L. RouURE
SPIRITUELS. Sous le nom de spirituels on entend communément un parti ou plutôt différents groupes de frères mineurs, indépendants les uns des autres, en Italie et dans le midi de la France, qui, mécontents du développement pris par l’ordre de Saint-François, s'étaient formés dans la deuxième moitié du xx siècle et se maintinrent jusque vers 1318. Poussés par un zèle plus idéal que discret, les spirituels auraient voulu ramener l’ordre à sa manière primitive de vivre et, se voyant dans l’impossibilité de réaliser ce rêve, ils cherchèrent à se séparer de l’ordre pour vivre strictement selon la règle et le testament du saint fondateur. En cela ils rencontrèrent naturellement une rude opposition de la part du gros de l’ordre qu’on est convenu d’appeler la « Communauté », qui défendait sa position et la légitimité de ses observances, etattaquait les points faibles des adversaires : l’insubordination à l’autorité constituée et le joachimisme qui s'était infiltré dans les rangs des spirituels. La lutte, très inégale dès le commencement, se termina par la défaite complète des spirituels qui furent entraînés dans le schisme et dans l’hérésie; quelques-uns même finirent sur le bûcher.
En étudiant ici le mouvement et les vicissitudes douloureuses des spirituels, nous condenserons la matière sous les rubriques suivantes : I. Origine et signification du nom de spirituels. II. Motifs et circonstances qui ont engendré le mouvement des spirituels et les traces de celui-ci dans l’histoire franciscaine jusqu’au {15 concile de Lyon (col. 2525). III. Les trois groupes des spirituels proprement dits, à savoir : de la Marche d’Ancône, du midi de la France, de la Toscane, et leur condamnation en 1317-1318 (col. 2527). IV. Jugement à porter sur les spirituels et examen de quelques aspects particuliers de leur doctrine et leur littérature (col. 2542). V. Rayonnement du mouvement des spirituels en dehors de l’ordre franciscain (col. 2545).
I. ORIGINE ET SIGNIFICATION DU NOM DE SPIRITUELS. — 1° Origine. — L'origine du nom de spirituels donné aux zélateurs franciscains n’est pas certaine. Étymologiquement la signification n’est guère douteuse : homo spiriltualis, ou homme spirituel, au Moyen Age, désignait un homme de profonds sentiments religieux, voué à la vie intérieure et surnaturelle. Dans ce sens général on le trouve chez saint Paul, I Cor., τι, 14-15; Gal., vi, 1, et chez les auteurs du ΧΙΠ siècle, comme Thomas de Celano, Vila 11, τι, 69; Saint Bonaventure, In Luc., xxx, 28, Op. om., éd. Quaracchi, t. vut, p. 536; Salimbene, Cronica, éd. Holder-Egger, p. 226,
231-233, 579 et même chez Ubertin de Casale au début du xiv® siècle, Arbor vilæ, 111, 4, qui en, parlant de viri spiriluales dans le même sens, appelle le Christ spiritualissimum virum. Nous verrons cependant qu’Ubertin emploie le mot le plus souvent dans un sens plus restreint. Olieu (Olivi) dans une lettre, écrite en 1295, à Fr. Conrad d’Offida (Archiv. franc. hist., τ. x1, 1918, p. 372), parle de « professeurs spirituels de la règle », des « hommes spirituels », et il entend par là des frères mineurs Zélés, mais unis au reste de l’ordre.
Le terme spiriluel pur et simple et comme substantif, pour désigner des membres du parti rigoriste de l’ordre, ne se rencontre pas chez les auteurs du parti en question. Quelle est donc l’origine de cette dénomination? Différentes solutions ont été proposées. Déjà dans l’antiquité chrétienne il y avait des spirituels ou pneumatiques, nom que s’attribuaient les montanistes, pour qui les catholiques étaient des somatiques (corporels) ou des psychiques. Frappé sans doute par l'identité du nom, D. Saville Muzzey, Journal of theology, t. x11, 1908, p. 392-421, 588-608, s’est demandé si les spirituels franciscains n’étaient pas, par hasard, des montanistes attardés. Après une comparaison des deux mouvements, il concluait que, malgré certains rapprochements possibles entre les deux rigorismes, il y avait divergence de but et de méthode. K. Balthasar, Geschichle des Armutsstreiles im Franziskanerorden, Munster-en-W., 1911, p. 145, n. 6, et, comme il semble, E. Benz, Ecclesia spirilualis, Stuttgart, 1934, p. 119, 132, pensent pouvoir dériver le nom du système de Joachim de Flore, où les viri spirituales sont les apôtres de l'Évangile éternel dans le vre état du monde et à l’époque du Saint-Esprit. Et vraiment il y ἃ un certain nombre de textes dans l’Arbor vitæ d’Ubertin de Casale, notamment v, 8-12, qui semblent justifier cette hypothèse. Mais il faut se rappeler que l’Arbor vilæ a été écrit en 1305, donc longtemps après l’origine des spirituels. Une autre explication du nom de spirituels se rattache au texte de la règle, c.x, où il est dit que les frères qui ne pourront pas observer la règle « spirituellement », doivent recourir à leurs ministres qui seront obligés d’y pourvoir; et selon Ange de Clareno, Exposilio regulæ, éd. Oliger, p. 205, la rédaction primitive de saint François disait expressément que, si les ministres n’y pourvoyaient pas, les frères seraient libres d’aller où bon leur semblerait pour observer « littéralement » la règle; et cela fut précisément pratiqué par beaucoup de spirituels. Enfin, L. Fumi, Bollettino della R. depulazione di storia patria per l'Umbria, t. v, 1899, p. 264, ἃ cru découvrir l’origine du nom despirituels dans la secte dex l’esprit de liberté», parce qu'un certain Paul Zoppo, fraticelle, qui avait suivi les pratiques immorales de la dite secte, en 1334, se disait « spirituel »; d’où, conclut Fumi, il est évident que s'appeler spirituel, est la même chose que d’être de la secte de l'esprit de liberté. C’est une affirmation qui certainement porte à faux.
Si quelques-unes des hypothèses susdites peuvent avoir une certaine vraisemblance, nous avons des témoignages explicites et contemporains qui nous renseignent sur la véritable origine du nom; celui-ci est dû au peuple du midi de la France. Jean de Saint-Victor atteste que les frères dissidents étaient appelés par quelques-uns sarabaïtes et excommuniés, tandis que le peuple leur donna le nom de «spirituels ». Baluze, Vilæ paparum Avenionensium, éd. G. Mollat, €. 1, Paris, 1914, p. 20. La ΠΑΡΑ chose découle du procès de Bertrand de La Toûr contre les spirituels d’Aqui- Laine, où l’on accuse ceux-ci de se faire appeler spirituels par le peuple, Archiv. franc. hist., τ. XvVr, 1923, p. 339, accusation qu'ils repoussent, en disant qu'ils ne veulent d'autre nom que celui de frères mineurs, imposé par saint François : Archiv für Literalur und
LE NOM 2524 Kirchengeschichte, que dans la suite nous citerons simplement Archiv, t. 1v, p. 52. Les béguins, dont on parlera plus loin, dans les procès de l’Inquisition, vers 1320, appellent les zélateurs de la règle « frères mineurs dits spirituels ». Ces trois textes, jusqu'ici trop négligés, nous fournissent les premiers exemples de l’emploi du mot spirituels tout court dans sa signification spécifique et historique et nous disent en même temps que ce nom a été d’abord le nom populaire dans le midi de la France, au début du xrv: siècle.
29 Signification concrète. Si les auteurs ne sont pas d’accord sur la provenance du nom, ils ne le sont pas plus sur sa signification réelle, en d’autres termes, sur les buts et les tendances qui formaient le fond du mouvement des spirituels. Pour H. Holzapfel, Manuale, p.48, la pauvreté que les spirituels prétendaient observer et défendre, n'était qu'un prétexte, l’essentiel étant le joachimisme, E. Benz va encore plus loin : il veut découvrir dans ce mouvement des spirituels franciscains une nouvelle théorie de salut, une mission messianique dans une Église spirituelle, conçue d’après les idées joachimites et en opposition à l’Église charnelle, officielle. Tout cela se trouverait même chez saint François. On peut facilement démontrer que, dans le saint d'Assise, il ne se trouve pas trace de joachimisme et encore moins un nouveau messianisme. Voir Archiv. franc. hist., τ. xx1x, 1936, p. 242- 251. Le joachimisme n’a été grefté sur la doctrine des spirituels que plus tard, et ne peut en être l’essence.
Une Américaine, V. Dutton Scudder, The Franciscan Adventure, Londres-Toronto-New-York, 1931, a voulu reconnaître les théories des socialistes dans le mouvement des spirituels, en tant que ceux-ci repoussaient la propriété. Mais ici encore il faut observer que les spirituels, en rejetant la propriété, le faisaient pour eux et pour l’ordre franciscain et non pas pour l’Église et beaucoup moins pour la société en général.
Toutes ces opinions sont, ou fausses ou au moins unilatérales, en tant qu’elles ne relèvent qu’un détail : le vrai spiritualisme est beaucoup plus complexe et on ne peut le définir d’un mot, ni appliquer sans plus les attitudes ou attributs d’un groupe à un autre. Le mouvement des spirituels franciscains, comme l’a bien décrit E. Jordan, n’est pas une doctrine à contours arrêtés qui puisse se résumer en une formule. C’est un ensemble de tendances, de sentiments et d'opinions parfois réunis, parfois séparés, et plus ou moins marqués, en sorte que le parti spirituel comprend bien des nuances. Le spirituel complet est d’abord un homme qui rejette ou ignore toutes les décisions pontificales sur la règle franciscaine, depuis et y compris la bulle Quo elongati de Grégoire IX (1230). Il fait profession d'être scrupuleusement fidèle à la pensée de saint François et de ses premiers disciples, c’est-à-dire d’observer la règle dans sa lettre et dans son esprit, sans atténuation ni glose, et de reconnaître l’autorité du testament de saint François déclaré non obligatoire par Grégoire IX. Il est donc très intransigeant sur la pauvreté théorique et pratique, très ennemi des fic- Lions légales, très sévère dans l’usus arclus. Comme François et ses premiers disciples, il éprouve souvent l'attrait de la vie érémitique, il préfère la solitude de quelque montagne aux grands couvents des villes, Il serait presque enclin à faire passer la contemplation et son propre perfectionnement avant l’apostolat des masses. Ange de Clareno dit expressément que la vie érémitique est la perfection de la vie cénobitique et pour ainsi dire son but. Archiv, t. 11, p. 144. Le spirituel franciscain se défie des études pour la raison fort simple qu'elles ont été souvent un dangereux prétexte au relâchement dans l’ordre. « Paris a détruit Assise » est un mot bien connu de Jacopone de Todi. Cant., 31. Enfin on trouve, à des degrés divers et en des temps diffé-
rents, le joachimisme à peu près chez tous les spirituels.
Contre les spirituels se dressa le gros de l’ordre franciscain, ou la Communauté. Dans celle-ci on peut distinguer deux partis, l’un large, l’autre modéré. A ce dernier appartenaient les meilleurs éléments de l’ordre. Ceux qui le représentent le mieux sont des hommes comme Adam de Marisco, saint Bonaventure, Gonsalve dit de Valboa, tandis que le parti large peut se réclamer du fameux frère Élie. Au parti modéré est dù le grand bien que l’ordre a opéré dans l’Église et dans la société au cours du Χαττὸ et même du xivesiècle; au second, à partir de la moitié du x siècle, l’abandon de la plupart des ermitages très nombreux au début de l’ordre surtout en Italie, et la construction des grandes églises dans les villes. Les spirituels, ne distinguant guère entre les deux partis, combattaient toute la Communauté, parce que, ennemis de tout compromis, ils se refusaient d'accepter même les adaptations nécessaires et légitimes. Pour comprendre cette attitude il faut remonter aux origines de l’ordre.
II. MOTIFS ET CIRCONSTANCES QUI ONT ENGENDRÉ LE MOUVEMENT DES SPIRITUELS ET TRACES DE CELUI-CI DANS L'HISTOIRE FRANCISCAINE JUSQU’AU 115 coNCILE DE LYoN.— L’histoire d’un grandnombre d'ordres religieux démontre amplement qu’à une période initiale d’héroïsme enthousiaste succède ordinairement une phase de consolidation sur une ligne moyenne. Souvent aussi un institut, soit à cause du nombre croissant de ses membres, soit par suite de circonstances ou d’influences du dehors, est entraîné dans une voie que ses premiers commencements ne faisaient pas prévoir.
Ces phénomènes devaient se vérifier dans l’ordre franciscain et se manifester d'autant plus vite que l'idéal de saint François, surtout en matière de pauvreté, dépassait grandement l’ordinaire et n’était guère praticable qu’à condition que le nombre des religieux fût limité. Dès que les masses entrèrent dans l’ordre, la situation changea profondément. La règle de 1223, approuvée par une bulle pontificale, insiste dans deux chapitres avant tout sur la pauvreté absolue, en vertu de laquelle les frères ne devaient «riens’approprier, ni maison, ni lieu, ni aucune chose. Et, comme pèlerins et étrangers en ce monde, servant le Seigneur dans la pauvreté et l'humilité », ils pouvaient demander l’aumône. L'organisation du gouvernement dans l’ordre n’y est pas très développée, des étudesil n’est pas question ; il y a même un passage qui se prêterait à une interprétation hostile aux études. Rien n’y laisse entrevoir le puissant ordre mendiant de quelque trente ou quarante ans plus tard. Un peuavant de mourir, le saint dicta son testament dans lequel sa pensée s’arrête surtout aux temps primitifs et héroïques de l’ordre, d’où un certain contraste avecles conditions déjà existantes de son temps. Aussi ce contraste et quelques points dela règle furent-ils bientôt l’objet de vives discussions entre les frères. Grégoire IX y coupa court en déclarant, par la bulle Quo elongati (1230), que le testament n'avait pas force législative et en donnant quelques interprétations sur la règle. Innocent IV et Nicolas III le suivirent dans la même voie, tandis que frère Élie donnait une impulsion vigoureuse aux études et que saint Bonaventure en fixait le règlement dans les statuts généraux de Narbonne (1260). Le Saint-Siège se servit de plus en plus des nouvelles forces du jeune ordre plein de vigueur, qui jouissait déjà d’une grande popularité, et lui octroya de nombreux privilèges. Mais François, craignant et prévoyant les dangers qui pouvaient en résulter pour son institut, avait défendu à ses frères, dans son testament, de demander des privilèges « à la cour romaine, ni pour église ni pour aucun autre lieu, ni sous prétexte de prédication ni pour
LES ORIGINES 2526 cause de persécution contre leurs personnes », comme il avait également défendu de faire des gloses sur la règle. Le contraste entre la volonté du fondateur et les conditions réelles de l’ordre était donc évident et la réaction était inévitable. Les premiers compagnons du saint continuèrent à vivre de sa mémoire et à s’inspirer de son idéal. Pour eux, l'intention de François faisait loi et non pas les expositions de la règle, soit privées, soit officielles, qu'ils considéraient comme des gloses interdites par le patriarche séraphique lui-même,
Nous connaissons, de sources variées, les premiers chocs entre la partie la plus nombreuse de l’ordre et les zélateurs de la pureté de la règle. Ange de Clareno, Trib., 2, nous a conservé le contenu d’une lettre de frère Élie à Grégoire IX, que Wadding a insérée dans ses Annales, à l’an 1239, n. 3 (t. 11, p. 22). Le ministre général se plaint dans les termes suivants : « Il y en a parmi nous quelques-uns qui, pour avoir été disciples et compagnons de notre Père saint François, sont tenus en grande estime au-dedans et au-dehors de l’ordre; mais, se gouvernant à leur gré et secouant le joug de l’obéissance, ils courent çà et là comme des ouailles sans pasteur et des hommes sans guide, parlent sans retenue et suivent un genre de vie qui deviendra un détriment pour l’ordre, si Votre Sainteté n’y porte pas remède. C’est pourquoi j’ai jugé de mon devoir de dénoncer à Votre Sainteté ce que j'aurais préféré passer sous silence, si par des exhortations charitables et des remèdes opportuns j’avais pu y remédier. » Cette lettre ne porte pas de date et on ne sait si elle a été écrite avant ou après les châtiments que son auteur infligea aux compagnons du saint et qui ont été largement décrits par Ange de Clareno. Voir aussi la Chronique des 24 généraux, dans Anal. franc., t. 111, p. 34, 72, 89. Rien d’étonnant que les spirituels aient attribué plus tard à frère Élie nombre d’autres méfaits, dont en réalité il n’était pas coupable.
Crescence de Iési (1244-1247), cinquième successeur de saint François, figure, dans Ange de Clareno, comme l’auteur de la troisième persécution de l’ordre, c’est-à-dire des spirituels. De fait, d’après Eccleston, Anal. franc., t. 1, p. 244, et la Chronique des 24 généraux, dans Anal. franc., t. 111, p. 263, il fut aux prises avec les zelanti comme ministre provincial de la Marche d’Ancône (donc avant son généralat), où certains frères « méprisant les institutions de l’ordre et se croyant meilleurs que les autres, prétendaient vivre à leur gré, attribuaient tout à l'esprit, et portaient des manteaux plus courts », d’où quelques auteurs les appellent mantellati. Ange de Clareno au contraire met cette persécution sous le généralat de Crescence. Les zelanti, au nombre de 62 ou 72, ayant pris conseil des compagnons de saint François, voulaient porter leurs griefs devant le souverain pontife, mais Crescence les prévint et obtint d’Innocent IV l’autorisation de les châtier. Les plaignants furent aussitôt saisis et relégués deux à deux dans les provinces les plus lointaines de l’ordre. Une bulle Provisionis nostræ du 7 février 1246, dans Bull. franc., t. τ, Ὁ. 410, qui autorise Crescence à procéder contre les frères apostats ou insolents, rend vraisemblable le récit d’Ange de Clareno, qui peut-être l’a seulement trop chargé en couleur. Les exilés furent rappelés par le général suivant, le bienheureux Jean de Parme (1247-1257). Les rigoristes n’eurent pas à se plaindre sous le gouvernement de ce dernier, qui, tout zélé qu'il fût, ne pouvait changer le cours de l’ordre; ce qui faisait dire au bienheureux Gilles : bene et opportune venisti, sed tarde venisti. Trib., 3. Jean de Parme finit par être inculpé de joachimisme et dut abandonner sa charge en faveur de saint Bonaventure, sous qui Ange de Clareno place la quatrième persécution des spirituels. En vérité, le Docteur séraphique tenait une position saine et prudente entre les deux tendan-
ces ; il n’était ni rigoriste ni trop large. Ce qui lui a valu le blâme des spirituels, c’est le procès intenté contre son prédécesseur, accusé de joachimisme, et qui eut lieu à Città della Pieve (Ombrie) vers 1263. Le retentissement de ce procès trouva sa répercussion dans une prétendue vision de frère Jacques de Massa, dans Actus B. Francisci, c. LXXvVI, éd. P. Sabatier, Paris, 1902, p. 216 sq., et même dans les éditions complètes des Fioretti, c. xLvinr, et dans Anal. franc., t. 111, p. 283 sq., qui tous dépendent d’Ange de Clareno, Trib., 4, Archiv, t. 11, p. 280 sq. Les sources littéraires de l’ordre du Χαμ" siècle passent sous silence cet épisode pénible; seul le Catalogue des 14 généraux, attribué à Bernard de Besse, ancien secrétaire de Bonaventure, Anal. franc., t. 111, p. 698 sq., y fait une allusion discrète. L'intervention eflicace du cardinal Ὁ. Fieschi (plus tard Adrien V) sauva le bienheureux Jean de Parme de la condamnation, selon Ange de Clareno.
III. LES TROIS GROUPES DES SPIRITUELS PROPRE- MENT DITS, À SAVOIR : DE LA MARCHE D’ANCONE, DU MIDI DE LA FRANCE, DE LA TOSCANE, ET LEUR CON- DAMNATION EN 1317-1318. — Tout ce qui a étédit jusqu'ici ne constitue, pour ainsi dire, que les éléments préliminaires de l’histoire des spirituels proprement dits.
Ceux-ci, sous la pression de leurs adversaires, à partir du dernier quart du Χαμ siècle, commencent à se grouper ‘et, s’organisant lentement, finissent par se constituer en groupes distincts de l’ordre. Nous connaissons trois de ces groupes, dont deux dans l’Italie centrale (Marche d’Ancône et Toscane) et le troisième dans le midi de la France (Provence et Languedoc). Chacun de ces groupes a ses particularités, ses chefs, sa tactique, et, bien qu’Ange de Clareno les embrasse tous dans son Histoire des tribulations (Trib., 5 et 6), ils n’ont jamais constitué un corps unique, ni généralement agi de concert. Cependant Ubertin de Casale a travaillé pour la cause en Italie et en France; de même le provençal Jean de Pierre Olieu (Olivi) a été actif en Toscane et dans sa patrie. En dehors de ces groupes il y avait, en même temps, des spirituels isolés, tels que le bienheureux Conrad d’Offida ({ 1302) et le fameux poète Jacopone de Todi (f 1306) et d’autres encore, qui étaient certainement plus que de simples sympathisants, tout en vivant cependant au sein de la Communauté. Comment ont-ils pu échapper aux persécutions, c’est une question obscure. La narration qu’Ange de Clareno, Trib., 5, Archiv, t. 11, p. 311 sq., fait à ce propos sur Conrad d’Oflida est fort instructive.
1° Les spirituels de la Marche d’Ancône. — C’est le groupe sur lequel nous sommes le mieux renseignés, par le fait que le chroniqueur du mouvement spirituel, Ange de Clareno, appartenait à ce groupe.
Ici, il y a lieu de dire un mot sur le degré de crédit que mérite cet auteur. Après bien des hésitations, les historiens d’aujourd’hui sont d'accord pour reconnaître qu'Ange de Clareno est un chroniste sincère ou au moins de bonne foi, qui a le souci de la vérité et par conséquent n’invente ni les faits ni les documents, Ceci vaut avant tout pour les événements dont il a été témoin ou du moins qui lui sont contemporains. Il ne laisse pas pour cela de faire œuvre de partisan, en tant qu'il donne de la couleur à ses récits ou les exagère. Le jugement sur les Tribulations, 1-3, doit être plus réservé. Ici frère Ange transmet les traditions sur saint François, sur frère Élie, sur frère Crescence de lési, telles qu'elles s'étaient formées dans les milieux spirituels, C'est ainsi qu’Ange est, pour une grande part, responsable de certaines légendes sur frère Élie, démenties par des sources plus sûres. Mais, même touchant Élie et Crescence, l’auteur cite des documents qu'on ne peut écarter de parti pris, sans un sérieux examen, et nous n’avons pas hésité à nous en servir dans ce qui