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SUAREZ. THÉOLOGIE PRATIQUE, CARACTÈRES

même de la théologie ascétique et mystique; de plus une portion considérable du De legibus et de la Defensio fidei prendrait avantageusement place dans cette théologie politique et sociale, la dernière née des sciences théologiques, qui travaille de nos jours à se constituer sous l'influence et la direction des encycliques pontificales.

Les seules matières vraiment importantes se rapportant à ces diverses sciences dont Suarez n'ait pas traité paraissent être surtout les suivantes : diverses parties plus techniques du droit canon comme les procès ecclésiastiques, des questions plus appliquées de la vie ou de la direction spirituelle et — ceci concerne principalement la théologie morale — la justice et les sacrements de l’ordre et du mariage. Sur la justice, Suarez ne nous ἃ donné comme étude détachée que celle de ses bases dans le De legibus; les déterminations de cette vertu et les contrats ne sont pas exposés; sur la vie économique, qui attira si vivement l’attention de certains moralistes de son âge, comme Molina ou comme son propre élève, Lessius, l’œuvre de Suarez est muette. Quant au sacrement de l’ordre, il n’en a point traité directement et n’en a touché que des points secondaires : célibat des prêtres, irrégularités, etc.; nous savons qu’il avait enseigné en détail celui du mariage et qu'il projetait d'écrire sur lui un traité spécial; même après le grand ouvrage de Thomas Sanchez, qui semblait exhaustif à ses contemporains, Suarez prétendait pouvoir produire sur cette matière une œuvre personnelle et nouvelle. Cf. de Scorraille, t. 11, p. 406. Dans sa Theologiæ R. P. F. Suarez summa aul compendium...., publiée en 1732, le P. François Noël a cru bon pour réparer ces deux dernières lacunes de donner, en appendice des résumés suarésiens, ceux du De justilia et jure de Lessius et du De matrimonio de Sanchez.

Ajoutons que, sur les matières de chasteté en dehors du mariage, pas plus que sur la vie économique ou conjugale, Suarez ne nous a pas donné d’étude directe; s’il en ἃ parlé à propos du vœu de chasteté et du célibat ecclésiastique, c’est plutôt sommairement et à un point de vue canonique.

11. CARACTÈRES PRINCIPAUX. — De cette théologie pratique si ample, voici les caractères principaux que nous croyons pouvoir relever :

1° Continuité. — Le premier, et sans doute le plus distinctif, c’est son unité de visée et d’aspiration, ce que nous pourrions appeler sa continuité.

D'une part, donnée comme une suite normale de la théologie spéculative ou dogmatique, elle reste, dans la pensée de son auteur, intimement unie à cette dernière; d'autre part, même quand elle se fait spécialement morale, canonique, ascétique, politique, elle prétend demeurer théologique, poursuivre une tâche théologique.

1. Comme dans la Somme de saint Thomas, c’est autour de l’idée centrale de Dieu que gravite tout entière sa doctrine; cf. de Scorraille, t. 11, p. 407 sq.; elle a pour objet le retour de l’homme à Dieu par la vie morale, les vertus, les sacrements, les lois divines et humaines, toutes les aides diverses que l'Église offre aux chrétiens. Le traité De legibus porte comme second titre De legislatore Deo; à toutes les autres œuvres de cette théologie pratique, on pourrait en ajouter un semblable, établissant un rapport analogue de la matière à Dieu.

2. Depuis des siècles existait, avec son objet et sa méthode spéciale, le droit canonique. La théologie morale, dépendante quant à son fondement, mais cependant distincte de la dogmatique — Henriquez venait au temps de Suarez de lui donner son nom — s'était manifestée par des œuvres propres : Sommes pénilenlielles Au Moyen-Age, Somme morale plus théologique

2693 SUAREZ. THÉOLOGIE de saint Antonin, écrits de Cajétan, Azor, Molina, Sanchez, etc., développement de la casuistique, de ses cours, de ses exercices et de ses manuels, à la suite du concile de Trente et du raffermissement de l’institution pénitentielle. La théorie de la vie spirituelle tendait de même à prendre une allure plus personnelle (traités et ouvrages spéciaux d’ascétique et de mystique), et l’on sait l'abondance des écrits politiques publiés par des gens d’Église et par des laïcs en ces temps bouleversés. Bientôt la philosophie morale se détacherait dans les écoles catholiques de la théologie morale et comprendrait l'étude rationnelle de la morale et celle de la politique.

Suarez, plus que saint Thomas, a entendu utiliser toutes les ressources du droit canon pour traiter les matières qui le comportaient ; mais aussi érudit qu'un canoniste de profession, il a toujours prétendu, même alors, rester théologien: pas plus que saint Thomas, il n’a examiné hors de la méthode et de la trame théologiques les questions soit de spiritualité, soit de politique et, comme saint Thomas, il nes’est donné ni comme un pur moraliste rationnel, ni, quoiqu'il soit descendu plus que celui-ci dans le détail des cas concrets, comme un simple casuiste.

3. Son attitude vis-à-vis de la casuistique, alors en pleine efflorescence, fait bien comprendre, nous semble-t-il, ce caractère de sa théologie pratique.

Dans sa formation, on ne voit pas qu’il ait suivi des cours proprement dits de casuistique; Alcala ni Salamanque n’en possédaient encore. Professeur, il n’a pas dédaigné cette discipline, puisque, vers 1579, à Valladolid, il s’offre à prendre la charge de son enseignement, de Scorraille, t. 1, p. 156; dans ses œuvres, il ne craint pas d'étudier en détail les cas concrets, même scolaires, par exemple dans le De baplismo, celui de l'enfant projeté dans le fleuve, De sacram., disp. XX, sect. τη, t. XX, p. 343 sq., et il se montre au courant de toute la littérature casuistique ancienne et moderne, par exemple à propos de l’absolution de l’absent, De pænit., disp. XIX, sect. 111, t. xxI1, p. 417. Devenu célèbre, il est consulté de tous côtés pour affaires de conscience et il remplit avec application ce rôle de casuiste professionnel; une affaire de ce genre, l’interdit de Lisbonne, hâta sa mort par la fatigue qu’elle lui occasionna; cf. volume posthume de réponses projeté par le P. Alvarez; quelques pièces ont été publiées par Mgr Malou, Opuscula sex inedita, 1859; le P. de Scorraille, t. 11, p. 420, en a réuni une centaine, qui attendent leur éditeur.

Du reste Suarez ἃ noté lui-même l’utilité et la nécessité des ouvrages casuistiques; dans Ad lectorem du De pænitentia, t. ΧΧΤΙ, p. v, il a déclaré : ...plerumque homines non sunt suopte ingenio satis instructi ad generalia principia singularibus casibus applicanda nisi in libris inveniant cerlas regulas, a quibus lanquam manu deducantur. Ce qu’il voulait, et ce qu’il nous donne dans ses œuvres, c'était une casuistique fortement raisonnée, dominée et dirigée par un exposé développé et rigoureux des principes.

En conclusion on voit donc que, pour la casuistique comme pour tout l’ensemble de la théologie pratique, en un temps où très légitimement les sciences qui composaient cette dernière tendaient de plus en plus à se distinguer selon les exigences de la division du travail, Suarez ἃ maintenu fortement l'unité et la continuité de l'exposé, telles que saint Thomas les avait pratiquées; malgré le développement des sciences sacrées, la puissance de son esprit et de son labeur lui permettait de prétendre être un théologien universel.

2° Dépendance de saint Thomas. — Ce n’est pas seulement dans sa conception générale de la théologie pratique que Suarez a entendu suivre saint Thomas, il l’a pris aussi comme principal maître et inspirateur

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