‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 341 sur 457 · SUAREZ. DOGMATIQUE, L’'INCARNATION · texte numérisé non relu

SUAREZ. DOGMATIQUE, L’'INCARNATION

l'Écriture assigne « partout », comme il est dit dans la Somme, III, q. 1, ἃ. 3, l’expiation de nos fautes comme motif à l’incarnation, car elle l’attribue parfois à d’autres causes qu’il est difficile de considérer comme se confondant avec la rédemption et comme incluses en elle. Rien n’empêche même de soutenir que ces dernières causes étaient prédominantes dans l'intention de Dieu, bien qu'ayant été plus rarement mentionnées dans les Livres saints. Zbid., n. 5, p. 188.

Certains arguments du Docteur angélique prêtent du reste à discussion. Ainsi quand il soutient que la prédestination suppose la prescience des futurs et en conclut que Dieu n’a décrété l’incarnation qu'après avoir prévu le péché, comme il lui arrive de ne vouloir le salut d’un homme qu’eu égard aux prières d’un autre, prædestinat salutem alicujus hominis per orationes aliorum implendam. Comparaison fort mal choïsie, fait observer Suarez, car aucune prière ne peut valoir à quelqu'un son élection à la vie éternelle, cette élection étant nécessairement gratuite et indépendante de toute prescience de bonnes œuvres ou mérites.

D'autre part saint Thomas concède qu’Adam avant sa chute a connu le Christ et qu’il a eu la foi en lui, comme le prouvent soit les paroles par lesquelles, lors de son mariage avec ἔνθ, il prophétisa l’union de Notre-Seigneur et de l’Église, soit le simple fait qu'il avait la grâce sanctifiante, Dieu n’ayant pas pu ne pas lui révéler à quel médiateur il la devait.

Le saint docteur précise toutefois que l’incarnation ne fut pas dévoilée à nos premiers parents comme une rédemption, mais seulement comme un moyen pour accéder à la béatitude. A quoi Suarez de répondre que, s’il est permis au Seigneur de faire part à quelqu'un de l’incarnation de son Fils en lui donnant une raison qui n’est pas la vraie ou tout au moins la principale, il se pourrait de même fort bien que les nombreux textes de l'Écriture attribuant à cette incarnation un but de rédemption, ne nous en aient pas non plus indiqué le motif primordial. 1bid., ἢ. 11, 12, 13, p. 192.

Ces critiques n’empêchent pas Suarez de déclarer une seconde fois, en concluant, que la doctrine révélée favorise beaucoup la thèse de saint Thomas et lui assure un solide fondement dogmatique. Zbid., n. 14, Ρ. 193:

Toutefois, en ce qui le concerne, il se refuse à admettre que l’incarnation n'ait été voulue par Dieu qu'accidentellement, pour ainsi dire, et comme retouche à son plan primitif contrecarré par la faute d'Adam. D'après lui, le Christ ne pouvait pas ne pas avoir la première place, comme chef et fin de toutes les créatures, dans l'intention initiale du Seigneur de se communiquer au dehors. Ainsi faudrait-il comprendre ces paroles de l’Ancien Testament : Dominus possedit me in initio viarum suarum, si souvent appliquées par les Pères à la Sagesse faite homme, et de même celles de saint Paul : Primogenilus omnis creaturæ...; omnia per ipsum, el in ipso creata sunt.. : ut sit in omnibus ipse primatum lenens. Gol., 1, 15 sq.

Or, ces passages de l’Écriture se concilient fort bien avec ceux qui semblent plutôt donner à l’incarnation une fin réparatrice, pour peu que l’on distingue dans la création l’ordre d'intention de l’ordre d’exécution. Parmi les mondes possibles, en effet, Dieu en prévoyait un où l’homme, élevé à l’état surnaturel et soumis à une épreuve, succomberait à la tentation, puis serait racheté par le Verbe hypostatiquement uni à notre nature. Or, connaissant par sa science moyenne ces futurs conditionnels, rien ne s’opposait à ce qu'ayant d’abord formé l'intention de faire du Christ le couronnement de ses œuvres au dehors, il ait jugé que ce dessein serait précisément exécuté de façon très satisfaisante pour sa sagesse, sa justice et sa miséricorde, dans une humanité d’abord comblée de ses dons, puis

déchue et punie, enfin pardonnée et rétablie dans ses privilèges grâce à son Fils incarné.

Ainsi les textes inspirés faisant de Notre-Seigneur le premier-né des créatures et des prédestinés auraientils trait à l’ordre d'intention et nous manifesteraientils la raison prédominante de l’existence de l'univers. Quant à ceux qui, au contraire, nous présentent le Christ comme un Sauveur, il faudrait les entendre de l’ordre d'exécution et du mode particulier suivant lequel le primat sur les hommes et les choses a été donné en fait au Fils de Dieu.

Bien loin, par conséquent, que le projet de l’incarnation soit né du besoin d’un rédempteur après la chute, il était antérieur, au moins logiquement, à la permission du péché, celle-ci ne fournissant qu’une occasion propice de le réaliser d’admirable façon. Disp. V, sect. 11, n. 16, p. 223.

A cette raison fondamentale, Suarez en ajoute une autre beaucoup plus systématique et d’ailleurs beaucoup plus discutable. D’après sa théorie de la prédestination, concordant sur ce point avec celle de Bellarmin et celle des bañéziens, tout a été subordonné dans la production de l’univers, tant dans l’ordre de la nature que dans l’ordre de la grâce, au choix d’un nombre déterminé d’élus. La préparation des moyens par lesquels ils seraient sauvés n’est venue qu’en second lieu. Or, la permission du péché d'Adam doit être considérée comme un moyen de salut pour lui et pour ceux de ses descendants qui l’accompagneront dans la béatitude. L'élection des prédestinés et du Christ, leur chef, lui a donc été antérieure. D’où il faut évidemment conclure que le Verbe incarné a d’abord été voulu de Dieu comme premier-né des élus, avant d’être investi de sa mission rédemptrice. Zbid., n. 17 et 19, p. 224.

A quoi les thomistes répliqueront sans doute que cette dernière démonstration suppose précisément ce qui serait à prouver, savoir que le Christ aurait fait partie des prédestinés en toute hypothèse, même si la permission du péché n’avait pas compté parmi les moyens contribuant à les sauver. Il reste cependant, en faveur de l’argument de Suarez, que quiconque fait passer la détermination par Dieu d’un certain nombre d’élus avant toute discrimination des moyens qui doivent les conduire au ciel, et soutient en même temps que la rédemption fut la première cause de l’incarnation se trouve par là-même obligé d'admettre que des hommes ont été prédestinés avant le Christ, l’existence de celui-ci n'ayant été décrétée qu'après la leur, comme instrument de leur salut. Zbid., n. 19 et 20, p. 225.

Il est bon de noter toutefois que, dans la thèse suarézienne, le Verbe incarné n’a pas été prédestiné avant les autres élus mais en même temps. Il n’en est pas moins le premier d’entre eux, car aucun n’a de priorité sur lui et il est la raison d’être de leur élection à tous. Ibid., τι. 27 et 29, p. 229.

On peut se demander pourtant si, au premier instant de raison où Dieu se décida à faire de son Fils le premier-né des créatures, il le choisit également pour rédempteur, ou s’il faut distinguer comme deux moments dans sa détermination, l’un où il conféra d’abord au Christ le primat de l’univers, l’autre où il le chargea d’expier nos fautes. Au moins la question se pose-t-elle dans les systèmes de Duns Scot et de Suarez, où la réparation du péché n’est point la fin principale de l’incarnation.

D’après le Docteur subtil, l’'Homme-Dieu n’a pas été prédestiné comme sauveur en même temps que comme chef des élus. Après s’être attardé quelque peu à examiner le pour et le contre des arguments, Suarez aboutit à la même conclusion.

Le terme du vouloir créateur, fait-il observer, peut être envisagé de deux façons différentes : soit au con-

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