‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 31 sur 457 · ANGES · texte numérisé non relu

ANGES

SCIENCE NATURELLE 1620 de ce dernier auteur on retiendra surtout Providence et libre arbitre. Plus résemment, ἢ. Garrigou-Lagrange, Les perfections divines, Paris, 1936, note p. 256-265; Curiosus Tiro, Essai sur la « Détermination exemplaire » des futurs libres, Paris, 1936; P. Dumont, Liberté humaine et concours divin d'après Suarez, Paris, 1936, surtout p. 77-233; on consultera également ici l’art. SUAREZ.

A. MICHEL

111. SCIENCE DES ANGES. - Le problème a été touché et, dans ses lignes essentielles, exposé à ANGÉ- LOLOGIE. Nous ne le reprenons ici que pour en faire une synthèse en le complétant sur quelques points particuliers, On rappellera donc : I. La science naturelle des anges. II. Leur science surnaturelle. III. La science des démons. IV. Par analogie, la science des âmes séparées.

I. SCIENCE NATURELLE DES ANGES. — 1° Existence. τς Les anges, étant esprits, possèdent naturellement avec l'intelligence une science proportionnée. L’immatérialité étant la raison profonde et la racine de la connaissance intellectuelle, plus un être est spirituel et plus il connaît parfaitement. 5. Thomas, Sum. theol., I, 4. XIV, ἃ. 1; cf. De veritale, 4. τι, a. 2. La sainte Écriture laisse entendre sur ce point la supériorité des anges sur les hommes, ΠῚ Reg., xiv, 20 (compliment hyperbolique comparant un homme très sage à un ange) : cf. I Reg., xxix, 9; Matth., xx1v, 36 : « Personne ne connaît le jour ni l’heure du jugement, pas même les anges de Dieu. »

20 Objet. — ΤΊ faut ici très nettement distinguer les certitudes des simples hypothèses. -— 1. Certitude. — a) Le fail même que l'ange se connaît lui-même, cf. Tob., x11, 15; que les anges se connaissent entre eux, puisqu'ils se parlent, Zach., 11, 3-4; Apoc., vit, 2; cf. Dan., x, 13. La même vérité se dégage des récits attribuant à plusieurs anges un ministère commun, Gen., ΧΥΠΙ, 1 sq. (les trois anges apparaissant à Abraham dans la vallée de Mambré); Luc., 11, 13 (les anges s’unissant pour chanter en l'honneur du Sauveur né à Bethléem); Matth:, 1v, 11 (les anges s’approchant de Jésus dans le désert pour le servir); Luc., xx1v, 4 (les deux anges au sépulcre du Christ); Act., αὶ 10 (les deux anges s’approchant des apôtres après l’ascension), etc. Les mauvais anges se connaissent également les uns les autres, cf. Luc., x1, 26; vin, 3; plus d’une fois l'Écriture nous les montre se concertant pour la perte des âmes.

b) Le fail que l'ange connaît naturellement Dieu, d’une manière abstractive sans doute, mais bien plus parfaite que nous. Ce qui est vrai de la connaissance naturelle possible aux hommes, cf. Rom., 1, 20, et concile du Vatican, De revelalione, can. 1, Denz.-Bannw., n. 1806, l’est à fortiori de la connaissance angélique. C'est de la connaissance naturelle que les démons peuvent avoir de Dieu que l'on peut entendre Jac., 11, 19. Cf. Janssens, Summa theologica, τ. να, p. 637.

c) Le fait que l'ange connaïl les choses matérielles singulières, c'est là en effet un point que la révélation elle-même nous apprend et que l'enseignement officiel de l'Église a consacré. Les anges sont chargés du gouvernement des choses inférieures, Hebr., 1, 14; de la garde des humains, Ps., cx1, 11. Ce gouvernement, cette garde sont impossibles sans la connaissance des êtres à gouverner et à garder. D'ailleurs un certain nombre de faits de la Bible montrent des anges visitant Abraham, parlant à Loth, conduisant et ramenant Tobie, réconfortant Jésus-Christ, etc. Donc ils connaissent les choses et les individus en particulier.

d) Le fait de la connaissance certaine ou tout au moins conjecturale des événements futurs nécessaires ou quasi nécessaires. — La première connaissance est accessible aux hommes eux-mêmes, puisqu'en somme c’est la pure connaissance scientifique des lois physiques; la se-

conde, basée sur l'expérience, est accessible surtout à l'intelligence déliée et subtile des esprits.

e) Le fait de l'ignorance des anges par rapport aux événements libres futurs ou même passés (ce dernier point contre Vasquez, disp. CVIII, c. 1v, n. 10), aux secrets des cœurs et aux mystères de la vie surnaturelle. Voir ici, t. 1, col. 1200-1202.

2. Hypothèses. — Les hypothèses concernent l’explication de la connaissance angélique quant à son moyen et quant à son mode. Un parallèle a été établi ici même, t. 1, col. 1232-1235, entre saint Thomas, Duns Scot et Suarez. Ce « triptyque » est, à coup sûr, insuffisant pour faire connaître, dans le détail, les hypothèses mises en avant pour expliquer la science des anges.

La question qui se pose est de savoir si cette science requiert dans l'intelligence angélique, des espèces intelligibles. La réponse commune est affirmative, conforme d’ailleurs à l’enseignement de saint Thomas, 15, 4. Lv, a. 1, et contraire à l'opinion des nominalistes, des ontologistes et de Vasquez, lequel ne trouve aucune bonne raison de recourir à cette explication. Disp. CC, c. rx. D. Palmieri recourt simplement à une motion initiale de Dieu, Znstit. phil., Pneumatologia, th. XX, n. 2; cf. Tractatus de creatione, Prato, 1910, th. xxInt, ἢ. 2. p. 214. Toutefois la nécessité d'espèces intelligibles ne s'impose pas pour toute espèce de connaissance angélique.

a) En ce qui concerne la connaissance que l'ange a de lui-même, il est assez communément admis que les anges se connaissent par leur propre substance, souverainement intelligible, qui joue ainsi le rôle d’espèce intelligible. Sum. theol., 15, q. Lvi1, a. 1. Néanmoins, ils forment d'eux-mêmes une idée, un verbe mental, le terme de leur intellection. Cf. 5. Thomas, Contra gent., 1. IV, c. x1, et, pour la défense de cette opinion contre Cajétan, In 1s® part., 4. ΧΧΥῚΙ, ἃ. 1, Gonet, Clypeus theol. thomisticæ, De angelis, disp. IX, ἃ. 1, n. 39.

b) La connaissance naturelle que l’ange a de Dieu ne requiert pas non plus d'espèce infuse. C’est en se connaissant lui-même que l’ange a de Dieu une connaissance, non certes immédiate et propre, mais imparfaite et médiate, bien supérieure cependant à celle que nous pouvons avoir. L’essence de l’ange est comme un miroir dans lequel Dieu lui-même est saisi dans son image et ressemblance. C’est une sorte de connaissance intuitive, quoique n’atteignant pas directement, comme dans la vision intuitive de la gloire, l’essence divine elle-même. S. Thomas, 15, q. Lv1, ἃ. 3. Ainsi, au point de vue naturel, l'ange ne peut ignorer l’existence de Dieu, ses attributs, ni errer en ce qui concerne, dans l’ordre naturel, ses relations avec Dieu : en se connaissant lui-même, effet de Dieu, il connaît Dieu; en s’aimant lui-même, bien participé du Bien divin, il aime Dieu, Bien suprême, par-dessus tout. Cela, répétons-le, dans l’ordre naturel. Cf. 15, q. Lx, a. 5.

c) En ce qui concerne la connaissance naturelle que l’ange ἃ des autres anges, l'hypothèse d’espèces intelligibles est discutée entre théologiens. Les commentateurs de saint Thomas relèvent quatre explications principales : une première suppose que l’ange connaît les autres anges par sa propre substance : explication insuffisante ; l’image de l’un d’eux ne peut être l’image parfaite des autres. —— Une deuxième explication admet que la substance d’un ange peut être présente immédiatement à l'intelligence d’un autre ange et devenir ainsi objet de sa connaissance. Saint Thomas semble repousser pareille hypothèse, l'intelligence créée ne pouvant être touchée directement que par la substance même de Dieu. Cf. 15, q. virr, a. 8, ad 11m; 4. LxXIV, ἃ. 1 et surtout q. LV1, ἃ. 2, arg. 2. Une troisième explication imagine une connaissance résultant d'espèces acquises. Mais cette explication apparaît

SCIENCE NATURELLE 1622 impossible, car entre les substances spirituelles il ne saurait exister d’intermédiaire et donc il faudrait en revenir à la deuxième explication. Cf. Gonet, op. cit., n. 40. — La quatrième explication recourt à la présence, dans l'intelligence angélique, d'espèces infusées par Dieu dès la création de l’ange. C’est l’opinion adoptée par saint Thomas, q. LVI, a. 2.

d) Quant à la connaissance qu'ont les anges des créatures inférieures, la nécessité d'espèces intelligibles est enseignée presque unanimement. On peut seulement se demander si ces espèces intelligibles sont reçues des choses elles-mêmes. Les premiers écrivains ecclésiastiques qui attribuaient des corps aux anges, voir ici, t. 1, col. 1195-1196, pouvaient leur accorder une connaissance sensible, voir plus loin, ou tout au moins dépendant en quelque façon des choses extérieures.

C’est à saint Augustin qu’il faut faire remonter l’origine d’une explication plus scientifique. D’après Augustin il y a, dans l’ange, une triple connaissance : l’une est dans le Verbe lui-même vu intuitivement; c’est la connaissance « matutinale » ou bienheureuse; l’autre est par des espèces infuses,en vertu de cet influx initial qui, dans l'esprit angélique, a rendu, dès le début, toutes choses intelligibles; enfin la troisième est expérimentale, dans l'hypothèse cependant où l’ange disposerait de quelque connaissance sensible. Cf, De Geτσοὶ ὦ An ADN 16 1 MEANS 2500 1 CVS 8, PL TE-<xXxIN, COL 252,817, 324

C’est la deuxième explication qui fut reprise par les scolastiques. La plupart de ceux-ci admettent que les anges ont reçu de Dieu dès le début des espèces infuses. Leur argumentation est simple : les anges ne peuvent connaître naturellement toutes choses par l'essence divine, étant donné que la vision de cette essence dépasse les forces naturelles de toute intelligence créée; ils ne sauraient pas davantage connaître toutes choses par leur propre essence, car, pour elle-même, indépendamment des idées que Dieu peut y ajouter, et quelque intelligible qu’elle soit, cette essence ne saurait représenter, même idéalement, les êtres créés. C’est le propre de l’essence divine; cf. Billuart, De angelis, diss. III, a. 1, dico 20. Il est donc logique d’admettre que la connaissance que les anges ont des choses leur provient d’ « espèces intelligibles ».

Mais d’où reçoivent-ils ces espèces intelligibles? Non certes des choses créées elles-mêmes. Bien que les scolastiques apportent en faveur de cette négation le texte d’Ézéchiel, xxvurr, 12, 15, le sens n’en est pas assez clair pour fournir ici un argument. La conclusion des scolastiques doit donc s’appuyer uniquement sur des spéculations philosophiques relatives à la nature même des substances spirituelles, lesquelles ne sauraient dépendre en aucune façon des êtres inférieurs. D'ailleurs les anges n'ayant aucun corps uni à leur esprit ne sauraient recevoir d’impressions des êtres sensibles. Il faut donc recourir à l'hypothèse d'espèces intelligibles infusées par Dieu. Cf. Hugon, Traclatus dogmatici, t. 1, p. 602-603. Les espèces intelligibles ne sont pas a rebus, mais ad res. Id., ibid., p. 604. Palmieri, voir ci-dessus, n’admet pas cette solution, non plus que H. Schell, qui voit dans la solution scolastique un idéalisme incompatible avec le caractère réaliste de la véritable science des choses. Katholische Dogmalik, τ. 11, p. 175. Cf. Janssens, op. cit., p. 616-617.

A part ces très rares exceptions modernes, l’ensemble des théologiens acceptent le principe des espèces intelligibles infusées par Dieu, Sur Duns Scot, voir ici t. 1, col. 1233. Toutefois Scot et après lui Tolet, vu le caractère de ces espèces, se demandent si l'essence an gélique, en raison de sa nature intelligible, ne pourrait pas jouer le rôle d’espèce, les espèces infusées par Dieu n'étant que des signes déterminant l'intelligence à la

1623 SCIENCE’ DES connaissance des choses extérieures. Tolet, Zn 1*® part. Sum. 5. Thomæ., q. 1V, 8. 3; L. Janssens, op. cit., p. 615. Ce dernier auteur estime qu’en plus du moyen des espèces intelligibles infusées par Dieu, les anges doivent pouvoir connaître par des espèces intelligibles acquises les choses extérieures en elles-mêmes. Id., p. 626, 655. Voir la discussion de cette opinion dans Gonet, Clypeus, De angelis, disp. VII, n. 24-36.

e) Mais, dans l’explication thomiste, comment les espèces intelligibles, infusées par Dieu aux esprits dès leur origine, peuvent-elles représenter les événements à venir? Il faut bien admettre que, si les espèces, dès l’origine, contiennent la représentation des événements futurs, cette représentation ne se développe devant l'intelligence angélique qu’au fur et à mesure de la réalisation de ces événements. Certains thomistes concèdent qu'alors se produit dans les espèces intelligibles elles-mêmes une certaine modification tout au moins modale:; mais. plus communément on estime que Ja modification se tient tout entière dans l’objet : « Quand quelque chose commence à être présent, l’ange a une nouvelle connaissance de cette réalité, non pas qu’une modification se produise en lui, mais parce qu’elle se produit dans l’objet, en lequel se trouve désormais une réalité qui n'existait pas auparavant. » 5. Thomas, Quodl., vu, a. 3. Cf. Hugon, op. cit., p. 605-606 ; Gonet, loc. cit., τι. 95. Saint Thomas opine que l’élément nouveau qui intervient ici pour manifester le changement survenu comporte une lumière nouvelle permettant à l'ange de s'élever, avec les mêmes espèces infuses, à une connaissance plus parfaite. Loc. cit.

La conclusion de ces considérations générales, c’est donc qu'il n’est pas nécessaire aux anges d’avoir autant d’espèces infuses que d'objets à connaître. Plus l’ange est élevé dans la hiérarchie céleste, et moins nombreuses sont les espèces intelligibles à lui infuser parce qu’elles représentent d’une manière plus universellé les objets de sa connaissance. Voir ici t. 1, col. 1233; Hugon, op. cil., Ὁ. 607-609. Les objets singuliers lui sont cependant connus dans leur individualité même. Ilne semble pas nécessaire, en effet, de recourir à l'explication proposée par Scot, Zn 11um Sent., dist. 11], 4. ult.; dist. IX, q. 11, d’espèces intelligibles particulières distinctes des espèces générales. Voir aussi dans le même sens, quant à la représentation des accidents communs, ὃ. Bonaventure, Zn 11um Sent., dist. VII, 4. 1. La thèse de saint Thomas, q. Lvn, a. 2, est que l’ange connaît les particularités des êtres par les espèces générales elles-mêmes qui représentent non seulement leur nature commune, mais même leurs caractères individuels. Cf. Janssens, op. cil., p. 646-

On conçoit par là que l’espèce infuse ne puisse représenter les futurs contingents : l’ange n’en aura donc, comme on l’a dit plus haut, qu’une connaissance plus ou moins conjecturale, selon que les déterminations libres des créatures, objet de la connaissance angélique, seront plus ou moins déjà indiquées dans les manières d’agir habituelles des dites créatures. 5. Fhomas, ibid., a, 9.

On voit dès lors la différence qui existe entre la manière dont Dieu, dont l’ange, dont l’homme connaissent les choses singulières. En Dieu, les idées sont à la fois principes de la connaissance et causes exemplaires des choses; chez l'ange et chez l’homme, les idées sont simplement principe de connaissance. L'idée divine, ‘ause exemplaire, ne saurait dépendre des êtres euxmêmes ; la représentation infuse que l’ange possède des êtres inférieurs ne lui vient pas non plus de ces êtres, mais de Dieu; l’homme, au contraire, est tributaire de l'objet de sa connaissance. Enfin Dieu connaît toutes choses d'un seul acte, en se connaissant lui-même; l’homme a besoin d'autant d'actes de connaissance

Page 1