CARACTÈRES
en ce qui concerne la doctrine, Non moins, et plus peut-être, que sa théologie spéculative, sa théologie
pratique — c’est le deuxième caractère que nous lui reconnaîtrons — dépend immédiatement et étroite-
ment de saint Thomas.
Donnons sur cette dépendance quelques indications se rapportant plus spécialement à la théologie pratique.
1. — Dès 1582, cf. Lettre au provincial de Castille, dans de Scorraille, €. 1, p. 248, Aquaviva envisageait le projet de faire composer par le P. Suarez un commentaire complet de la Somme entière. En 1588, il lui faisait demander, tout en continuant son cours, d’entreprendre ce travail, à cette condition « qu'il élaguera toute opinion qui ne serait pas généralement admise partout, même chez les Pères dominicains, et qu'il ne marchera que d’accord avecsaint Thomas ». Lettre au P. Bartolomé Pérez, 25 mars 1588, loc. cil., p. 249. Et il ajoutait en 1590 : « J'espère que le commentaire du P. Suarez sur la IIIe partie (pour une grande part il s’agit de doctrine morale), sera tel que les dominicains n’y trouvent pas matière à querelle; car, nous le voyons, ils ne nous en passent pas une. Redites bien de ma part à l’auteur d’y veiller partout où les questions le demandent. » Leltre au recteur d’Alcala, 17 avril, loc. cit., p. 251.
Suarez s’efforça sans nul doute de suivre ces instructions. Ce qu’il écrivit à la première page de son premier ouvrage dogmatique, le De Verbo incarnato — qu'il s'était donné pour tâche d'expliquer la doctrine de saint Thomas avec exaclilude et clarté, τ, Χντι, p. vi — il aurait pu le répéter en tête de celui qui le suit immédiatement, le De sacramentis, où les matières de morale ont grande place et qui reste divisé en dispulationes et sectiones, ce qui affirme davantage le caractère de commentaire; on sait qu’à partir de cet ouvrage, Suarez préféra la forme de « livres » et de « chapitres », pour des raisons de commodité et de brièveté, il le dit du moins, plus que pour affirmer son indépendance de pensée; le volume posthume sur les traités fondamentaux de la morale reviendra à la division première, sans qu’on puisse tout à fait déterminer si ce retour a été adopté intentionnellement par luimême ou pris par son éditeur. De Scorraille, t. 11, p. 391.
Quoi qu’il en soit, dans la 15 partie du De religione (De statu religionis, Proæmium, t. XV, p. XV), Suarez affirmera à nouveau : « Dans ce travail comme dans tous les autres, nous aurons pour guide saint Thomas, qui nous ἃ laissé sur les divers états de vie une doctrine excellente. »
Et Aquaviva, du vivant même de Suarez, pourra écrire ces mots qui visent aussi bien l’œuvre pratique que l’œuvre dogmatique : « Le P. François Suarez est tenu pour si thomiste que, pour ce motif et aussi pour la sûreté si grande de ses opinions, il semble que sa doctrine est généralement suivie dans les universités principales de l’Europe. » Leltre au provincial du Pérou, 12 décembre 1610, de Scorraille, t. 11, p. 462.
2. — Mais il faut se hâter de le reconnaître, si fidèle, si attaché qu'il soit aux doctrines de son maître, Suarez n’est pas un élève inintelligent et servile. C’est un disciple au vrai sens du mot et il l’est de la manière qui pouvait le plus honorer le grand docteur. Au fait, depuis le ΧΙ siècle, la théologie pratique avait poussé plus avant ses recherches; des questions nouvelles s'étaient posées. Aussi bien la Somme théologique ne se donnait-elle pas comme un abrégé destiné aux incipientes et répondant aux questions du temps? Saint Antonin de Florence, Cajétan, d’autres encore avaient montré, en complétant et en appliquant aux problèmes de leurs époques la morale thomiste, comment il fallait continuer saint Thomas.
Suarez, non moins en théologie pratique qu’en dogmatique, n’a pas agi autrement : il a entendu rechercher, en des analyses poussées à fond, la vraie pensée du Maître et montrer la portée de ses doctrines; utilisant le travail accompli depuis trois siècles, prenant même à d’autres écoles ce qu’elles lui semblaient avoir de bon, il a proposé sur les problèmes contemporains les solutions qu’il jugeait les meilleures. Sur les points qui lui paraissaient moins clairs ou moins solides, il n’a pas craint, en tout respect mais avec entière liberté, de critiquer et de compléter, voire d'abandonner saint Thomas.
Ces points, autant que nous pouvons nous en rendre compte, ne sont guère nombreux. Pour les déterminer exactement, des monographies de doctrines seraient nécessaires, qui nous manquent en beaucoup de matières.
On a parlé de son éclectisme et du volontarisme qu'il aurait souvent substitué à l’intellectualisme thomiste. Ce qui a été dit plus haut à propos de sa théologie dogmatique met, nous semble-t-il, au point l’éclectisme suarésien : un éclectisme organique et modéré, qui le portait à utiliser les excellents éléments fournis par d’autres écoles en les assimilant; il l’a pratiqué aussi en théologie pratique. Quant à son volontarisme, ce qu'il faut admettre, croyons-nous, c’est que, dans un certain nombre de questions morales et politiques, il est bien exact que Suarez s’est efforcé de compléter l’intellectualisme thomiste par une considération plus concrète de la psychologie humaine et en faisant plus de place à la volonté et à la liberté, ainsi dans sa conception du droit et de la loi, dans l’étude de la conscience douteuse, de la béatitude, ou à propos de l’origine de la société civile. Ce volontarisme est, à notre sens, complémentaire; il n’est pas le volontarisme absolu et exclusif que d’aucuns lui ont attribué trop généreusement, faute peut-être d’avoir étudié avec assez de patience ses analyses.
C'est sans doute dans les matières politiques que Suarez se trouve avoir été le plus original; aussi bien le terrain avait-il été beaucoup moins exploré par saint Thomas et portait-il, au xvre siècle, une floraison autrement touffue et vraiment nouvelle de questions et de problèmes.
En général et en réservant ce dernier point sur lequel nous aurons à revenir, dans l’ensemble de sa théologie pratique il reste que sa critique du thomisme et lès compléments qu'il s’efforce de lui apporter, s’ils suffisent à lui faire attribuer une personnalité et une maîtrise réelle, ne nous paraissent pas susceptibles de faire de lui un chef d'école; nous ne croyons pas pouvoir retenir l’idée, trop flatteuse selon nous, qu’il existe un suarézisme moral et juridique. Suarez se défendait au début de sa carrière contre certains de ses confrères d’être un novateur; il pouvait en mourant se dire un thomiste progressif. De Scorraille, t. 11, p. 473.
3° Méthode analytique οἱ historique. — Ce qui chez le jeune professeur pouvait le plus donner prise à ce reproche de nouveauté, c'était sans doute sa méthode de commentateur, où nous voyons le troisième caractère de la théologie pratique suarésienne.
Cette méthode consiste surtout en un procédé d’analyvse qui sépare, sur chaque matière traitée, les questions et, dans les questions elles-mêmes, les éléments à étudier en détail, avec indication des opinions émises jusqu'alors. Ce procédé analytique et historique enrichit singulièrement la doctrine, puisqu'il permet de soulever bien des problèmes qui n'étaient qu’implicitement abordés ou même point du tout traités dans les exposés plutôt brefs et synthétiques de la Somme; il donne lieu de présenter un véritable inventaire des travaux théologiques accomplis jusqu’à Suarez et d’ar-
SUAREZ. THÉOLOGIE PRATIQUE, LA MORALE
river à une précision plus grande des réponses et des solutions.
Sans doute cet inventaire, extraordinairement érudit, n’est pas tout à fait selon l’esprit que nous réclamerions aujourd’hui; il nous donne l’état de la théologie à l’époque de Suarez et beaucoup moins la succession et le rapport des doctrines; présenté selon un ordre souvent artificiel, il reste statique : ce n’est pas une histoire des idées. De plus et surtout, cette analyse minutieuse des opinions, cette critique des adversaires et de leurs objections, cette fragmentation des propres thèses de l’auteur ne sont pas sans risquer de nuire à la clarté des ensembles et de mettre notre patience à l'épreuve. Les auditeurs de Suarez et ses premiers lecteurs étaient moins pressés que nous; nous admirerions volontiers sa conscience et sa puissance de travail, sans avoir toujours le temps et l'attention nécessaires pour le suivre et le comprendre.
Il y a là pour toute l’œuvre de Suarez, spécialement pour sa théologie pratique, dont les matières plus concrètes offrent parfois tant de complexité, une cause d'infériorité qui risque de les rendre moins accessibles et de les diminuer.
Si l’on veut bien passer outre aux premières impressions défavorables, on apercevra, au prix de quelque peine, ce qu’on peut gagner à fréquenter le moraliste, le juriste, le politique. Au point de vue historique, il nous renseigne sur l’état de la théologie à son époque. S'il met parfois du temps à découvrir sa pensée, s’il a besoin pour la fixer tout à fait de s’y reprendre à plusieurs fois, on sera étonné de la richesse des vues que
l’on rencontrera et l’on constatera aussi — c'est là surtout que se manifestent la qualité et la force singulières de son génie théologique --- que l'esprit de
synthèse, malgré les apparences contraires, ne lui a pas manqué. Au milieu de développements et d’exposés plus abondants que diffus, des formules surgissent qui éclairent et dominent les questions. Certains de ces aphorismes et de ces principes ont eu leur fortune et ont guidé toute une suite de ses successeurs; on en trouvera aisément à bien des détours de ses analyses ; leur réunion constituerait une somme suarésienne qui serait d’un réel intérêt.
II. DOCTRINES DE LA THÉOLOGIE PRATIQUE SUARÉ- SIENNE. — Dans cet exposé, qui voudrait seulement relever les vues, à notre sens plus importantes, plus personnelles ou plus actuelles de cette théologie, nous suivrons, plutôt que l’ordre des ouvrages tels qu'ils ont été publiés ou leur suite historique, celui des diverses sciences qui se partagent de nos jours ce que Suarez appelait la théologie pratique. Pour simplifier, nous ne distinguerons pas de la théologie morale proprement dite la philosophie morale, leurs matières étant identiques, surtout dans leurs parties générales.