N PROVENCE
1304, s’aboucha avec le roi Charles II et en obtint des lettres contre les réfugiés; l’inquisiteur dominicain Thomas d’Aversa fut chargé de procéder contre eux. Tout d’abord l’inquisiteur parut bien disposé envers les spirituels. 11 conseilla à frère Libérat de recourir à la cour de Rome et, après l'élection de Clément V (13 juin 1305), le chef des dissidents se mit en route avec un compagnon. Arrivé à Viterbe, il tomba malade et resta longtemps caché dans l’hospice des moines arméniens. Au bout de deux ans, en 1307, il succomba à sa maladie dans l’ermitage de San- Angelo della Vena près Vetralla (Viterbe). Entre temps l’inquisiteur Thomas d’Aversa avait changé. son attitude bienveillante et sévissait contre les spirituels qu'il avait réussi à rassembler à Frosolone au nombre de quarante-deux. D’après Ange de Clareno, il les soumit à la torture afin de leur arracher la confession d’hérésie et extorqua de l’argent à d’autres personnes qui avaient donné l'hospitalité aux frères. A la fin il émit une sentence par laquelle les zélateurs furent condamnés à porter la croix sur leurs habits, à être conduits ainsi par les rues de Naples, ensuite à être flagellés et exilés du royaume. La sentence cependant ne paraît pas avoir été exécutée dans toute sa rigueur, la mort de l’inquisiteur étant survenue peu après. Seule l’expulsion du royaume semble avoir eu lieu, puisqu'on trouve bientôt après les mêmes spirituels établis autour de Rome.
Frère Ange de Clareno, qui ne paraît pas avoir été parmi les victimes de Frosolone, quittant l’Achaïe en 1305, arriva la même année à Pérouse, où il se rendit aussitôt auprès du cardinal Napoléon Orsini, l’ancien protecteur des pauvres ermites. Le cardinal, allant à la cour pontificale en France, l’invita à le suivre pour le présenter au pape, mais Ange s’excusa sur l’état de sa santé et resta en Italie. A la mort de frère Libérat, Ange lui succéda dans le gouvernement du petit groupe. Par ordre de Clément V eut lieu à Rome, entre 1308 et 1311, une enquête sur les croyances et la situation des spirituels. L’archevêque de Thèbes, Isnard, vicaire du pape à Rome, quelques évêques, les pénitenciers des basiliques romaines et quatre inquisiteurs dominicains furent chargés d'interroger les frères. Le résultat leur fut favorable, mais leur situation juridique très précaire n’en devint pas meilleure. En 1311, dans l'intérêt de leur cause, frère Ange se rendit, à la suite de l’archevèque de Thèbes, au concile de Vienne et suivit jusqu’en 1318 la cour pontificale, en qualité d'attaché au cardinal Jacques Colonna, âme toute spirituelle et grand ami de l’ordre de Saint-François. Même de l'étranger, frère Ange de Clareno continua à gouverner le groupe de ses adhérents en Italie, qui semble s'être alors notablement accru. Le cardinal Ebrle, Archiv, τ. 1, p. 533-569, a publié de nombreux extraits de sa correspondance qui nous révèlent sa pensée intime, ses craintes et ses espérances pendant son long séjour à la cour pontificale, de même qu’elle nous fait entrevoir l’organisation et les principes de gouvernement qui régnaient dans les pauvres ermitages de l'Italie centrale occupés alors et plus tard encore par les spirituels. Mais, avant de poursuivre les vicissitudes ultérieures de ceux-ci, il faut nous occuper des deux autres groupes, de la Provence et de la Toscane.
20 Les spiriluels de Provence. — Le père des spirituels de la Provence semble bien être frère Hugues de Digne (+ vers 1255), qui était, selon l'expression de Salimbene, Cronica, éd. Holder-Egger, p. 313, maximus Joachila. Si son Exposilion de la règle est modérée, son écrit De finibus paupertalis (éd. Archiv. franc. hist., &. ν, 1912, p. 277 sq.) contient le germe d’un principe auquel les spirituels postérieurs ne cesseront de recourir pour justifier leur désobéissance, à savoir que le pape ne peut pas dispenser du vœu solennel de
pauvreté, question sur laquelle on reviendra bientôt. Cependant la figure centrale des spirituels dans le midi de la France est frère Pierre de Jean Olieu (Olivi), dont la doctrine et la vénération après sa mort (1298) eurent un grand retentissement en Italie et en Catalogne. Renvoyant à l’article OLIEU, t. ΧΙ, col. 982 sq., il nous suffit de dire qu'Olieu est un caractère bien complexe : d’un côté il était un penseur profond, subtil et logique, de l’autre un enthousiaste des rêveries joachimites et un champion exalté de la pauvreté franciscaine absolue. Sa doctrine à l'égard de la pauvreté se trouve dans ses Questions sur la perfection évangélique, en partie publiées par Ehrle dans l’Archiv, t. ται, p. 497-533, dans son traité Sur l'usage pauvre, et dans le c. x de son Commentaire à S. Matthieu inédit. Dans son Exposilion de la règle (dans Firmamentum trium ord., part. III, Venise, 1513, fol. 106 το- 124 ve), écrite pour les frères simples (Prologue), il est plus réservé. Son joachimisme apparaît surtout dans ses Postlilles sur l’ Apocalypse (inédites), qui ont eu une influence décisive et néfaste sur les développements ultérieurs du mouvement des spirituels. Pendant son séjour à Florence (1285-1289), il y répandit ses idées et eut comme disciple docile Ubertin de Casale, qui, dans le premier Prologue de son Arbor vitæ, dit expressément avoir été introduit par Olieu, à Florence, dans les secrets de l’état du Saint-Esprit et du renouvellement de la vie du Christ. Le 1. V du même Arbor vitæ est inspiré et même en grande partie copié des Postilles sur l’A pocalypse. D'autre part, Olieu ne partagea nullement quelques extravagances des spirituels italiens que, dans sa lettre à Conrad d’Offida, il blâma vivement parce qu'ils voulaient se séparer de l’ordre et re‘usaient de reconnaître Boniface VIII. Dans sa propre province il y eut des désordres à cause de sa doctrine et Nicolas IV, vers 1290, en écrivit au ministre général, lui ordonnant de faire une enquête à ce propos. Anal. franc., t. 111, p. 420, 422; Ehrle, dans Archiv, t. xx, p. 435 sq. Cette bulle n’a pas été conservée. De son vivant quelques frères furent emprisonnés et, après sa mort, frère Poncius Butigati, que quelques auteurs confondent avec frère Poncius Carbonelli, qui fut un des maîtres de saint Louis d'Anjou et de son frère Robert pendant la captivité en Catalogne, subit d’affreuses souffrances de la part de la Communauté. Ce sont ces persécutions qui provoquèrent la grande discussion sur la pauvreté et sur les écrits d’Olieu à la cour pontificale (1309-1312). Sur la cause immédiate de cette discussion nous avons des sources divergentes, mais conciliables, puisqu’elles ne s’excluent pas. D’après Ange de Clareno, Trib., 6, c’est le fameux médecin catalan et théologien laïc, Arnaud de Villanova, jadis médecin de Boniface VIII, ami des maisons royales d'Aragon, de Sicile et de Naples et partisan des béguins catalans, qui fit les premiers pas pour venir en aide aux spirituels de Provence. Il serait entré en rapports, dans ce but, avec Charles II, roi de Naples et, l’ayant mis au courant des souffrances des frères zélés de Provence, l’aurait déterminé à en écrire au ministre général Gonsalve. Arnaud fit même des démarches auprès de Clément V, pour que fussent convoqués à la cour pontificale les frères Raymond Gaufredi, Gui de Mirepoix, Barthélemy Siccardi et Ubertin de Casale et que fussent entendus leurs plaintes et leurs projets de réforme. ‘D’après Raymond de Fronsac, procureur de l’ordre en cour de Rome, cf. Archiv, t. 111, p. 18, l'initiative aurait été prise par les bourgeois de Narbonne en 1309. Leurs procureurs, dans une pétition adressée probablement au pape, se plaignirent de ce que les écrits d’Olieu avaient été condamnés injustement, que la règle des frères mineurs n’était pas observée et que ceux qui suivaient
PROVENCE 2534 de Bergame, aide du procureur, répète à peu près la même chose dans un acte notarié de 1316. Archive, δι 111, p. 36.
Les deux versions de l’origine de la grande discussion sont parfaitement conciliables et il en résulte qu'il y eut une action combinée en faveur des spirituels persécutés. D’une part, Raymond de Fronsac s’appuie sur deux actes des procureurs des bourgeois de Narbonne, de l’autre, les sentiments joachimites et spirituels d’Arnaud de Villanova sont trop connus pour que l’on puisse rejeter le témoignage d’Ange de Clareno sur son intervention. D'ailleurs Arnaud luimême, dans son {Interprétation du songe de Frédéric 111] de Sicile, écrite peut-être vers 1308, dit expressément que les papes ont été priés (par Arnaud, comme il le fait entendre après) d'examiner la cause des spirituels dans les provinces de Provence et de Toscane, mais en vain, puisqu'on craignait de diffamer l’ordre. Voir le texte quelque peu obscur dans M. Menendez y Pelayo, Historia de los helerodoxos españoles, 2e éd., t. 111, p. LXVI. Arnaud, en s'intéressant aux spirituels en 1309, n’a donc fait que répéter des efforts déjà tentés une fois en vain. Il y a pourtant une difliculté. On a vu, col. 2530, qu’en 1300 Charles ΠῚ avait enjoint l'exécution des bulles contre les spirituels refugiés en Grèce et qu’il les fit expulser de son royaume après leur retour en Italie. On a donc proposé de substituer à son nom soit celui de son fils Robert qui, le 5 maï 1309, lui succéda sur le trône de Naples, soit celui de Frédéτίς, roi de Sicile, tous les deux à fortes tendances mystiques. Mais ces hypothèses ne semblent nullement nécessaires : malgré son hostilité aux spirituels des Marches d’Ancône, Charles II pouvait très bien avoir des sentiments différents à l’égard des spirituels du midi de la France, qui étaient ses sujets en tant que comte de Provence; comme tel, il devait aussi pourvoir à la tranquillité de ses villes. Il est certain du reste qu'Arnaud donna ses soins médicaux à Charles II avant le 18 février 1308, cf. Finke, Acla Aragonensia, t. ur, p. 176, et que le médecin catalan était à la cour pontificale au mois d’août 1309. Zbid., t. 11, p. 883; Menendez y Pelayo, op. cit., t. 111, p. 217. C’est alors probablement qu’il eut avec Clément V, touchant les affaires des spirituels, le colloque secret mentionné par Ange de Clareno, Trib., 6. Clément V, ainsi gagné à la cause des spirituels, fit appeler secrètement les frères désignés par Arnaud. Ils arrivèrent vers octobre 1309 à la cour pontificale, qui résidait alors au prieuré de Groseau près Malaucène. Les pourparlers commencèrent aussitôt. Les frères de la Communauté ne virent pas de bon œil ce développement et semblent même avoir pris une attitude menaçante pour la sûreté personnelle des recourants. Dans ces circonstances, Clément V, le 17 avril 1310, donna la bulle Dudum ad apostolatus, dans Bull. franc., t. v, p. 65, d’un ton fort bienveillant envers les spirituels. Le pape mentionne d’abord qu’il a été averti secrètement des conditions lamentables qui existent dans l’ordre des frères mineurs et que l’ordre lui-même n’a pu éliminer. C’est pourquoi le pape a appelé un certain nombre de frères — dont les noms sont donnés — pour faire examiner leurs griefs devant une commission de trois cardinaux et de trois membres éminents choisis dans les ordres des prêcheurs, des carmes et des augustins. Pour soustraire les frères convoqués à tout danger ou à l’intimidation, il les déclarait exempts de la juridiction de l’ordre.
Cette bulle était un succès très réel pour la cause des spirituels, non seulement de ceux qui étaient immédiatement intéressés, mais encore, à cause de la présence en curie d’Ubertin de Casale, des partisans italiens. La Communauté en fut conster-
la règle étaient persécutés et emprisonnés. Bonagratia | née; près d’une année se passa avant qu'elle réagit, Ι 8
En date du 1 mars 1311, Raymond de Fronsac et son bras droit, Bonagratia, simple frère convers mais ancien avocat, protestèrent en plein consistoire contre la bulle d’exemption qui, selon eux, était subreptice et ne pouvait en aucun cas servir aux fins désirées, puisque les hérétiques ne peuvent bénéficier des faveurs de l'Église. Pour prouver que les zelanti étaient des hérétiques ils relevèrent les erreurs d’Olieu. N'ayant pas obtenu ce qu’ils espéraient, les deux représentants de la Communauté renouvelèrent, le 4 juillet suivant, leur protestation devant le trésorier du cardinal Jean de Murro, en y insérant la première protestation. Cette pièce a été publiée par Ehrle, Archiv, t. 11, p. 365 sq. Il est fort remarquable que, dans ce texte, on trouve déjà énumérées les erreurs imputées à Olieu et réprouvées dans la suite par le concile de Vienne.
La commission pontificale chargée de l’examen de la cause des spirituels subit différents changements : les premiers commissaires étaient les cardinaux Pierre de Capella, évêque de Palestrina et Thomas Joyce, O. P. (116 13 décembre 1310). Au premier, invalide, furent substitués Guillaume Arrufati, neveu de Clément V, et Bérenger Fredoli, évêque de Tusculum. En 1311 appartenaient à la commission cardinalice Nicolas de Prato, évêque d’Ostie, et Nicolas de Freauville. Les trois théologiens des ordres mendiants étaient le maître du Sacré-Palais, qui était alors Guillaume de Godino, O. P., Gérard de Bologne, O. Carm., et Arnaud, Ο. 5. A. Le nombre des frères du parti rigoriste convoqués est beaucoup plus considérable dans la bulle que chez Ange de Clareno qui ne nomme que les principaux. La Communauté était représentée par le ministre général Gonsalve et son futur successeur Alexandre d'Alexandrie, par Vital Du Four et surtout par Raymond de Fronsac et Bonagratia de Bergame. Quant à la tactique des deux partis en opposition, il est fort intéressant de noter comment la Communauté, pour parer aux accusations de relâchement lancées par les spirituels, met en avant les « hérésies » d’Olieu et partant des spirituels. À ce propos, Ehrle a justement fait observer que, sans ces démêlés et ces procédés intéressés, la mémoire d’Olieu n'aurait pas tant souffert plus tard.
La commission pontificale commença ses travaux en soumettant quatre questions aux zelanti convoqués, en leur demandant d'y répondre. Ce sont les suivantes : 1. Sur la secte de l'esprit de liberté qu’on soupçonnait être répandue dans les rangs des spirituels. 2. Sur l’observance de la règle et des déclarations pontificales dans l’ordre. 3. Sur la doctrine et les livres d’Olieu parmi les spirituels. 4. Sur les griefs des spirituels en Provence. La réponse de Raymond Gaufredi et de ses compagnons, conservée dans une réplique de la Communauté, Archiv, τ. 111, p. 141, est franche et modérée. Quant au 1° point, notons que la secte de l'esprit de liberté qu’il ne faut pas confondre, comme l'ont fait la plupart des historiens, avec la secte apparentée du libre espril, s'était formée en Ombrie à la fin du xuue siècle, surtout dans les milieux claustraux, et professait, entre autre, un quiétisme obscène. Les spirituels provençaux déclarent n’en rien savoir; mais, si la secte s’est glissée dans l’ordre, ils demandent qu’elle soit réprimée. Répondant au 25 point, Raymond et ses associés reconnaissent que les déclarations pontificales sont observées par la Communauté quant à la substance, mais que, dans les détails, existaient beaucoup d’infractions surtout en matière de pauvreté. La cause de ce relâchement est que beaucoup de frères sont d'opinion que l’usage pauvre (enseigné par Olieu) n’est pas de la substance de la règle et du vœu de pauvreté. A la 3e question ils répondent qu'ils ne croient pas qu'il y ait des erreurs dans les écrits d’Olieu; s’il s'y trouve des articles douteux, l’auteur en a donné des