SUAREZ. DOGMATIQUE, L’INCARNATION
trouve exactement la même en chacune de celles-là. Par ailleurs, le fait de subsister en trois hypostases n’ajoute rien à la perfection de la divinité en tant que telle, une perfection infinie n'étant point susceptible de s’accroître. Zbid., n. 6, p. 609.
III. L’INCARNATION. — 1° La cause principale de l’incarnation. — C'est après une longue introduction sur la convenance et la nécessité de l’incarnation, que Suarez aborde la question très controversée du motif pour lequel elle a été voulue et réalisée.
1. Questions préalables. — On pourrait, il est vrai, se demander si cette question se pose vraiment, étant donné qu’en Dieu intelligence et volonté se confondent et qu’il ne semble pas dès lors y avoir en lui de fondement à une distinction entre les motifs pour lesquels il se décide et cette décision elle-même. Autrement dit, le problème de la cause de l’incarnation n’a de sens que dans la mesure où il est permis de considérer tel acte des facultés divines comme antérieur ou postérieur à tel autre.
Ce n’est pas le lieu de discuter les différentes opinions émises à ce sujet. Notons seulement celle de Suarez d’après qui les vouloirs de l’Être infini peuvent être conçus par nous comme virtuellement postérieurs à ses projets, parce qu’il y a vraiment dans sa nature un fondement qui justifie l’ordre de succession suivant lequel notre esprit est forcé de se les représenter les uns par rapport aux autres. Disp. V, sect. 1, n. 1, ἘΠΕ. 197:
Ainsi sommes-nous en droit de ranger, suivant les cas, telles opérations de l'intelligence divine avant ou après telles opérations de sa volonté et, de même, tels actes de chacune de ces deux puissances avant ou après tels autres. Enfin pouvons-nous, en vertu du même principe, distinguer chez le Créateur une science de simple intelligence concernant les possibles, une science de vision concernant les réalités présentes ou futures, et une science moyenne concernant les futuribles. Zbid., n. 6, p. 199.
Il suit encore de là qu’il est permis de discuter si, dans les plans de la Providence, l'intention de la fin précède nécessairement le choix des moyens. Sur ce dernier point, on peut dire en général que, s’il s’agit d’une intention visant un but qui nesera pas atteint, comme par exemple, la volonté salvifique universelle, cette intention, pour être conçue avecsagesse, suppose les moyens de la mener à bonne fin connus comme possibles et suffisants. S’il s’agit, par contre, d’une intention efficace, c’est-à-dire dirigée vers un but qui doit être atteint, elle est nécessairement accompagnée de la science de vision des moyens qui y mènent sans faute et précédée de la science conditionnelle des moyens capables d’y mener sûrement. Zbid., n. 7 et 8, p. 200.
De ce que cette dernière soit antérieure au choix de la fin et nécessaire à sa réalisation, il n’en résulte nullement toutefois qu’elle soit le motif déterminant de cette élection; ainsi Dieu n’a-t-il pas créé le monde à cause de nos mérites, bien qu’il sût que nous les gagnerions s’il le créait. Zbid., n. 10, p. 202.
Le mystère, d’ailleurs, ne consiste point seulement en ce que l’on puisse, sans faire complètement erreur, attribuer à une nature parfaitement simple et immuable des actes successifs, comme un choix précédé et provoqué par le désir de parvenir à une fin, mais même un seul acte libre par lequel cette nature se décide, par exemple, à racheter le monde plutôt qu’à l’abandonner après sa chute, et cela de telle façon qu’elle demeure identiquement la même dans les deux hypothèses, ne gagnant pas plus à vouloir qu’elle ne perd à ne vouloir pas. Quand nous parlons d’une élection que Dieu a faite, nous ne signifions donc point par là un changement survenu en lui et ce n’est pas non plus, d’après Suarez,
parce qu’il s’est produit une modification dans le monde créé que nous pouvons dire qu’il a opté dans un sens ou dans l’autre, car les êtres ne sont pas voulus par lui parce qu’il les réalise, mais au contraire ils sont réalisés parce qu'il les a voulus, si bien que c’est en lui et non au dehors que se trouve toute la raison de son vouloir. Zbid., n. 22, p. 206.
A la lumière de ces principes, sans doute sera-t-il plus aisé de comprendre pourquoi les grands docteurs se sont demandés quels étaient les motifs de l’incarnation et dans quelle mesure les solutions qu’ils ont proposées à ce problème sont capables de le résoudre.
2. Le problème du motif de l'incarnation et les diverses réponses. — L'intérêt de la question se comprend aisément : il s’agit de savoir si le Christ a été prédestiné par Dieu avant ou après la prévision du péché originel, en d’autres termes s’il est avant tout rédempteur ou s’il est, au contraire, d’abord la fin de la création et le premier des prédestinés, de telle façon que, s’il n’avait pas dû venir un jour sur la terre, rien n’eût jamais existé et le ciel ne se fût ouvert pour personne, ni homme, ni ange.
Entre ces deux hypothèses, saint Thomas et tous ses disciples ont choisi la première, s’appuyant sur l’Écriture qui ne donne guère d’autre raison de l’incarnation que le rachat du péché, sur les Pères qui ont parlé dans le même sens et sur le symbole de Nicée n’indiquant, lui aussi, comme but à l’union du Verbe avec notre nature que le salut des hommes : propter nostram salutem incarnatus est. Sect. 11, n. 1 sq., p. 216.
D’autres grands docteurs, cependant, Alexandre de Halès, Albert le Grand, Duns Scot soutiennent que la venue du Christ parmi nous a eu pour premier objet de manifester au dehors la bonté divine, soit que le Seigneur ait voulu avant tout, comme le pense le Docteur subtil, des élus qui partagent sa béatitude et dont son Fils serait le chef, soit que d’une manière plus générale il ait estimé qu'aucune création n’était digne de sa charité infinie si son Fils n'en était le centre et le couronnement. Zbid., n. 10, p. 219.
Entre ces deux opinions extrêmes, Suarez en signale deux autres plus complexes qu’il n’attribue pourtant à aucun auteur. Suivant la première, Dieu ayant sous les yeux tous les mondes possibles et particulièrement l’un d’eux se caractérisant par la création des anges et des hommes, les mystères de la grâce et de l’union hypostatique, la permission du péché et la rédemption, aurait choisi ce dernier sans doute à cause de la perfection spéciale dont il était redevable à l’incarnation, mais sans considérer toutefois si celle-ci était ou non la conséquence d’une faute. Ainsi la chute du genre humain aurait-elle été acceptée et l’existence du Christ décidée en un seul et même moment, sans que l’une ou l’autre puisse prétendre à la première place dans l'intention divine. ἃ quoi d’ailleurs rien ne s'oppose, puisque l’incarnation n’est rattachée par aucun lien nécessaire à la rédemption. Zbid., n. 11, p. 220.
D’après la seconde de ces opinions intermédiaires, Dieu aurait d’abord décrété que, pour la glorification de ses divers attributs dans l’univers, l’une des personnes de la Trinité s’unirait hypostatiquement à une créature, sans préciser que ce serait le Verbe, ni que ce serait à la nature humaine. Le Christ n’aurait, par contre, été prédestiné qu'après la permission du péché originel. Ainsi la fin primordiale de l’incarnation serait-elle le rachat du péché, tandis que l'union hypostatique aurait pour but de donner un chef parfait aux anges et aux hommes. Zbid., n. 12, p. 220.
3. Position prise par Suarez. — Suarez ne se rallie complètement à aucun de ces quatre systèmes. Il reconnaît pourtant, dans le commentaire qu’il en donne, une très grande probabilité à l’opinion de saint Thomas. Comment., n. 3, p. 195. Il conteste seulement que