SPIRITUELS. EN PROVENCE
explications qui suffisent à calmer toutes les appréhensions. Répondant enfin à l’article 4, les spirituels déclarent que, pendant les vingt dernières années, les zelanti de Provence ont subi maintes tracasseries par des enquêtes souvent défectueuses dans la forme et excessives dans les punitions. La Communauté, de son côté, s’efforça de se justifier dans sa réplique.
Bien plus redoutable était le réquisitoire qu’Ubertin de Casale dressa dans sa réponse, Sanclilas vestra, aux quatre articles. Archiv, t. 117, p. 48 sq. Il est surtout inexorable dans la question de la pauvreté et, avec une clairvoyance surprenante, il déclare, p. 87, qu’il n’y aura pas de paix dans l’ordre franciscain tant que le Saint-Siège ne permettra pas à ceux qui veulent observer la règle à la lettre de se séparer du corps de l’ordre. Presque aussitôt après sa première réponse, Ubertin, vers la fin de 1310 ou au commencement de 1311, composa un autre traité polémique, désigné sous le nom de Rotulus isle. Archiv, t. ππτ, p. 93 sq. C’est une réponse plus ample à la deuxième question sur l’observance de la règle et sur la discipline dans l’ordre. En suivant la règle, chapitre par chapitre, les préceptes qui y sont contenus et la décrétale Exiit de Nicolas II, Ubertin s’évertue à démontrer que ni la règle, ni la déclaration pontificale ne sont observées dans la Communauté. Ce texte a été utilisé plus tard dans la composition de la décrétale Exivi de Clément VW, comme le releva Ange de Clareno. Archiv, t. 11, p. 139. La décrétale elle-même l’atteste en termes généraux. La disposition générale des deux documents est identique. Contre le Rotulus isle plusieurs réfutations furent présentées par la Communauté. Celle de Raymond de Fronsac, avec l’incipit : Sapientia ædificavil a été en partie publiée par Ehrle avec le Rotulus; une autre par A. Chiappini dans l’Archiv. franc. hist, t. vu, 1914, p. 654-675; t. vit, 1915, p. 56-80.
L’indomptable Ubertin de Casale, au cours de 1311, réfuta par deux nouveaux écrits les explications données par la Communauté. Comme celle-ci avait passé rapidement sur les abus dans l’ordre pour insister davantage sur les erreurs d’Olieu, Ubertin alla au fond en écrivant une apologie d’Olieu, analysée par Wadding à l’an 1297, n. 36-47, t. v, 3e éd., p. 427-438, et publiée en entier par Ehrle, Archiv, t. τι, p. 377 sq. Il réfute point par point les accusations lancées contre son confrère, tout en prenant la précaution d’ajouter qu'il ne partageait pas toutes ses opinions. Le deuxième écrit, Archiv, ἃ. 111, p. 162 sq., portait encore sur l’observance de la règle, La Communauté s'était vantée d'observer non seulement la règle, mais de faire, en plus, des œuvres surérogatoires, à quoi Ubertin répond en démontrant qu'il n’en est rien, parce qu’il s’agit d'œuvres prescrites par la règle, ou d'œuvres qui ne sont pas pratiquées. De plus, il spécifie sans merci les transgressions manifestes contre la règle, en indiquant lieux et personnes coupables. Cet écrit est probablement le plus violent de toute cette polémique et en même temps le plus précieux du point de vue historique, en tant qu'il nous fait connaître la vie primitive de l’ordre, exposée souvent par les paroles de frère Léon, compagnon de saint François.
Dans le cours de cette longue et pénible lutte des deux partis devant la commission pontificale, il y eut deux événements qu'il faut signaler en particulier. L'un fut, vers 1310, la mort presque subite de l’ancien ministre général Raymond Gaufredi, suivie peu après de celles de ses compagnons Gui de Mirepoix, Barthélemy Siccardi et d’un autre frère, tous du parti spirituel, La Communauté attribua ces morts aux jugements secrets de Dieu, Anal, franc.,t.nx, p.458, tandis que Ange de Clareno (Archiv, t. 11, p. 133) parle de poison. Quoi qu'il en soit, il est tout naturel que, à la suite de ces sinistres événements et de nouvelles vexa-
tions, les spirituels d'Avignon se soient crus peu en sûreté dans les couvents de la Communauté où ils avaient demeuré jusque là. De fait, ils se retirèrent soit dans une église abandonnée près de Malaucène, soit dans l’église de Saint-Lazare à Avignon, et y menèrent la vie pauvre et sévère des temps primitifs de l’ordre. Ils portaient aussi des habits plus courts et moins somptueux. L'autre événement fut la punition. par ordre de Clément V, du fougueux frère Bonagratia. Celui-ci avait, comme on l’a vu, protesté fièrement contre la bulle d'exemption en faveur des spirituels et il dut commettre d’autres imprudences capables de provoquer l’indignation du souverain pontife. Le fait est que Clément V, par une bulle du 31 juillet 1312, Bullar. franc., t. v, p. 89, le relégua dans le couvent de Valcabrère près Comminges. Mais l’habile avocat ayant découvert une faute dans la bulle — Montecaprario, au lieu de Vallecapraria — crut pouvoir se dispenser d’obéir et ce fut seulement sur les instances du vicaire général de l’ordre, le cardinal Vital Du Four, qu’il se rendit au lieu susdit, où il resta jusqu’à la mort de Clément V (20 avril 1314). Aussitôt après, sous prétexte de maladie, il se rendit à Toulouse, où il rédigea un mémoire justificatif. Archiv, t. 111, p. 36.
Toutes ces controverses devant un tribunal impartial ne réussirent pas à résoudre la grave question pendante : restituer la paix et l’union à l’ordre franciscain dans l’observance pleine et pure de la règle, ou, si cela était impossible, de donner un régime à part aux zelanti de la règle. D’un côté se présentait la difficulté de réformer l’ordre entier; de l’autre l’opiniâtreté des spirituels à s'attacher non seulement à la règle, mais au testament de saint François et, ce qui était plus fâcheux encore, à la doctrine d’Olieu et au joachimisme. Le concile de Vienne tenta une voie moyenne, qui ne contenta ni les uns ni les autres. Deux décrétales furent publiées par Clément V en 1312. Par la constitution Fidei catholicæ fundamento (cap. unic., 1, 1, in Clem.) furent réprouvés quelques points doctrinaux d’Olieu dont on taît cependant le nom, tandis que la constitution Exivi de paradiso (cap. 1, v, 11, in Clem.) redresse les abus, surtout en matière de pauvreté, dans l’ordre franciscain. Ange de Clareno lui-même, Archiv, t. 11, p. 139, confesse que cette constitution surpasse grandement les autres déclarations pontificales, en se rapprochant beaucoup de l'intention de saint François. Par ces deux décisions, le grand débat pour ce qui concernait l'Église était terminé mais il restait toujours à résoudre le côté pratique : régler la situation des spirituels. A cette fin, Clément V cita les supérieurs de la province de Provence, par bulle en date du 23 juillet 1312. Bullar. franc., t. v, p. 203. Les cardinaux Jacques Colonna, Archiv. franc. hist., t. XVI, 1923, p. 352, et Vital Du Four, Firmamentum trium ordinum, Paris, 1512, pars III, fol. 68 bis v°, témoins oculaires, nous racontent comment le pape en consistoire public déposa le ministre provincial et quinze autres supérieurs et les menaça de punitions plus sévères. Alexandre d'Alexandrie, le nouveau ministre général (1313- 1314), nomma des supérieurs que pouvaient accepter les spirituels et invita ceux-ci à se rendre aux couvents de Béziers, Narbonne et Carcassonne, ce qu'ils firent. La paix semblait ainsi rétablie, au moins dans la province de Provence. Malheureusement elle fut de brève durée, car en 1314 mouraient Clément V et Alexandre d'Alexandrie; dans l’Église comme dans l’ordre franciscain suivit un interrègne de deux ans qui fut néfaste aux spirituels. D’abord les supérieurs déposés par le souverain pontife furent remis en place et les tracasseries à l’égard des frères zélés recommencèrent. Ne sachant comment sortir d’une situation jugée intolérable, les spirituels se laissèrent entraîner à plusieurs