SUAREZ. DOGMATIQUE, CARACTÈRES GÉNÉRAUX
voulu, d'offrir aux lecteurs de ce dictionnaire un compendium de chacun des traités dogmatiques de Suarez où les lignes maîtresses de son enseignement, entièrement débarrassées de l’accessoire et du superflu, fussent soulignées avec clarté et précision. Nous nous bornerons donc, après avoir très brièvement rappelé les caractères distinctifs de cette œuvre magistrale, à mettre ces caractères en évidence par un court exposé de quelques-unes des thèses de théologie scolastique où Suarez ἃ pris une position plus personnelle et plus discutée. Pour éviter toute polémique superflue puisque les idées de notre auteur en cette matière sont suffsamment connues, nous ne ferons dans ces thèses aucune place à ce qui concerne la controverse De auxiliis. Voir ici l’art. CONGRUISME, t. 111, col. 1120. Nous présenterons par contre ses idées sur la Trinité, l’Incarnation, l’état primitif de l’homme, le surnaturel, la justification, le mérite, la vision intuitive, l’efficacité de la prédestination et de la grâce.
I. CARACTÈRES GÉNÉRAUX. — 1° Suarez est d’abord sans contredit un auteur moderne. Qu’on le compare en effet aux théologiens qui l’ont précédé du Χαμ au xvie siècle, soit au Docteur angélique, soit aux premiers représentants du thomisme tels que Paludanus et Capréolus, soit à Duns Scot et à son école, soit aux apologistes de l’école de Louvain tels que Ruard Tapper et Driedo, soit à Cajétan et aux principaux auteurs de l’époque du concile de Trente comme Vitoria, Dom. Soto et Medina, on trouvera entre leur œuvre et la sienne des divergences essentielles dans l’exposé et la discussion des problèmes théologiques. Nul comme lui parmi ses prédécesseurs ou même parmi ses contemporains n’a eu le souci de traiter scientifiquement, dans toute leur ampleur, les principales questions dogmatiques en les divisant en thèses nettement séparées, en signalant les origines historiques des controverses plus importantes, en rappelant toutes les opinions émises à leur sujet soit par les hérétiques, soit par les catholiques, avec les principaux arguments mis en avant pour les défendre, en recensant et analysant aussi exactement que possible tous les documents patristiques ou conciliaires qui s’y rapportent, en donnant enfin à chaque solution la note théologique qui lui convient. Quoique de nombreux ouvrages de Suarez se présentent comme des commentaires de saint Thomas, quelle différence entre le Maître et le disciple dans la façon de traiter le même sujet! Il suffit pour s’en rendre compte de parcourir du regard, en tête d’un tome de Suarez, l’énumération des questions et articles de la Somme qu’il prend pour base de son étude et celle des chapitres et sections où il exprime sa propre doctrine.
29 D’autre part, le contraste n’est pas moins éclatant entre les commentaires suaréziens de saint Thomas et la plupart des autres. Chez ces derniers le respect du texte est poussé si loin, qu’on n’ose guère s’écarter de son sens le plus littéral; tout au plus, quand il y a doute, se contente-t-on de rapprocher matériellement divers passages où se retrouvent les mêmes idées et les mêmes mots, comme si l’on croyait porter atteinte à l’autorité du Maître en ayant l’air d'admettre que son opinion puisse jamais prêter à discussion, que certaines données du problème lui aient échappé, qu’il y ait eu parfois certains flottements dans sa pensée et même certaines oppositions difficiles à résoudre entre les solutions qu’il a proposées d’un même problème à diverses époques de sa vie ou en diverses parties de son œuvre, enfin que des controverses plus récentes ou de nouvelles définitions du magistère aient pu faire avancer certaines questions au point qu’il soit devenu nécessaire de les envisager et de les trancher au xvi° ou au xx® siècle tout autre-
Quoique le respect professé par Suarez pour saint Thomas ne le cède à celui d'aucun autre théologien, il ne lui a pas dicté la même attitude à l’égard du saint docteur. Ne croyant pas que ce fût porter atteinte à la gloire d’un génie, si incontesté qu’il puisse être, que de lui reconnaître des limites dans lesquelles l’ont nécessairement enfermé soit les imperfections de l’intelligence humaine, soit les conditions du travail scientifique à une époque donnée, il ne s’est jamais étonné de rencontrer chez saint Thomas à côté des vues les plus justes et les plus profondes, des obscurités, des omissions, des assertions contestables. Aussi, là où la doctrine du Maître lui semble manquer de clarté s'est-il fait un devoir, en toute objectivité, d’abord d’avouer son impuissance à la comprendre, puis de chercher à lui donner un sens acceptable et cohérent par une exégèse inspirée des méthodes scientifiques les plus rigoureuses, préférant en tout cas renoncer parfois à en percer le mystère que de l’interpréter arbitrairement en l’intégrant dans une synthèse personnelle. De même ne s'est-il jamais fait scrupule de discuter point par point, avant de l’admettre, l’enseignement de la Somme, s’y conformant avec d’autant plus de conviction lorsqu'il le reconnaissait solidement fondé, s’y ralliant de préférence à tout autre quand, tout bien pesé et examiné, il lui semblait impossible d’arriver à une certitude sur tel point controversé, mais l’abandonnant par contre sans hésiter, lorsque, par suite d'arguments ou de documents nouveaux apportés au débat, il lui semblait devenu désormais insuffisant ou insoutenable. Serait-ce là vraiment faire preuve d’étroitesse ou d’infirmité d’esprit? N'est-ce pas plutôt ainsi qu’aurait voulu lui-même être traité celui qui ne fut pas seulement l’un des plus grands et des plus respectés de tous les maîtres, mais aussi l’un des plus sagement indépendants et des plus soucieux du progrès intellectuel?
3° Théologien moderne et indépendant, Suarez a été de plus un prodigieux érudit. Ce n’est pas seulement en effet par l’analyse exacte et la discussion pénétrante de leurs principales thèses qu’il sera d’un précieux secours à qui cherche à pénétrer au cœur de la doctrine des deux grands maîtres de la théologie catholique : saint Augustin et saint Thomas, mais aussi par l’abondance des citations qu’il a faites de leurs différentes œuvres. Seule une pratique constante et familière de leurs écrits a pu lui permettre ces accumulations et ces rapprochements de textes concernant toutes les questions en litige à propos de leur enseignement. Que l’on se rallie ou non à l'interprétation qu’il a donnée de ces textes, au moins y aura-t-il toujours sérieux profit à s’y référer et à la connaître.
L'étude critique à laquelle Suarez s’est livré sur les auteurs les plus notables, de toute école, qui se sont succédé du xx siècle jusqu’au concile de Trente, n’est pas moins remarquable. Nulle part sans doute Durand, Duns Scot et les nominalistes Paludanus, Capréolus, Dom. Soto et Médina n’ont été aussi minutieusement exposés et commentés. On trouvera chez lui, après l'énoncé de leurs thèses, leurs arguments, la mise en balance de leur fort et de leur faible, puis un jugement sans parti pris qui adopte ou rejette leurs conclusions. « Eclectismel » a-t-on dit. Pour être courant, ce reproche dédaigneux n’en est pas fondé pour autant. Car, d’abord, n’y aura-t-il pas toujours avantage, en quelque controverse que ce soit, à entrer en contact avec un esprit qui a poussé aussi loin le souci de s’informer du contenu et des fondements de toutes les opinions avant de formuler la sienne? Par ailleurs n’y a-t-il pas éclectisme et éclectisme, pure compilation et assimilation judicieuse? Est-il vrai enfin qu’une intelligence ne fait montre de puissance que dans la mesure où elle élabore, sur l’ensemble de la théologie ou sur