SPIRITUELS. EN TOSCANE
actes regrettables : ils chassèrent de vive force les relâchés des couvents de Béziers et de Narbonne, s’y constituèrent en famille, replacèrent à leur tête les supérieurs déposés qui leur étaient favorables et reprirent leur manière de vivre. C’est la « révolte » dont parlent les sources en provenance de la Communauté, Anal. franc., t. 111, p. 469, laquelle ne tarda pas à réagir.
Bertrand de La Tour, alors ministre provincial d’Aquitaine et plus tard archevêque de Salerne et cardinal, fit le procès de quelques frères de sa province qui s'étaient réfugiés auprès des spirituels de Béziers et de Narbonne et les excommunia par une sentence rendue à Toulouse le 13 février 1315. Archiv. franc. hist., t. xv1, 1923, p. 339 sq. Dans la province de Provence, c’étaient surtout frère Guillaume Astre, custode de Narbonne, et frère Raymond Roveri, custode de Béziers, qui s’acharnaient contre les « rebelles »; non seulement ils les excommunièrent, mais contre eux ils invoquèrent l’autorité des évêques d’Agen et d’Aix. Ceux-ci nommèrent un délégué pour instruire le procès. C’est alors que le cardinal Jacques Colonna écrivit la lettre émouvante et instructive, déjà citée, en défense des frères persécutés. Cette lettre amena les deux évêques à révoquer leur délégation, et le procès de Bertrand de La Tour fut cassé. Archiv, t. 11, p. 162. En 1316, à Naples, eut lieu le chapitre général qui plaça Michel de Césène à la tête de l’ordre. Les spirituels saisirent l’occasion pour se justifier dans un mémoire, Archiv, t. 11, p. 159 sq., adressé au chapitre, dans lequel ils exposèrent les faits survenus pendant l’interrègne de 1314-1316; mais leur courrier, un certain Bernard, arrivé à Naples, fut saisi, privé du document et maltraité. Différentes versions de ce fait ont été publiées par le P. Gratien dans les Études franciscaines, t. ΧΧνΙΙ, 1912, p. 422 sq.; Voir encore Archiv, t. 1V, p. 54. Avant d’achever ce qui se rapporte aux spirituels provençaux, arrêtons-nous un instant au troisième groupe.
3° Les spirituels de Toscane. — Sur les premiers commencements des spirituels toscans, les sources jusqu'ici connues nous laissent dans l’obscurité. Il est cependant probable que la tendance rigoriste y eut, comme dans le reste de l’Italie centrale, ses représentants dès les temps de frère Élie.
Le séjour d’Olieu et d’Ubertin de Casale à Florence vers la fin du Χαμ siècle ἃ sans doute contribué à accentuer le mouvement. Selon Wadding, à l’an 1307, n. 4, t. vi, 3e éd., p. 103, le Siennois frère Jacques de Tundo, dont la Chronique est aujourd’hui perdue, signale des spirituels en Toscane à cette année. Lors de la grande discussion sur la pauvreté à la cour papale (1309-1312) les esprits s’échauffèrent davantage. Tandis que les spirituels attendaient avec impatience l’issue de la querelle, les frères de la Communauté faisaient éprouver leur ressentiment aux zelanti. Ceux-ci, exaspérés et mal conseillés par un certain chanoine régulier de Sienne du nom de Martin, qui se déclarait prêt à défendre leur cause devant l’autorité pontificale, se laissèrent entraîner à des actes tout à fait condamnables. Après un conciliabule secret, les partisans de la réforme sortirent des couvents des custodies de Florence, d’Arezzo et de Sienne et s’emparèrent de vive force des couvents de Carmignano près Florence, d’Arezzo et d’Asciano dans le Siennois et en chassèrent les mitigés. Une tentative d’occuper de la même façon le couvent de Colle dans la vallée de l’Elsa échoua, comme échouèrent les efforts de la Communauté pour reprendre les couvents perdus. Tous ces incidents pénibles, qui doivent être fixés vers la fin de 1312 ou au commencement de l’année suivante, sont racontés par Ange de Clareno, Trib., 6, Archiv, τ. 11, p. 139; voir ibid., t. τ, p. 544, €. 1V, p. 25 sq. L’acte inconsidéré des spirituels toscans, loin de favoriser la cause pendante
devant le souverain pontife, ne put que fortement la compromettre. Aussi, par la bulle Ad nostri apostolatus, en date du 13 juillet 1313, Bullar. franc., t. v, p. 96, Clément V ordonna-t-il à l'archevêque de Gênes et aux évêques de Lucques et de Bologne de faire rentrer les fugitifs sous l’obéissance de leurs supérieurs légitimes et de restituer à l’unité de l’ordre les maisons occupées. Le prieur de Saint-Fidèle de Sienne, Bernard, fut chargé de l'exécution du décret pontifical. Le 15 février 1314, Bernard intima à trente-quatre spirituels nommément spécifiés de retourner à l’ordre dans le délai de soixante jours. Ce document a été publié par N. Papini, Notizie sicure. di S. Francesco, 2e éd., Foligno, 1924, p. 244 sq. A la même date le délégué ordonna de publier dans les églises le procès contre les fugitifs, instrument édité dans la Zeitschrift für Kirchengeschichle, t. xLv, 1926, p. 221 sq. Ces injonctions ayant manqué leur effet sur les coupables, le prieur Bernard, le 24 mai suivant, les excommunia et interdit les couvents occupés. Le texte de cette sentence dans Papini, loc. cit., p. 253 sq. L’évêque d’Arezzo promulgua la sentence dans sa cathédrale le 29 juin 1314. Cf. U. Pasqui, Documenti per la storia della città di Arezzo, t. 11, Florence, 1916, p. 528 sq.
Avant cette répression énergique voulue par Clément V, l’inquisiteur, frère Grimaldo de Prato, de concert avec l’évêque de Florence, avait déjà fait un procès aux dissidents qui, le 7 juillet 1313, protestèrent contre la sentence. Papini, loc. cil., p. 264 sq. Ne pouvant pas faire front longtemps aux deux condampnations, ils prirent le parti de fuir en Sicile, où ils avaient été précédés par un groupe qui s’y était rendu dès le commencement des troubles en Toscane. Ils y obéissaient à un certain frère Henri de Ceva et comp-
taient sur la protection du roi Frédéric, qui avait été
sous l'influence d’Arnaud de Villanova. Ils lui présentèrent une justification de leur manière d’agir. Dans Finke, Acta Aragonensia, t. 11, p. 661 sq. D’autre part le ministre général, Alexandre d'Alexandrie, dès le 12 novembre 1313, écrivit à Jacques IT, roi d'Aragon, en réclamant ses bons services auprès de son frère Frédéric, afin que ce dernier chassât les rebelles de son royaume. Jacques II, à la date du 4 février 1314, fit une démarche dans ce sens, mais en vain. Les deux lettres dans Finke, loc. cil., t. 11, p. 666 sq. Les lettres de Jean XXII au roi Frédéric, 15 mars 1317, Bullar. franc., των, p. 110, et celles du collège des cardinaux (parmi lesquels Jacques Colonna) aux évêques de Sicile, tbid.,t. v, p. 111, n. 1, n’eurent pas plus de succès. Seule la mauvaise humeur des fidèles de Palerme à l’égard des schismatiques réussit à les faire partir soit en Tunisie soit en Calabre. /bid., t. v, p. 320. Ils font dès lors partie des Fralicelles (voir l’article) condamnés par la bulle Gloriosam Ecclesiam du 23 janvier 1318, et dont on parlera ci-après.
4° Condamnation des spiriluels. — La cause des différents groupes des spirituels, qui traînait depuis des années, fut enfin terminée sous Jean XXII, qui, loin d’avoir la bienveillance de son prédécesseur à l’égard des rigoristes, trancha la question si longtemps débattue en faveur de la Communauté, c’est-à-dire de l’unité de l’ordre. Les raisons de ce changement d’attitude de la part de l’autorité suprême vis-à-vis des zelanti ne doivent pas être uniquement cherchées dans le tempérament du pape, mais dans l’évolution même de l’idée spirituelle. Dès la fin du pontificat de Clément V les tendances schismatiques de certains zelanti de la pauvreté franciscaine, notamment de ceux de Toscane, s'étaient manifestées ouvertement. La vacance du Saint-Siège pendant deux ans n'avait pas été de nature à faire disparaître cette tendance. Les spirituels de Provence, de leur côté, fortement provoqués par les autorités de la province, s'étaient ren-