‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 343 sur 457 · SUAREZ. DOGMATIQUE, L’INCARNATION · texte numérisé non relu

SUAREZ. DOGMATIQUE, L’INCARNATION

A cette objection qu'il soulève d’ailleurs lui-même contre sa thèse, Suarez répond que, suivant son explication, il n’y a aucun lien de droit entre laroyauté du monde, telle que Dieu entend la conférer à son Fils et le péché dont la permission entraînant le besoin d’une rédemption transforme par là-même le premier-né des créatures en un sauveur. Il n’y a entre ces deux faces de la prédestination du Christ qu’un lien de fait, établi par la science moyenne, laquelle montre au Seigneur entre l’une et l’autre une si parfaite harmonie qu’il lui devient impossible de les vouloir isolément. Ainsi, comme le péché n’est essentiellement inclus ni dans l’objet de la fin principale de l’incarnation, ni dans le motif pour lequel elle est recherchée, il n’y aurait point de difficulté, d’après Suarez, à ce que cette fin coïncidât matériellement avec une autre de rang secondaire impliquant, elle, parmi ses éléments constitutifs le mal et son expiation. Disp. V, sect. v, n.7, 8,17, p.254,

Il n’en reste pas moins qu’en se prononçant pour la première de ces fins Dieu sait fort bien qu’elle est pratiquement inséparable de la seconde. Peut-on vraiment soutenir, dans ces conditions, qu’en choisissant et poursuivant celle-là, il ne choisit et ne poursuit pas en même temps celle-ci et le péché qu’elle implique? D’aucuns, sans doute, ne partageront pas l’avis de Suarez sur ce point.

20 Le mystère de l’union hypostatique. — De quelque façon que l’on conçoive et explique l’union hypostatique, l’on se heurtera à d’insurmontables difficultés. N'y a-t-il pas d’abord contradiction métaphysique à ce que la nature humaine subsiste par la subsistence du Verbe? Puisque pour toute substance complète c’est exactement la même chose d'exister et de subsister, comment subsister par autrui quand on existe par soi-même? N’admettant ni distinction réelle entre essence et existence, ni possibilité pour l’essence créée du Christ d’exister par l’être du Verbe, Suarez répond à l’objection que, tout en étant spécifiquement semblable à la nôtre, l’existence contingente du Sauveur n'était pourtant pas tout à fait complète parce qu’il lui manquait d’être personnelle. D’après lui, par conséquent, dans une nature substantielle, exister ne dit point par sa notion même exister en soi et par soi sans le concours d’une personnalité étrangère, mais simplement avoir été tiré du néant et par là se trouver capable de devenir un individu ou une personne. Sans doute, à moins d’un miracle qui s’opposerait au cours normal des choses, la subsistence émane-t-elle spontanément de toute existence substantielle. Mais, le miracle étant toujours possible, il faut donc considérer la subsistence comme un mode positif distinct de la nature créée et venant l’achever de telle manière que, constituant un tout fermé sur lui-même, elle n’ait plus besoin d’être sustentée par autrui. Disp. VIII, sect. 1v, p. 360.

Bien que son être fini ait toujours été dépourvu de ce mode, le Christ n’en était pas moins un homme parfait, parce qu’il subsistait de façon plus élevée dans le Verbe. Zbid., n. 5, p. 362. D'autre part, s’il arrivait que son humanité perdit son hypostase divine, il faudrait l’action d’une cause efliciente pour lui donner une nouvelle personnalité de même ordre que la nôtre. Comment, en effet, conférer autrement à un sujet un mode physique dont il est dépourvu. Zbid., n. 7, p. 362. Les raisons ne manquent pas pour croire que la causalité requise en pareil cas devrait être exercée par un agent extérieur; toutefois on admet communément qu'elle viendrait plutôt du dedans, étant admis que la subsistence résulte connaturellement des virtualités de chaque essence au même titre que ses différentes propriétés quand aucune influence prépondérante en sens contraire ne s’y oppose. Zbid., n. 9 et 10, p. 363.

Mais, dans ces conditions, le Verbe ne fait-il pas violence à l'humanité du Christ et ne contrecarre-t-il pas son appétit inné en empêchant qu'elle ne se donne pour ainsi dire d’elle-même la personnalité qui lui convient normalement? Non, répond Suarez, car si une perfection communiquée surnaturellement à une créature élève cette créature au-dessus de son niveau normal, jamais elle ne contredit ses tendances foncières. Autrement dit, ne fait violence à une nature que ce qui lui est contraire, non pas ce qui la hausse audelà de ce à quoi il lui est strictement permis de prétendre. Ainsi, bien qu’en s’unissant hypostatiquement à une humanité le Verbe n'ait ni supprimé ni rempli la capacité qu’elle avait d’être pourvue d’une personnalité mesurée à sa propre perfection, il lui a cependant ôté tout appétit et tout désir de cette personnalité en l’élevant à une autre infiniment plus parfaite. On ne souffre pas d’être privé d’une perfection lorsque cette privation est due à la présence et à la possession d’un bien beaucoup meilleur et qui supplée abondamment aux avantages du premier. Zbid., n. 12, 15, 16, p. 365.

Il est beaucoup plus malaisé de comprendre comment le Verbe peut s’unir à une nature créée et la faire hypostatiquement sienne sans changer le moins du monde; c’est même là ce qu’il y a de plus obscur dans ce mystère. Cette union ne se réalise pourtant pas sans une modification de l'humanité, comme il vient d’être expliqué; quant au Fils de Dieu, ce qui permet de l'appeler homme, c’est qu’en vertu de la susdite modification, il subsiste réellement dans une nature semblable à la nôtre. S’il serait inexact de dire qu’il doit son nom d'homme à une cause intrinsèque, comme le serait une forme inhérente à sa substance, ilne le doit certainement pas non plus à une cause d’ordre purement extrinsèque, car la nature qui lui vaut d’être ainsi appelé lui est si intimement jointe qu’on ne peut pas la considérer comme lui étant vraiment extérieure. Ibid., n. 19, 20, 21, p. 367.

Il reste une dernière difficulté, propre celle-ci à la thèse de Suarez. Étant admis que la subsistence doit être conçue comme un mode de la nature, comment le Verbe peut-il servir de subsistence à l’humanité du Christ. alors qu’il y ἃ distinction réelle entre elle et lui? Suarez répond qu’en fait de composition entre nature et personne il est inadmissible de vouloir comparer exactement ce qui se passe chez les créatures en vertu de la loi commune avec l’union tout à fait extraordinaire qui s’est consommée dans l’incarnation. D'ailleurs si le Verbe ne peut être considéré comme un mode de l’humanité du Sauveur, au moins est-ce grâce au mode par lequel cette humanité a été jointe à lui qu’il la fait subsister. Zbid., n. 26, p. 369.

IV. INNOCENCE PRIMITIVE DE L'HOMME. — 19 Incompatibilité des dons préternaturels et du péché. — Protégé par le don d’immortalité contre toute souffrance du corps et par là contre une bonne part des épreuves de la vie, parfaitement éclairé par une science infaillible et pénétrante sur le service dont il était redevable à Dieu et sur la récompense qui en serait le prix, régnant en maître souverain sur les convoitises de sa chair, dans quelle mesure Adam était-il encore accessible à la tentation et, à supposer qu’il pût en subir les assauts et y succomber, la perte de ses privilèges originels devait-elle suivre inévitablement celle de son innocence?

Que, malgré la perfection de son état, l’homme soit demeuré capable de pécher gravement au paradis terrestre, cela ne fait pas de doute, puisqu'il s’y est en réalité souillé d’une faute mortelle. Et rien ne porte à croire qu’à part le point sur lequel Dieu le mit à l'épreuve, il n’aurait pu sur aucun autre transgresser la loi morale. Jouissant de la liberté, pourquoi eût-il été

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