DOGMATIQUE, L’'INCARNATION
cret et tel qu'il se présentait dans son ensemble à l'intelligence divine, au moment où le monde fut tiré du néant, soit tel que notre esprit le conçoit et avec les relations qu'il y établit entre certains éléments considérés comme fins et certains autres considérés comme moyens. Sous le premier aspect, il est clair que l’ordre de Providence dans lequel nous vivons a été voulu tel quel avec ses diverses parties : nature, grâce, union hypostatique, permission du péché etrédemption,sans aucune priorité de l’un des composants sur les autres. Ce n’est point d’ailleurs sous cet angle que se pose le problème dont il est ici question. Mais, à l’envisager du second point de vue, selon lequel les divers éléments de la création peuvent être tenus par notre esprit comme ayant été décrétés à divers moments, il ne semble guère admissible que le Christ ait été prédestiné in eodem signo rationis à titre de fin primordiale de l’univers et à titre de sauveur. Car, si rien ne s’opposait à ce que Dieu prit les mérites et la gloire de son Fils comme un but excellent à poursuivre pour lui-même et en vue duquel il était convenable de produire le monde et d’en organiser le cours, il n’en allait point de même d’une passion rédemptrice supposant à la fois le crime des bourreaux nécessaire à sa consommation et le péché de nos premiers parents qui en fournit la cause. Une mort impliquant des fautes commises ne peut être, en effet, choisie pour fin principale de l’acte créateur, comme peut fort bien l’être au contrairela sainteté du Verbe, source et modèle de celle des autres élus. Disp. V, sect. τ, ἢ. 5 et 6, p. 234.
Précisant encore davantage sa doctrine, Suarez se demande alors si ceux qui conçoivent la rédemption comme n’ayant été voulue qu'après le primat du Christ sur les créatures, peuvent néanmoins soutenir qu’elle a été l’un des motifs déterminants de la substance même du mystère de l’incarnation et non pas seulement de l’une de ses modalités : savoir, qu’il soit réalisé dans une humanité souffrante et humiliée plutôt qu'heureuse et triomphante. Zbid., sect. 1v, n. 2-6, p. 239. D’après lui, bien que l’incarnation ait eu différentes causes qui ne peuvent être considérées comme ayant agi au même moment {in eodem signo) sur la volonté divine, il n’y a pourtant aucune difficulté à ce qu’elle soit due entièrement et dans ce qu’elle a de plus essentiel, à chacune de ces causes comme si son influence avait été la seule à s’exercer. Zbid., n. 7, p. 241. En attribuant l’union hypostatique du Verbe avec notre nature à des motifs divers, l’Écriture et les Pères ne laissent entendre nulle part que l’un ait influé sur le Seigneur de façon moins décisive ou plus partielle que les autres. Zbid., n. 9 sq., p. 242. De soi, ces motifs n'avaient nul besoin d’être réunis pour justifier la réalisation du mystère ; ils suffisaient tous isolément. Au moins n’y a-t-il point de doute qu’il en était ainsi de la seule primauté sur les créatures ou de la seule rédemption. Zbid., n. 14 sq., p. 244. Il ne répugne pas du reste qu’une résolution soit dictée par plusieurs raisons aussi efficaces l’une que l’autre à la provoquer, ou qu’elle soit sanctionnée par de multiples actes de volonté soit réellement, soit logiquement distincts. Ainsi puis-je vouloir me rendre à Rome pour mon agrément, puis, apprenant qu’un de mes amis s’y trouve dans l’embarras, vouloir y aller aussi pour le tirer d’affaire, si bien que j'aurais fait le voyage pour cette dernière raison, si la première n’avait pas existé. De même rien ne s’opposait-il à ce que Dieu décrétât l’incarnation pour différents motifs aussi décisifs l’un que l’autre aux yeux de sa sagesse. Zbid., n. 22 sq., p. 246.
ΠῚ semble que, ces explications données, Suarez de- | vrait en arriver à la conclusion que, même si Adam
n’avait point péché, le Christ se serait incarné. Il n’en | vient pourtant à cette déduction qu'avec d’impor-
tantes réserves et juge nécessaire de distinguer entre tel ou tel décret d’incarnation que Dieu aurait pu porter et celui qu’il a porté, de fait, lorsqu'il se résolut à créer. La raison principale de l’union hypostatique du Verbe avec notre nature n’étant point, d’après lui, la rédemption, pourquoi cette union n’aurait-elle pas pu, de soi, se réaliser dans un ordre de choses où Adam n’eût point péché? Cependant, étant données les conditions concrètes dans lesquelles fut produit notre univers, Suarez n’en affirme pas moins que, sans la faute de nos premiers parents, le Christ n’aurait pas existé. Sans doute n’admet-il pas que ce soit avant tout pour réparer leur désobéissance qu’il est venu sur la terre, s'étant incarné pour manifester le mieux possible la sagesse, la bonté, la justice et la miséricorde infinies. Néanmoins celui qui le prédestinait dans cette intention ayant au même moment sous les yeux, grâce à sa science moyenne, un monde où ces quatre attributs de son essence étaient glorifiés d’une manière aussi conforme à son dessein qu’il pouvait le souhaiter, se trouvait pour ainsi dire obligé, sous peine d’inconséquence avec lui-même, de créer de préférence à tout autre ce monde-là qui était celui où son Fils s’incarnait pour nous sauver.
En affirmant que le Christ ne se serait pas fait l’un des nôtres si le péché originel n’avait pas été commis, Suarez n'’aflirme donc pas que la rédemption fut la seule ou la première raison de son existence. Bien au contraire, il le nie. Mais, à son avis, elle était impliquée de telle manière dans l'intention qui détermina le Seigneur à créer que cette dernière intention cessait d’être réalisable du moment qu’il n’y avait plus de péché à réparer. Ainsi le dessein d’un homme qui aurait décidé d’aller à Rome de façon confortable, n'est-il plus exécutable si ce voyage ne peut se faire sans fatigue et sans désagréments. De même Dieu cherchant la glorification de certains de ses attributs et constatant, à la lumière de sa science moyenne, quel’expiation par son Fils des fautes du genre humain est seule à lui procurer cette gloire exactement comme il la désire, se serait abstenu de décréter l’incarnation si Adam ne lui avait pas désobéi.
Par ces explications, Suarez se flatte d’avoir à peu près rejoint la doctrine thomiste tout en gardant ce qu’il y ἃ de meilleur dans celle des scotistes. On lui objectera sans doute qu’il est vraiment étrange qu’une incarnation ayant pour but de donner au Fils de Dieu le primat sur la création ait été décrétée de telle façon qu’elle fût irréalisable ailleurs que dans un monde déchu réclamant un rédempteur. Et s’il en a été vraiment ainsi, est-ce qu’en prédestinant le Christ comme chef des élus, le Seigneur ne le prédestinait point par là-même comme rédempteur, le premier de ces deux titres équivalant, à si peu de chose près, au second qu’il ne pouvait être conféré sans lui? Mais alors la rédemption ne faisait-elle pas partie de la fin primordiale de l’univers et, comme elle exige un péché à réparer, Dieu n’aurait-il pas voulu d’abord qu’une faute fût commise pour que son Fils l’expiât et acquit par ce sacrifice la royauté du monde telle qu'il désirait la lui conférer?
I1 importe d’autant plus à Suarez de réfuter cette objection que, d’après lui, Dieu n’a pas prédestiné le Christ comme premier-né des créatures et comme sauveur in eodem signo ralionis, justement parce qu’il n'aurait pu le faire sans se fixer la mort de son Fils et les péchés qu'elle impliquait comme des buts recherchés au moins implicitement pour eux-mêmes. Ne se contredit-il pas en affirmant après cela que l'univers n'aurait pas été produit si la faute d'Adam n'avait pas rendu nécessaire la passion du Christ? Cette faute et cette passion étaient donc si bien la fin de la création que sans elle celle-ci n’aurait pas eu lieu.