‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 306 sur 457 · SPIRITISME. LES ANTÉCÉDENTS · texte numérisé non relu

SPIRITISME. LES ANTÉCÉDENTS

Avec Willermoz, l’action de la franc-maçonnerie va se manifester plus directe et sous une forme nouvelle. Sans jouer un rôle inspirateur de premier plan dans la maçonnerie, ce personnage fut mêlé, plus que personne, à tous les mouvements de celle-ci pendant sa longue vie qui ne se termina qu’en 1824, à quatre-vingt-quatorze ans. J.-B. Willermoz était né à Lyon le 10 juillet 1730. Il appartenait à la meilleure bourgeoisie lyonnaise. Luimême « fabricant d’étoffes de soies et d'argent », « commissionnaire en sojieries », il montra une aptitude remarquable aux affaires. Il était, à sa mort, l’un des plus gros négociants et propriétaires fonciers de sa ville. En 1753, il fonde la loge de la Parfaite Amitié, du rite ordinaire. La loge ne comptait que neuf membres. Willermoz en était Vénérable inamovible. Elle adhéra à la Grande loge de France, lorsque celle-ci se sépara de celle de Londres. Willermoz fit confirmer ses pouvoirs. En 1761, nous le trouvons grand-maître de la Grande Loge des Maîtres réguliers, de six membres, qui prétendait exercer une sorte de police sur les loges de la région. L'année suivante, il se brouille avec la Grande loge de France, mais se mêle de plus en plus aux divers mouvements indépendants dont il s’efforce de prendre la direction. C’est ainsi qu’en 1766 ou 1767, il est chef, à Lyon, de la loge des Élus Cohens (c’est-à-dire prêtres). Les Élus Cohens forment une classe très secrète d'initiés supérieurs, ignorée des maçons ordinaires, comme il devait arriver dans l'avenir et comme il était sans doute arrivé dans le passé. En 1769, ils ne sont que cinq. Le fondateur de ce groupe est un personnage autour duquel s’est créée toute une légende.

Martinez Paschalis, dit Martinès de Pasqually, étaitil juif portugais? Son acte de baptême, qui a été retrouvé, établit qu’il était catholique. Il naquit vraisemblablement en 1715 aux environs de Grenoble. Son vrai nom était sans doute simplement Martin Pascalis. Il enseignait que les êtres, esprits purs, hommes, créatures matérielles, contenus à l’origine dans le sein de Dieu, en sont émanés par un acte de sa volonté. Mais en sortir, c’est déchoir. La vie est un exil. Tous aspirent à la réintégration. Elle s’accomplit par l’effort de leur volonté qui s’identifie avec la volonté de Dieu et reconquiert la vie divine. La réintégration sera universelle : la nature sera renouvelée et le principe mauvais purifié. Pour ce grand œuvre, les êtres inférieurs ont besoin de l’aide des esprits qui peuplent l’espace. Il s’agit donc d'établir avec eux des communications. C’est ce qui se fait par tout un ensemble de pratiques théurgiques. (Rappelons-nous l'évocation des esprits.)

Les disciples de Martinez Paschalis prirent le nom de martinistes. Cf. ici, t. x, col. 219. Le plus célèbre d’entre eux est Saint-Martin, dit le Philosophe inconnu.

Paschalis créa le négociant de Lyon Réau-Croix, grade supérieur des Rose-Croix. Parmi ses correspondants, Willermoz compta Joseph de Maistre. On sait que celui-ci avait été affilié à la loge des Trois mortiers, qui se rattachait à la Grande loge d’Angleterre. Au moment où il rédigeait les Soirées de Saint- Pétersbourg (1809), Joseph de Maistre avait depuis longtemps quitté la franc-maçonnerie. Il en parle ainsi au πιὸ Entretien : « Je ne dis pas que tout illuminé soit franc-maçon; je dis seulement que tous ceux que j'ai connus, en France surtout, l’étaient.. Les connaissances surnaturelles sont le grand but de leurs travaux et de leurs espérances; ils ne doutent pas qu'il ne soit possible à l’homme de se mettre en communication avec le monde spirituel, d’avoir un commerce avec les esprils et de découvrir ainsi les plus rares mystères.»

Voilà bien le spiritisme avant la lettre. Dans une lettre de Martinez Paschalis à Willermoz, il est parlé de communications reçues des anges. De Maistre vient de faire mention de commerce avec les esprits : les

anges ne semblent bien qu'une transposition sentimentale des esprits. Le Journal des premiers sommeils écrits de Mlle Jeanne-Gilberte-Rosalie Rochette, du 29 mars au 4 mai 1785, tenu par Willermoz avec sa minutie habituelle et publié par É. Dermenghem (Lessommeils. Étude d'Émile Dermenghem, Paris, la Connaissance, 1926), nous aide à comprendre, avec quelques autres publications de ce genre, ce qu'il faut entendre par ces communications et ce commerce.

Tandis qu'elle était en traitement au Mont-Dore, Mlle Rochette s’éprit du jeune de Pizay qui se mourait d'une maladie de poitrine. Or, un après-midi, étant allée lui faire visite, elle le trouva étendu mort dans sa chambre. D'où crises convulsives. Elle arrive à Lyon, sur la recommandation de M. de Monspey, pour y être soumise au traitement magnétique de la Société de la Concorde. Le comte de Castellas, doyen du chapitre, l’ayant reconnue pour sa compatriote, se charge de son traitement. Willermoz s'offre à le seconder et à le remplacer en cas d'absence. Notons que ces divers personnages, à l’exemple de Willermoz, sont grands maîtres dans le rite écossais.

Le 30 mars, à sept heures du soir, Mlle Rochette, mise en sommeil par des passes, et les prières finies, voit les saints patrons de M. le doyen, les siens propres et les bons anges de tous deux. Flle voit de Pizay toujours étendu en face d'elle, « en pente », le visage couvert d'étoiles, ayant à sa droite l’oncle Castellas et à sa gauche sa sœur Marguerite, tous deux à genoux. Un être bienheureux se tient debout vers la tête de de Pizay. Ce doit être un parent de Willermoz : il le regarde avec beaucoup d'intérêt. Un petit ange vient présenter à de Pizay un petit rouleau de papier gros comme un doigt. Tous les êtres bienheureux présents, entourés de lumière, lèvent les yeux au ciel. Voici que le petit rouleau se déplie. Elle y lit : « Console un être dont l’âme s’élève à Dieu et dis-lui que l’être que tu vois là et qui t’était inconnu, c’est son père (Claude- Catherin Willermoz). » Le rouleau est attaché avec de petits fils d’or que de Pizay défait chaque fois qu’il veut lui faire lire quelque chose. « Ah! s’écrie-t-elle, le père de M. Willermoz va baiser avec grande joie les pieds de de Pizay. » Elle lit sur lerouleau que de Pizay attend Willermoz avec plusieurs de sa famille. Le petit ange efface ce,mot et écrit quelques-uns. Elle voit la sainte Vierge, saint Jean-Baptiste et saint Jean l'Évangéliste. Après les prières d’actions de grâces, M. le doyen lui ouvre les yeux, en lui passant trois ou quatre fois les pouces le long des paupières. Il est 9 heures.

Le 2 avril, 8 heures du soir. Elle voit arriver par son côté gauche une ombre noire, faisant effort pour s’approcher du père de M. Willermoz. La voyante est fort émue; elle se tait, puis s’écrie : « Ah! Monsieur Willermoz, cette ombre noire est votre mère. Ah! qu'elle souffre et depuis longtemps; elle ἃ été bien oubliée, cette pauvre femme! Elle me fait pitié. » 5 avril : La voyante tance fortement Willermoz de n'être pas venu le 3 avril comme il avait promis. Son absence a fait échouer la séance. Elle voit deux des personnages se jeter dans ses bras. Exclamations, prières ardentes, torrent de larmes. Le bon Willermoz se sent incapable de raconter la scène. 8 avril : Il y a beaucoup de petits anges; ils sont bien dix-huit. Ils portent une petite chaire. Un prêtre, oncle de Willermoz, y entre. Il sort de sa poche un petit rouleau, il semble qu’il va prêcher, mais il a une chasuble blanche et noire comme s’il allait dire la messe. Il se met à genoux... Il se relève. Elle sent la mère de Willermoz, les trois sœurs de celuici, le frère de M. le doyen sur son estomac. IIS la serrent fort. Elle paraît tout oppressée. (Disons que la voyante est enceinte.) Puis ce sont sept qui la pressent. Un personnage apparaît tout en flammes. Encore un

DICT. DE THÉOL. CATHOL

FAITS MODERNES 2514 oncle à Willermoz. Une flamme vient jusqu’à sa main : cri d’étonnement, de douleur. Puis, elle fait pendant vingt-huit minutes (admirons la précision du reporter), sans aucune interruption, un sermon rempli d'énergie et d’onction, d’abord sur les souffrances de l’enfer et des autres lieux de douleurs, puis sur le ciel. « Le sermon a été fait avec tant de violence, de chaleur et de rapidité qu'il n’a pas été possible d’en retenir par écrit une seule phrase. »

Dans les séances qui suivent, l’oncle prêtre Willermoz apparaît plusieurs fois. Le rouleau qu’il porte est tout couvert de petites flammes. Il est demandé de célébrer, pour la mère et les trois sœurs défuntes de Willermoz, douze messes avec prescriptions détaillées quant au mode et aux jours, tout comme un bordereau de commande à la maison lyonnaise de soieries du sieur Jean-Baptiste Willermoz.

Si l’on veut se souvenir que tous les personnages dont il est ici question appartenaient aux grades élevés et que Willermoz avait rang d’oracle parmi les maçons, on devra conclure que la franc-maçonnerie, au xXvIrIe siècle, se livrait, avec la religiosité de la bourgeoisie d’alors, aux pratiques du spiritisme moderne.

IT. LES FAITS MODERNES. Voici qu’en 1847, dans un petit village de l’État de New-York, à Hydesville, se passent des incidents qui auront un retentissement mondial. Une nuit de cette année 1847, un M. Weckman entend frapper à sa porte. Il ouvre et ne voit personne. Il entend frapper une seconde, une troisième fois. Toujours vainement, il ouvre. Le manège se renouvelle plusieurs nuits. De guerre lasse, il quitte la maison. Il est remplacé par le Dr John Fox, sa femme et ses deux filles. Les bruits qui avaient chassé M. Weekman se répètent. Pour éclairer le mystère, la fille aînée de M. Fox s’avise de frapper dans ses mains, en invitant le bruit à lui répondre. Il répond en effet. La conversation s’engage : « Si tu esunesprit, frappe deux coups. » Deux coups sont frappés. « Es-tu mort de mort violente? » Deux coups. « Dans cette maison? » Deux coups. » On converse à l’aide d’un alphabet dont les lettres sont représentées par un nombre convenu de coups. En 1850, se produisent des mouvements de tables où les esprits résident et autour desquelles les assistants font la chaîne.

Toute l’Amérique veut se mettre en communication avec le monde invisible. Dès 1853, le spiritisme y comptait, dit-on, 500 000 adeptes. A cette étrange diffusion semble avoir eu part la secte des quakers. Outre les tendances humanitaires que l’on retrouvera dans les doctrines spirites, l’étrange «inspiration » qui se manifeste dans les assemblées des quakers et qui s'annonce par le « tremblement » n’est pas sans analogie avec la tenue des séances spirites. C’est la remarque de M. René Guénon, dans son livre si documenté L'erreur spirite, Paris, 1923, p. 20. Celui-ci note que ce fut un quaker, du nom d’Isaac Post, qui s’avisa de faire désigner par l’ «esprit » les lettres de l'alphabet d’après un certain nombre de coups, d’où le spirilual lelegraph. Ce fut également à un quaker, nommé George Willets, que la famille Fox dut de ne pas être massacrée par la population de Rochester, où elle était allée s’établir. Selon le même auteur, une autre secte, la société secrète désignée par les initiales « H. B. of L», (Hermetic Brotherhood of Luxor), aurait été mêlée à la diffusion du mouvement spirite. C’est l’affirmation de Mme Emma Hardinge-Britten, qui a écrit l’histoire des débuts du Modern spirilualism, et qui appartenait à cette société. Dans ce mouvement spirite américain, il y a quelque chose comme la systématisation et l’exploitation du phénomène connu, dit le phénomène des «maisons hantées ».

En France, le spiritisme trouva un homme qui devait être non seulement son très fidèle disciple, mais

2515 SPIRITISME. LES un de ses plus persévérants propagateurs, bien plus, son prophète : nous voulons parler d’Allan Kardec. Il s'appelait de son vrai nom Léon-Hippolyte-Denizart Rivail. Il naquit, l’an 1804, à Lyon, la cité positive et mystique. Il fut élevé en Suisse, à l’école de Pestalozzi d’Yverdon, dans un milieu protestant fortement imprégné de scientisme. De sa naissance il garda le goût du rêve. De son éducation il emporta le culte de la science, la foi dans la valeur moralisatrice de l'instruction, la tendance à ramener l'idéal religieux à la mesure de la raison. C’est en 1854 que Rivail, raconte-t-il lui-même, entendit parler pour la première fois des tables tournantes par un ami, M. Fortier, magnétiseur. L'année suivante, mai 1855, il assistait à une séance médianimique. Dès lors, il est tout entier au spiritisme. Il se met à écrire les réponses reçues. Plus de dix médiums lui prêtent leur concours. Pour Rivail lui-même, on peut se demander si jamais il tenta de se mettre en relation avec les esprits. Le 18 avril 1857 paraissait la première édition du Livre des esprits. Les révélations avaient marché bon train : moins d’un an s'était écoulé depuis l’annonce de la mission; il n’y avait pas deux ans que l’on communiquait avec l’au-delà. L'Évangile de la doctrine nouvelle avait paru. Il était signé Allan Kardec. C’est que, dans l'intervalle, Rivail avait appris qu’il avait jadis vécu en la personne d’un vieux barde celtique de ce nom. En 1912, l'ouvrage atteignait sa 52e édition. Tout l’essentiel se trouvait fixé dès 1857. Les éditions postérieures ne devaient apporter que des modifications secondaires.

D’autres ouvrages suivirent, qui expliquaient, précisaient, complétaient Le Livre des esprits. C’étaient Le Livre des médiums: L’imilation de l Évangile selon le spiritisme, devenue bientôt L’Évangile selon le spiritisme; Le ciel el l’enfer ou la justice divine selon le spirilisme; La genèse; Qu'est-ce que le spiritisme ? Le spiritisme à sa plus simple expression; Le résumé de la loi des phénomènes spiriles; Le caractère de la révélation spirile. En outre, le 1er janvier 1858, était lancée la Revue spirile, qui vit toujours; et, en cette même année 1858, était fondée la société spirite de Paris.

Allan Kardec se fit le missionnaire du nouvel évangile à travers la France. Chose notable, il était francmaçon. Là où il se rendait, il trouvait l’appui des frères qui déjà, sans doute, avaient préparé sa venue. Et voici qu’en France comme aux États-Unis, une société secrète travailla à la diffusion du spiritisme. En France, la franc-maçonnerie pouvait dire qu’elle reprenait les traditions des ancêtres.

Après la mort du maître, le représentant le plus en vue de la conception kardéciste fut Léon Denis, né et fixé à Tours, décédé en 1927. Durant quarante-cinq ans, il se fit le commis-voyageur en France, et même à l’étranger, des doctrines spirites. Lui aussi faisait partie de la franc-maçonnerie et en garda l'esprit toute sa vie. L'œuvre de Léon Denis est plus copieuse que riche. Les volumes qu’il a écrits : Après la mort, exposé de la doctrine des esprits; Christianisme οἱ spiritisme; Dans l’invisible, spirilisme et médiumnité; L'au-delà et la survivance de l'être; La grande énigme, Dieu et l'univers, se commentent ou même se répètent. Il met dans ses livres plus de couleur et de vie que son maître, mais aussi de la déclamation et une passion moins maitresse d’elle-même. Un trait profond distingue ses ouvrages, comme ceux de la plupart des écrivains spirites contemporains, d'avec les livres d’Allan Kardec. C'est la rareté des recours précis à l’autorité des esprits. Le Livre des esprits n’est guère qu’un recueil de réponses venues d’outre-tombe. Allan Kardec a même le soin, dirons-nous le scrupule? de marquer par des guillemets ce qui est leur texte littéral. Chez Léon Denis, se glisse, de loin en loin, comme toute honteuse,

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