l'évocation se fait avec tremblement, l'apparition inspire la terreur.
Des évocations sanglantes, au dire de Varron, auraient été pratiquées par Numa et Pythagore : ubi adhibilo sanguine eliam inferos perhibet sciscitari. S. Augustin, De civit. Dei, 1. VII, c. Χχχν.
Aux Actes des apôtres, xvi, 16-18, il est dit qu’à Philippes, saint Paul fut contrarié dans son apostolat par une jeune esclave possédée d’un esprit python. Paul dit à l’esprit : « Je te commande au nom de Jésus- Christ de partir d'elle. » Et il partit à l’instant même. On peut remarquer ici que la Macédoine, où la ville de Philippes est située, était renommée pouf ses serpents. On en faisait commerce. C’étaient des serpents de grande taille, doux et pacifiques, qui circulaient au milieu des enfants. Lucien raconte que le magicien Alexandre d’Abonotique y acheta pour quelques oboles le serpent python dont il se servait pour ses oracles. Il s’en enveloppait de manière à paraître ne faire qu’un avec lui. Alexandre, 7, 15, 26; cf. Fliche-Martin, Hisloire de l’Église, t. 1, Paris, 1934, p. 176, note 4.
« Dans la fable ancienne, Python était le serpent qui rendait des oracles à Delphes. Apollon le mit à mort et se substitua à lui dans la fonction de devin; d’où il fut appelé Apollon-Pythien. Le Python était, à Delphes, l’inspirateur de la femme qui, assise sur le trépied, couverte de la peau du serpent, rendait des oracles au nom de l'esprit de divination. De là, les devins prirent le nom de pythons, πύθωνες. Plus tard, ainsi que nous l’apprend Plutarque, les πύθωνες furent appelés ἐγγαστριμύθοι, ventriloques. » Jacquier, Les Actes des Apôtres, Paris, 1926, p. 491-494. Ainsi Tertullien, Adversus Marcionem, 11, 1, 22; Eusèbe, Adde augures;...simul eos coram Pythio statue, qui divinationes suas farina hordeove perficiunt, quique a plurimis eliamnunc observantur ventriloquos. Præpar. evang., 11,62. On croyait que le δαίμων parlait et vaticinait par le ventre de ces πύθωνες.
Paul traite la jeune esclave de Philippes en possédée. Il commande à l'esprit qui la possède. Mais on est amené à se demander si les pythonisses, au moins certaines pythonisses, qui sont représentées comme con-