SPIRITUELS. DANS LA
MARCHE D’ANCONE 2530 bérat alla donc avec Ange de Clareno à Aquila trouver Célestin V, qui connaissait déjà le premier, et tous deux lui exposèrent leur situation, et leurs désirs pour l'avenir. Le pape ayant examiné la question avec ses conseillers, ordonna que les pétitionnaires observassent fidèlement la règle et le testament de saint François, mais sans porter le nom de frères mineurs. Puis, les déliant de l’obéissance envers l’ordre, il leur assigna frère Libérat comme supérieur. Pour ménager les susceptibilités de l’ordre franciscain, le souverain pontife leur donna le nom de « pauvres ermites du pape Célestin ». Le pape fit-il une bulle dans ce sens? Ubertin de Casale, Arbor vilæ, v, 8, l’affirme à deux reprises; Jean XXII, dans la constitution Sancta romana, le révoque en doute. Bullar. franc.,t.v, p. 135. En tout état de cause, le document ne se trouve pas dans le registre de Célestin. Enfin le pape mit le nouvel institut sous la protection du cardinal Napoléon Orsini et recommanda les religieux à un abbé de l’ordre des célestins, sans doute l’abbé général, résidant à Sulmona, le seul qui portât alors le titre d’abbé.
Les spirituels de la Marche d’Ancône s’établirent par conséquent quelque part dans les Abruzzes, indépendamment de l’ordre franciscain. Mais le triomphe de leur cause fut de peu de durée. Boniface VIII, successeur de Célestin V, lequel avait renoncé au pontificat à la fin de la même année 1294, annula toutes les concessions faites par son faible prédécesseur, à moins qu’elles ne fussent expressément confirmées par lui. Par cet acte, les dissidents se trouvèrent privés de toute base légale et jetés dans le plus grand désarroi. Aussi ne le pardonnèrent-ils jamais à Boniface VIII, dont quelques-uns contestèrent opiniâtrement la légitimité. Voir le manifeste des cardinaux Colonna du 10 mai 1297, contresigné par Jacopone de Todi et deux autres franciscains, dans Archiv, t. v, p. 509-515, et Ubertin de Casale, Arbor vitæ, ν, 8. En 1296 quelques exaltés auraient même poussé l’audace jusqu’à élire, dans la basilique de Saint-Pierre à Rome, un autre pape en la personne de frère Mathieu de Bouzigues, dont la confession de foi a été publiée par F. Delorme dans Études franciscaines, t. xLix, 1937, p. 224 sq. Olieu au contraire, en bon théologien, blâma vivement ces lamentables erreurs et défendit magistralement la légitimité de Boniface VIII par deux écrits, publiés par L. Oliger, dans Archiv. franc. hist., τ. χι, 1918, p. 309-373. Dans le deuxième de ces écrits, c’est-à-dire dans la lettre à Conrad d’Offida, Olieu éleva aussi la voix contre le séparatisme des spirituels italiens.
De son côté la Communauté prétendit ignorer la concession de Célestin V et chercha, même pendant son bref pontificat, à s'emparer des séparatistes. Ceux-ci, pour se dérober aux poursuites, après l’abdication de Célestin, s’enfuirent en Achaïe (Grèce), où, même après la chute de l’empire latin de Constantinople (1261), existaient encore diverses principautés et seigneuries latines. C’est dans une île du golfe de Corinthe, probablement Trixonia (Trazoni), appartenant à un seigneur Thomas de Stromocourt, comte de Sola (Salona), qu'ils trouvèrent un asile et vécurent pendant deux ans (1295-1296) en grande paix. Mais ici encore, les frères de la communauté de la province de Romagne les traquèrent et les dénoncèrent comme manichéens aux barons et aux évêques latins. Ceux-ci firent une enquête et ne trouvèrent rien à redire sur le compte des pauvres ermites. Le ministre général Jean de Minio eut alors recours à Boniface VIII. Celuici lança contre les fugitifs la bulle Sæpe sacram Ecclesiam, aujourd’hui perdue, mais dont il existe un résumé dans une ordonnance de Charles II de Naples, suzerain de l’Achaïe, adressée à Isabelle de Villehardouin, princesse d’Achaïe, Le texte ἃ été publié par
Ehrle dans Archiv, t. 11, p. 334. C’est le premier document papal authentique contre les spirituels. La bulle, datant probablement de la fin de 1299, commande au patriarche latin de Constantinople, résidant dans l’île d'Eubée, et aux archevêques de Patras et d'Athènes de faire une enquête et de punir les frères dissidents, qui n’appartiennent à aucun ordre approuvé et vivent hors de l’obéissance du ministre général et des ministres provinciaux, dont ils ne cessent de dire du mal. En conséquence l'archevêque de Thèbes ordonna, sous peine d’excommunication, à Thomas de Sola de chasser de ses terres les spirituels. Ceux-ci cependant y restèrent encore une année et allèrent ensuite plus au Nord, en Thessalie, qui était sous l'autorité de princes grecs et où ils restèrent jusque vers 1304-1305.
Trois événements sont à signaler ici : la visite de frère Jérôme, l’excommunication lancée par le patriarche de Constantinople et la tentative d'attirer les spirituels dans les missions chez les Tartares.
1. La visite du Catalan frère Jérôme, plus tard évêque de Caffa en Crimée, fut faite par ordre de la Communauté, à ce qu’il paraît, pour explorer la nouvelle résidence des spirituels. On comprend facilement que ceux-ci ne regardèrent qu'avec méfiance le messager. Ange de Clareno en trace un portrait bien noir, mais il s’agit très probablement de calomnies. Frère Jérôme fit une relation de sa visite en dix-huit articles où il énumérait les erreurs des spirituels italiens, auxquels il attribuait même les «erreurs » d’Olieu. Le texte de cette relation n’a pas été conservé, mais nous en avons connaissance par le recueil de Raymond de Fronsac, Archiv, t. 111, p. 13. Comme récompense, selon l’expression sarcastique d’Ange de Clareno, la Communauté fit nommer frère Jérôme évêque!
2. Après la visite de frère Jérôme, Pierre Cornaro, patriarche de Constantinople (1286-1301), retourné de Venise en Achaïe, prononça l’excommunication contre frère Libérat, frère Ange et leurs sectateurs. Les frères de la communauté de la province de Romagne se chargèrent de promulguer la sentence dans toute la région. La mort inopinée du patriarche, de suite après sa sentence (1301), fut attribuée par les spirituels à un jugement de Dieu.
3. Sur ces entrefaites, un frère Jacques de Monte, qui menait un groupe de missionnaires dans les terres des Tartares, passa par la Romagne. Bien intentionné envers les spirituels, il demeura avec eux pendant six mois et, en vertu de ses facultés, les délia de l’excommunication lancée par le patriarche. En même temps il entra en pourparlers pour emmener les zélateurs en mission et gagna à ce plan les frères mêmes de la communauté de la région, qui se joignirent à une demande faite en ce sens au cardinal Jean Minio de Murro, alors (1302-1304) vicaire général de l’ordre. Celui-ci s’opposa catégoriquement à la requête (1303).
Ayant échoué dans leur tentative, les spirituels résolurent de s'adresser directement au souverain pontife. En conséquence ils envoyèrent des messagers avec une supplique à Boniface VIII; mais, au dire d’Ange de Clareno, les messagers furent pris par les frères de la Communauté et empêchés de poursuivre leur voyage. Enfin, ne sachant plus que faire, les pauvres ermites qui se trouvaient encore en Achaïe prirent le parti de retourner en Italie. Le premier à partir fut frère Libérat qui se rendit à Pérouse où résidait Benoît XI, successeur de Boniface VIII, et auquel il voulait soumettre le cas. Mais la mort rapide de ce pape empêcha de rien faire. Entre temps les autres frères peu à peu rentrèrent secrètement en Italie et se fixèrent dans le diocèse de Trivento, au royaume de Naples (1304-1305). A peine connut-il ces faits que Gonsalve dit de Vallebona, ministre général élu en