SPIRITUELS. DANS LA MARCHE D’ANCONE
précède. Somme toute, avec la réserve ci-dessus formulée, nous pouvons suivre sa Chronique surtout pour ce qui concerne l’histoire des spirituels proprement dits. Le même jugement doit être porté sur l’Epistola excusatoria qu'Ange présenta en 1317 à Jean XXII et où il fait, non sans habileté, sa propre apologie. Il était assez intelligent pour comprendre qu'il ne pouvait s'attendre à un succès quelconque en présentant des pièces falsifiées à l’autorité suprême qui était capable de les contrôler.
Le mouvement des spirituels de la province de la Marche d’Ancône éclata ouvertement en 1274 à l’occasion du 11’ concile de Lyon. Une vague rumeur était arrivée jusqu'aux ermitages franciscains, selon laquelle le pape Grégoire X, d'accord avec le concile, avait l'intention d’attribuer à tous les ordres mendiants le droit de posséder en commun. Il s'agissait sans doute d’un écho confus des discussions sur les ordres mendiants, au cours desquelles le propos signalé par Ange de Clareno avait été réellement tenu, au moins au sujet des moniales. Le canon 23, Mansi, Concil., t. XXIV, p. 97, sur les ordres fondés après le IVe concile du Latran (1215), n’était pas de nature non plus à rassurer les religieux. Le faux bruit fut accueilli très diversement chez les religieux franciscains de la Marche. Les uns, et c'étaient les plus nombreux, étaient prêts à renoncer à la pauvreté absolue, regardée jusqu'alors comme caractéristique de l’ordre franciscain, d’autres au contraire en furent très affectés et même quelquesuns déclarèrent ouvertement qu’ils n’accepteraient pas un tel décret. Les esprits étaient donc profondément divisés et la séparation se faisait déjà pressentir. Dans la suite, les frères surent qu'il nes’agissait que d’un faux bruit et la question aurait pu se terminer là, si les amis de la pauvreté absolue ne s'étaient obstinés à déclarer, au chapitre provincial, probablement célébré la même année 1274, que, dans aucun cas, ils ne se seraient soumis à une décision semblable, Parmi les obstinés se trouvaient un frère Trasmundus, le bienheureux Thomas de Tolentino, plus tard martyrisé à Tana dans l’île de Salsette aux Indes (dont le culte a été confirmé en 1894), et Pierre de Macerata, dit plus tard Libérat, chef des spirituels des Marches. Le chapitre les condamna tous à être dépouillés de l’habit religieux et à être dispersés dans différents ermitages. L'année suivante les coupables furent cités à comparaître de nouveau devant le chapitre provincial. Après trois jours de discussion sans résultat, un frère Benjamin, qui jouissait d’une grande autorité auprès des deux partis, s’offrit comme médiateur et réussit à rétablir la paix. Mais c'était une paix plus apparente que réelle; les esprits échauffés ne désarmaient pas. Peu après, un nombre considérable de frères se rallia aux idées des spirituels. Alarmés par les progrès du parti rigoriste, les Pères les plus accrédités de la province, cinq ex-ministres provinciaux, se réunirent secrètement pour délibérer sur la situation ainsi créée pour la province. On en vint à la conclusion qu'il fallait frapper fort pour réprimer un mouvement jugé dangereux à l’union de la province, et qu'il n’y avait d'autre remède eflicace que de procéder par voie de fait contre les principaux fauteurs de troubles, en les punissant de façon exemplaire comme hérétiques et schismatiques. En conséquence, au chapitre provincial suivant, les trois frères mentionnés plus haut, frère Ange de Clareno, qui icise nomme pour la première fois, et d’autres, dont les noms sont inconnus, furent condamnés à la réclusion perpétuelle et privés des sacrements de l'Église, de l'usage de tout livre, y compris le bréviaire, et, à leur mort, de la sépulture ecclésiastique. Les geôliers avaient l’ordre de s'assurer matin et soir de leurs chaînes, afin de rendre toute fuite impossible et ils ne pouvaient adresser une seule
parole aux prisonniers. La sentence de condamnation serait lue chaque semaine dans les chapitres conventuels et celui qui oserait faire une remarque devrait subir le même sort. De fait, frère Thomas de Casteldemilio, qui ne put contenir son indignation à la lecture de la sentence, fut jeté aussitôt en prison, et, succombant quelque temps après à ses souffrances, il fut privé des honneurs de la sépulture chrétienne. Telles furent les mesures draconiennes adoptées pour combattre dans son germe le mouvement de la réforme.
Au chapitre général, célébré à Rieti en 1289, fut élu à la charge suprême de l’ordre le Provençal frère Raymond Gaufredi, qui se mit aussitôt à l’œuvre en visitant les provinces. Arrivé dans la Marche d’Ancône et avisé de ce qui s'était passé, il cassa la sentence de condamnation et libéra les prisonniers. Cependant il comprenait fort bien qu'il était impossible que les zélateurs de la pauvreté pussent vivre au milieu de ceux qui naguère les avaient traités si cruellement. Il profita donc d’une demande que lui avait faite Hayton II, roi d'Arménie (il s’agit de l'Arménie mineure, c’est-à-dire de la Cilicie), en vue d’obtenir quelques missionnaires pour évangéliser son pays. Gaufredi confia cette mission aux spirituels de la Marche. Tout ceci se passa probablement dans la seconde moitié de 1289. A la même époque, Nicolas IV adressa des lettres à Hayton et à la reine d'Arménie dans lesquelles il leur recommandait le fameux frère Jean de Montecorvino et ses compagnons. Bullar. franc., t. 1V, p. 86 sq.; Wadding, Annales, à l'an 1289, n. 8-9, t. v, p. 222 sq. Il est à remarquer que, d’après Ubertin de Casale, Arbor vilæ, v, 3, le bienheureux Jean de Parme (+ 1289) avait déjà conseillé aux spirituels d’émigrer en Asie et d’y attendre la réforme de l’état évangélique, c’est-à-dire de l’ordre franciscain.
Les frères envoyés furent Thomas de Tolentino, Marc de Montelupone, Libérat de Macerata, Ange de Clareno et probablement d’autres dont on ignore les noms. Ils travaillèrent si bien dans cette mission, que le général Gaufredi, au chapitre de l’ordre à Paris 1292, put lire une lettre du roi Hayton, exprimant sa satisfaction et ses remerciements. Tout semblait donc aller pour le mieux, lorsqu'une nouvelle attaque se prépara : l’ancien secrétaire de la province de la Marche d’Ancône était allé en Syrie, où il fut nommé gardien du couvent de Saint-Jean d’Acre. A son instigation le provincial de Syrie écrivit au roi d'Arménie pour le mettre en garde contre des hommes pervers, séparés de l’ordre, schismatiques et hérétiques, jadis condamnés à la prison perpétuelle. Hayton II communiqua cette lettre aux spirituels, qui se justifièrent efficacement; mais leur travail apostolique leur semblant désormais entravé par cette grave accusation, ils décidèrent de retourner en Italie, les uns pour se mettre à la disposition du ministre général, les autres pour reprendre la vie de province. Parmi ces derniers se trouvaient Libérat de Macerata et Ange de Clareno. En arrivant, tout exténués, après un long et pénible voyage, dans la Marche d’Ancône, ils n’y reçurent qu’un fort mauvais accueil. Comprenant que leur séjour n’y serait pas possible, ces deux religieux résolurent de se présenter à Célestin V, qui venait d'être élu souverain pontife (1294).
Avant de faire une démarche aussi importante, les chefs des spirituels voulurent consulter les autres frères éminents du parti. On interrogea Jacopone de Todi, le bienheureux Conrad d’Offida, le bienheureux Pierre de Monticulo (Treia), Thomas de Trivio, Conrad de Spolète, et tous encouragèrent cette démarche. Au ministre général lui-même, Gaufredi, d’après Ange de Clareno, « il plut que nous nous présentions au souverain pontife et que nous lui demandions un remède pour nos âmes et celles de nos compagnons ». Li-