SUAREZ. DOGMATIQUE, LA PRÉDESTINATION
quaient, d'autre part, ni chez les auteurs inspirés, ni chez les docteurs de l'Église. En dépit de l'impuissance de notre raison à en dissiper toutes les obscurités, la science moyenne ne lui parut plus dès lors pouvoir être mise en doute.
Voici d’ailleurs comment il s’est exprimé lui-même sur les motifs qui le firent changer d’avis. « Bien que nous ne parvenions guère à comprendre comment elle s'exerce et qu'il faille, sur ce point, nous contenter d’une lumière imparfaite, la connaissance des futurs conditionnels n’en doit pas moins être attribuée à Dieu comme l’unique moyen qui lui permette de gouverner en maître absolu nos libertés. Peu importe, du reste, qu’à elle seule notre intelligence ne suflise pas à la justifier, car elle se trouve si solidement fondée dans l'Écriture et l’enseignement des Pères qu’il est impossible d’en contester l’existence. » Opusc. theol., x, 1. I, CRAN. 2
Ainsi n'est-ce pas le désir de faire triompher une thèse systématique qui détermina Suarez à se rétracter, mais la seule préoccupation de résoudre l’apparente antinomie qui existe entrele dogme de la liberté et celui de la prédestination, en conformité avec l’enseignement le plus constant et le plus net de la tradition et du magistère. En quelques lignes, tel serait le raisonnement qui l’a convaincu: l’infaillible efficacité de la grâce exigée par une prédestination préciseet assurée n’est réalisable qu’à l’aide de la prédétermination physique ou de la science moyenne. Or la prédétermination ne paraît pas acceptable. Car nous ne pouvons pas être tenus pour responsables d’avoir mal agi si, au moment où nous allions tomber dans le péché, le concours divin ne nous a pas été réellement offert, aussi bien pour résister à la tentation que pour y céder. À moins d’avoir le choix entre plusieurs résolutions possibles nous ne sommes pas libres. Mais si nous sommes vraiment à même d’opter entre divers concours que Dieu nous propose, comment gardera-t-il le contrôle rigoureux de notre volonté, s’il n’est pas renseigné d'avance sur la détermination qu’en fait nous allons prendre? Stegmüller, op. cil., p. 26 et 28; Suarez, De ver. int. aux. eff., c. 1, τ᾿ X, p. 305.
En toute logique le rejet de la prémotion conduit donc inévitablement à la science moyenne et au concours simultané. Toutefois la réfutation du bañézianisme ne suflit pas à elle seule à prouver le molinisme qui présente lui aussi de très grandes difficultés. Suarez le reconnaît loyalement. De aux. gral., 1. V,c. XXIv, n. 17, t. vin, p. 515. Mais ces difficultés, qu'il s’est d’ailleurs consciencieusement appliqué à résoudre, ne lui paraissent pas aussi insurmontables que celles de la prémotion physique. Cf. P. Dumont, op. cil., p. 214 et 344. Nous ne le suivrons pas dans cette discussion toute philosophique qui nous intéresse ici beaucoup moins que sa conception de la grâce efficace.
Pour lui, comme pour tout théologien, la grâce efficace doit déjà se montrer telle in actu primo, c’està-dire non seulement avant que la volonté ait consenti à son impulsion, mais avant même que ce consentement ait été prévu par Dieu comme un fait appelé à se réaliser certainement. Autrement dit, la grâce eflicace doit être inévitablement liée à son effet dans l’ordre des futuribles avant de l'être dans l’ordre des futurs. Car le Créateur ne peut conduire à sa guise les libertés au sort final qu'il leur a prédestiné, que s’il connaît avec la plus infaillible certitude leurs réactions à chacun des appels de sa grâce avant d’avoir décidé s’il leur adresserail ces appels et de quelle façon il les leur ferait entendre. Or, cette eflicacité certaine ἐπ actu primo s'explique fort bien à l’aide de la science moyenne, par laquelle Dieu est renseigné sur les décisions que nous prendrons librement dans toutes les situations où il pourrait lui plaire de nous placer.
Bien que nous laissant entièrement maîtres de notre réponse à ses suggestions, la grâce efficace des molinistes n’en est donc pas moins assurée d'obtenir notre acquiescement et par là diffère essentiellement de la grâce suffisante, dès avant que notre volonté soit intervenue pour l’accepter ou la rejeter. Cette différence toutefois n’est point d’ordre physique et n'affecte pas les deux espèces de grâce de façon intrinsèque. Rien n’empêche en effet que la grâce efficace soit physiquement identique à la grâce suflisante, ni même qu'elle lui soit inférieure en intensité ou en force d’attrait. Ce qui distingue ces deux grâces, d’après les molinistes, c'est un élément qui leur est entièrement extérieur : savoir, le fait que le résultat favorable de l’une et défavorable de l’autre est connu d’avance avec certitude par la science divine des futurs conditionnels. De ver. int. aux. ef]., €. X, t. X, p. 356.
Toutefois si la providence n’est pas moins sûre de l'exécution de ses desseins dans le système de Molina que dans celui de Bañez, son amour ne s’y manifeste pas à ses privilégiés exactement de la même façon. D'après Bañez, en effet, la prédilection divine à l’égard des élus ne se présente pas seulement comme la raison première et exclusive de l'efficacité de la grâce, mais encore comme l’unique moyen de connaître cette efficacité. Suivant les tenants de la prémotion physique, Dieu, avant de créer le monde, fixe tout d’abord par une élection de sa liberté le nombre d’élus qui lui semble convenir le mieux à la glorification deses attributs et que, sous aucun prétexte, il ne laissera s’accroître. Cela fait, il détermine le degré de sainteté qu’il désire voir atteindre par chacun de ses prédestinés et prépare alors les prémotions physiques qui réaliseront infailliblement le plan ainsi tracé.
D'après cette conception, c’est donc parce que le Seigneur nous ἃ d’abord aimés qu’il nous ἃ ensuite prédéterminés à bien agir et c’est parce qu'il nous ἃ ainsi prédéterminés qu’il peut prévoir à coup sûr le consentement que nous donnerons à l’appel de sa grâce.
Selon Molina et Lessius, au contraire, il faut absolument que Dieu connaisse les futurs libres avant d'aimer le monde où ils se réaliseront et leur réalisation n’est point d’ailleurs le premier but qu’il s’est proposé en créant. Car, si telle avait été la fin primordiale de l’univers : savoir, le salut et la sainteté d’un certain nombre de prédestinés, l’on ne serait que trop fondé à contester que Dieu ait voulu sincèrement sauver tous les hommes. Il a donc tiré le monde du néant pour une autre raison dominante que la gloire éternelle de tels ou tels privilégiés. Toutefois comme il savait, par sa science moyenne, en appelant notre univers à l’existence, qu’en fait tant de justes s’y sauveraient et tant de bonnes œuvres s’y accompliraient, ce résultat qu’il prévoyait et dans lequel par avance il se complaisait, peut et doit être considéré comme un effet très particulier de son amour à Fégard de ceux qui parmi nous agiront bien et parviendront au ciel. Si donc Molina n’a point voulu que la grâce efficace fût, aussi directement et aussi uniquement qu’elle l’est pour Bañez, le produit de la bienveillance divine, ce n’est que pour éviter de réduire à trop peu de chose sinon même à rien la bonté du Créateur envers les damnés.
Entre ces deux conceptions de la prédestination et de la grâce efficace Suarez, on le sait, n’a point choisi celle de l’auteur de la Concordia, mais celle de Bañez, à cette différence près que c’est, dans sa théorie, par la science moyenne et non par la prémotion physique que Dieu conduit à ses fins le nombre déterminé de saints dont il ἃ fait le premier but de la création du monde. L'opinion de son célèbre confrère lui paraissait, en effet, sur ce point inconciliable avec l’enseignement de saint Augustin et de saint Thomas. De ver. intl. aux.