‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 344 sur 457 · SUAREZ. DOGMATIQUE, L’INNOCENCE PRIMITIVE · texte numérisé non relu

SUAREZ. DOGMATIQUE, L’INNOCENCE PRIMITIVE

empêché d’en user en telle ou telle matière ou, si l’on veut, pourquoi son Créateur ne l’aurait-il confirmé dans le bien que pour la pratique de certaines vertus à l’exclusion des autres? En passe d’être séduits par toute espèce de satisfaction coupable, il eût suffi d’ailleurs à nos premiers parents de consentir à une seule, quelle qu'elle fût, pour être privés des avantages dont ils avaient d’abord été comblés. Quoi qu’en ait dit Catharin, Ève les avait perdus par sa propre désobéissance avant qu’Adam ne fût tombé à son tour. Communément admise par les théologiens, cette opinion n'est pas contestable en tout cas pour un thomiste, puisqu’aux yeux du Docteur angélique la grâce sanctifiante sert de fondement nécessaire, sinon même de cause efliciente, aux dons originels. Comment, dans ces conditions, ceux-ci subsisteraient-ils après une faute grave, cette faute leur ôtant, avec la justice surnaturelle, leur point d’appui indispensable?

Du reste, que leur existence dépende ou non de celle de la grâce habituelle, il ne semble pas admissible à Suarez qu'ils survivent chez l’homme coupable. Admettrait-on avec saint Bonaventure qu'intégrité et adoption divine soient séparables au point d’avoir été conférées à Adam l’une après l’autre, la première l’ayant aidé à se préparer à la seconde, il demeurerait inconcevable que l'intégrité, c’est-à-dire un état de parfaite rectitude résultant de l’adhésion des facultés supérieures à la fin dernière et de la soumission des appétits du corps à la raison, coexistât avec le péché c’est-à-dire avec un état de désordre intérieur, de révolte contre Dieu et d’attachement excessif aux biens de la terre. ἃ quoi on peut ajouter que les suites logiques de toute désobéissance aux lois divines, la souffrance physique, les protestations de la conscience, la crainte de l’enfer jurent si violemment avec le bonheur et la paix propres à l'intégrité que l’on ne voit pas comment cette dernière aurait pu subsister avec elles. De op. sex dier., 1. III, Ὁ. ΧΙ n. 4, t. 11, p. 257.

Sans doute Suarez n’est-il pas sur ce point le seul de son avis. Avec saint Thomas, en effet, la plupart des théologiens, Duns Scot excepté (In Ilem Sent., dist. XXI), ne veulent même pas entendre parler de faute légère au paradis terrestre. Ibid., n.16, p. 260. Cette conclusion pourtant ne leur ἃ pas été dictée à tous par le même argument. Pour l’établir, le Docteur angélique s’appuie sur l’ordre inviolable qui régissait l'exercice des différentes facultés et opérations du premier homme. Chez lui aucun mouvement inconsidéré, aucun acte semi-délibéré, mais un esprit si logique et si bien équilibré qu’il ne perdait jamais de vue les principes en procédant à leur application, ni par suite la fin dernière en s’occupant des moyens d’y parvenir. Avant sa chute, Adam n'aurait donc pas été sujet à cette espèce de dédoublement contradictoire qui s’opère parfois en nous lorsque, tout en demeurant attachés aux devoirs essentiels de notre salut, nous n’en violons pas moins en même temps certaines de ses obligations accessoires. Et, puisque c’est là pécher véniellement, il n’y aurait pas eu de péché véniel au paradis terrestre. Pleinement conséquente avec ellemême, la volonté s’y serait portée tout d’une pièce vers le bien ou vers le mal, incapable de se partager et de céder à la moindre faiblesse coupable, tant qu’elle serait restée tournée vers Dieu. 15-119, q. LxxxIx, a. 3; q. LXXII, ἃ. 5; Voir L. Billot, De personali et originali peccato, 5° édit., p. 124 sq.

Bien qu'il se prétende en parfait accord avec saint Thomas sur cette thèse, loc. cit.,n.10 et 24, p. 259 et 263, Suarez ne semble cependant pas avoir de tout point expliqué et démontré celle-ci comme le Docteur angélique. S’il se conforme à l’enseignement de la Somme en déclarant que la perfection de l’état originel ne suffisait nullement à rendre mortelle une faute qui

de soi ne l’était pas, ibid., n. 22, p. 262, et en excluant d’autre part de cet état toute inadvertance capable d’atténuer la responsabilité en matière grave, ibid., n. 17 sq., p. 261, il ne lui est plus aussi fidèle quand il en vient à prouver l’incompatibilité du péché véniel pleinement délibéré avec l'intégrité primitive. Ce n’est pas, en effet, comme saint Thomas, sur la nature des choses qu’il la fonde, c’est-à-dire sur l'impossibilité où se serait alors trouvée la volonté parfaitement droite de partager son amour entre sa fin dernière et un bien créé qui, tout en restant conciliable avec cette dernière, lui eût été néanmoins tant soit peu opposé. ἃ son sens, au contraire, ni ses qualités naturelles ou infuses, ni la maîtrise dont il jouissait sur lui-même n'ayant retiré au premier homme l’entier usage de sa liberté, il pouvait aussi bien se servir d’elle pour un choix de minime importance que pour un choix de portée capitale, pour prononcer une parole oiseuse que pour consommer la ruine du genre humain. Zbid., n. 21, p. 262. Au surplus, rien n’autorise à penser que, pour avoir été prise en pleinelumière et sans passion, une décision coupable s'aggrave nécessairement d’un mépris explicite de la loi ou du législateur. Car on peut, en toute connaissance de cause, s’accorder un peu de plaisir défendu sans vouloir nécessairement par là outrager celui qui l’a prohibé. Est-il même sûr que la première faute grave d'Adam et d’Eve leur ait été inspirée par un mépris formel de l’autorité divine? Zbid., τ. 23, p. 262.

La haute perfection que les dons préternaturels avaient conférée aux facultés humaines n’explique donc pas à elle seule pourquoi aucun péché véniel n’a été commis au paradis terrestre. Beaucoup moins qu’une conséquence nécessaire de la justice originelle, il n’y avait plutôt en cela, au fond, qu’un effet du bon plaisir de Dieu, à qui il parut bon d’écarter le plus possible de cet heureux séjour, fût-ce au prix de fréquents miracles de sa providence, le désordre, le remords et la tristesse. Ce qui l’obligeait, en conséquence, à en bannir totalement les fautes légères, puisque rendant peu à peu les hommes menteurs, cupides, jaloux et ambitieux, ces fautes auraient vite troublé une félicité qu’il voulait parfaite. Aussi s’ingénia-t-il à en supprimer par sa grâce toutes les occasions de manière à ce qu’il ne s’en produisit aucune jusqu’au jour où Adam l’offensât gravement. Zbid., n. 26 et 27, p. 263 et 264.

2° La justice originelle. — A l’ensemble de privilèges préternaturels et surnaturels dont l’homme jouissait avant sa chute, convient-il d’en ajouter un dernier qui soit comme le couronnement des autres ou la source d’où ils proviennent, la justice originelle? En d’autres termes celle-ci consistait-elle en une qualité distincte, contribuant pour sa part soit à la sanctification, soit au bonheur d'Adam, ou s’identifiait-elle au contraire avec la collection des dons qui lui avaient été primitivement concédés, ne servant qu’à les désigner par un vocable commun?

Avant le concile de Trente et surtout avant saint Thomas, ce problème ne paraît pas avoir été clairement posé ni traité par les Pères ou les théologiens. Voir J.-B. Kors, O. P., La justice primitive et le péché originel d'après saint Thomas, Bibliothèque thomiste. Kain, 1922. Le Docteur angélique lui-même ne l’a pas tranché avec une indiscutable netteté puisque sur ce sujet — de récents débats l’ont montré — sa doctrine est diversement interprétée par ses meilleurs disciples. Voir Bulletin thomisle, τ. 1-11, 1924-1926, n. 53, p. 244- 248, 921-922, A-t-il réservé le nom de justice originelle aux seuls dons préternaturels qui remédiaient aux imperfections de notre nature, à l'exclusion de la grâce sanctifiante; ou en a-t-il étendu l'application jusqu'à

cette dernière qu’il aurait dès lors considérée comme |

Page 1