LEUR CONDAMNATION
dus indépendants et avaient un grand nombre d’adhérents parmi les séculiers, qui n’inspiraient guère de confiance. Dans ces conditions peu favorables, le mouvement des spirituels franciscains s’approchait de la crise finale qui devait l’anéantir.
La nouvelle action contre les dissidents fut introduite par une dénonciation de la part de l’ordre. D’accord avec Michel de Césène, Raymond de Fronsac et Bonagratia de Bergame présentèrent dans un consistoire public une pétition dont les cinq points étaient tous dirigés contre les spirituels et leurs adhérents séculiers, les béguins. Archiv, t. 111, p. 27. Ceci eut lieu vers la fin de 1316. Bientôt après, Jean XXII cita les chefs du parti rigoriste, entre autre Ange de Clareno et Ubertin de Casale, à comparaître devant lui. Ange fut emprisonné et c’est dans sa prison qu’il composa sa fameuse Epistola excusatoria, par laquelle il se défendit vigoureusement du soupçon d'hérésie. Mis en liberté, il prit l’habit des célestins et retourna chez le cardinal Jacques Colonna. Ubertin de Casale, par une bulle du 1er octobre 1317, fut transféré dans l’ordre de Saint-Benoît et reçut commandement de fixer sa résidence dans le monastère de Gembloux en Belgique. Bullar. franc.,t. v, p.127. Il est cependant fort douteux qu’il y soit jamais allé. Dans tous les cas, en 1322, nous le trouvons à la cour d'Avignon, où il donne son avis sur la question de la pauvreté du Christ et de ses apôtres. Cf. L. Oliger, Documenta inedila ad historiam fraticellorum spectantia, Quaracchi, 1913, p. 22 sq. Enfin une bulle en date du 16 septembre 1325, Bullur. frane., τ. ν, p. 292, l’appelle vagabundus per mundum.
Le sort des spirituels provençaux et en général de ceux du midi de la France fut bien plus dur. Jean XXII par deux lettres pontificales du 17 avril 1317, adressées aux ofliciaux de Narbonne et de Béziers, Bullar. franc., t. v, p. 118 sq., les cita devant son tribunal. Le 22 mai suivant, ils arrivèrent au nombre de soixantequatre à Avignon et, sans aller au couvent, restèrent toute la nuit sur le seuil de la résidence papale. Lorsque Jean XXII les reçut le lendemain en audience, le fameux frère Bernard Délicieux, qui volontairement s'était associé aux prévenus, prit la parole pour défendre la cause des spirituels. Vu son passé orageux, c'était l’homme le moins indiqué dans la circonstance. Aussi les frères de la Communauté, en rappelant au pape ses démêlés politiques et ses querelles avec les inquisiteurs dominicains, eurent vite raison de lui : le pape le fit emprisonner sur-le-champ. Trois autres frères qui, à leur tour, tentèrent de plaider en faveur des rigoristes, n’eurent pas meilleure fortune: ils furent tous arrêtés. La masse des spirituels fut dirigée dans les couvents pour être détenue. Une commission d’enquête fut nommée et la discussion de 1309-1312 recommença, mais dans une mesure plus réduite et surtout dans une atmosphère beaucoup moins favorable. L'ordre était représenté par Bonagratia et Guillaume Astre, deux adversaires implacables des spirituels. Ehrle a publié des extraits de plusieurs réponses à leurs accusations, Archiv, €. 1V, p. 51-63. Comme fruit de ces discussions, Jean XXII, le 7 octobre 1317, publia la bulle Quorumdam exigil, Bullar. frane.,t. v, p.128, par laquelle il mitigeait en quelque sorte certaines restrictions de la décrétale Exivi relatives à la pauvreté. C'était en outre un dernier appel aux rigoristes à se soumettre. « Grande est la pauvreté, s’écrie le pape, mais plus grande est l'intégrité », entendant par cette dernière expression la discipline et l’unité de l’ordre franciscain. Michel de Césène, ministre général, soumit la bulle aux détenus, en leur demandant s'ils l’acceptaient et s'ils croyaient que le pape avait le pouvoir de légiférer en cette matière. Une bonne moitié se soumit, tandis que vingt-cinq répondirent négativement aux deux questions. Ils furent aussitôt
livrés à l’inquisiteur frère Michel Monachi, Bull. franc., t. v, p. 132, qui réussit à en réduire encore vingt à l’obéissance envers le souverain pontife. Plus tard un des cinq obstinés se rétracta et fut condamné au « mur », les quatre restants furent condamnés comme hérétiques et livrés au bras séculier, par sentence de l’inquisiteur, Marseille, 7 mai 1318, publiée par Baluze-Mansi, Miscellanea, t. 11, Lucques, 1761, p. 248 sq. C'étaient Jean Barrani de Toulouse, Déodat Michaelis, Guillaume Santonis et Ponce Rocha qui furent brûlés à Marseille. Les vingt autres durent abjurer publiquement leurs erreurs et, après avoir reçu les pénitences, furent dispersés dans différentes provinces de l’ordre. Quelques-uns semblent s'être réfugiés en Italie, puisque l’inquisiteur Michel Monachi adressant une lettre de Marseille, le 3 décembre 1319, au provincial de Toscane, enjoint à celui-ci de combattre certains pseudo-religieux qui avaient abjuré leurs erreurs dans les mains de l’inquisiteur mais étaient retombés et couraient maintenant par le monde. La lettre a été publiée par J.-M. Vidal, Bullaire de l’Inquisition française au xrv° siècle, Paris, 1913, p. 38, et par Oliger dans les Studi francescani, t. XXvVInt, 1931, p. 198.
Le mouvement des spirituels franciscains provencaux se termina ainsi sur le bûcher et dans les prisons claustrales. Cependant quelque étincelle s’en retrouve encore plus tard. C’est ainsi qu’en 1354 deux franciscains, Jean de Châtillon, prêtre, et François ab Aquata, frère laïc, d’abord emprisonnés à Carcassonne et ensuite conduits à Avignon, sont brûlés comme hérétiques à cause de leurs opinions sur les décrets de Jean XXIIrelatifs à la pauvreté du Christ et sur la légitimité de ce pape et deses successeurs. Voir Raynaldi, an 1354, n. 31. En même temps Jean de Roquetaillade était détenu dans les prisons de la cour pontificale pour ses prophéties et ses idées joachimites. Voir Wadding, Annales, à l’an 1357, n. 16-21, t. vint, 3e éd., p. 155-158. Ce sont les dernières traces du courant spirituel en France. Il est cependant assez significatif que les premiers observants français en présentant leurs griefs contre l’ordre au concile de Constance en 1415, se servent largement des idées exprimées par Ubertin de Casale lors de la grande discussion de 1309 à 1312. Voir Archiv. franc. hist, t. 1x,
Avant même la tragédie finale des spirituels provençaux, Jean XXII avait frappé les deux autres groupes, celui de la Marche d’Ancône, demeurant alors dans les environs de Rome, et celui de la Toscane réfugié en Sicile. Contre le premier il publia la bulle Sancta romana, 30 décembre 1317, Bullar. franc., t. v, p. 134, dans laquelle apparaît pour la première fois le nom de fraticelles, sous lequel les anciens spirituels, devenus schismatiques et hérétiques, seront dorénavant désignés. Le groupe toscan en Sicile est excommunié par la bulle Gloriosam Ecclesiam, 23 janvier 1318, Bullar. franc., t. V, p. 137. On lui reproche cinq erreurs principales : 1. Ils admettent deux Églises, l’une charnelle, comblée de richesses, souillée de crimes, dominée par le pape et les prélats inférieurs; l’autre spirituelle, pure, ornée de vertus, pauvre, dans laquelle eux seuls se trouvent et à laquelle eux-même; président par mérite de vie spirituelle. 2. Ils proclament que les prêtres et les autres ministres de l’Église sont privés de juridiction et du pouvoir du sacrement de l’ordre et qu’ils ne peuvent pas rendre sentence ni administrer les sacrements ni instruire le peuple, parce que dans les spirituels seuls résident la sain'eté et l’autorité de la vie spirituelle. 3. La troisième erreur est celle des vaudois, parce qu'ils enseignent qu’il ne faut, sous aucun prétexte, prêter serment, sous peine de péché mortel. 4. La quatrième erreur provenant encore de l’hérésie vaudoise, est que les prêtres en péché