LA MORALE
9: Sur la règle objective de la moralité, la loi, si dans le traité De bonilate el malitia, nous n'avons que des vues tout à fait sommaires, disp. XI, p. 430 : comment la volonté humaine, pour être bonne, doit se conformer à la volonté de Dieu ou loi élernelle, les dix livres du De legibus nous donnent en revanche une doctrine particulièrement abondante. Nous n’en retiendrons que quelques points.
a) La notion de loi. — On a reproché à Suarez d’avoir abandonné la conception thomiste de la loi. De fait, examinant si la loi était un acte d'intelligence ou de volonté, De leg., 1. I, ©. v, t. v, p. 17sq., il refuse d'y voir essentiellement et uniquement un acte d’intelligence, trouve admissible qu’on l’estime conslare ex actu rationis et voluntatis et préfère la dire actus voluntatis justæ et rectæ quo superior vull inferiorem obligare ad hoc vel illud, 1. I, ce. v, n. 24, p. 22; ilcritique donc la célèbre définition de la Somme : Ordinatio ralionis, etc., 1. I, c. ΧΙ, p. 52 sq., et propose celle-ci : Commune præceptum juslum et stabile, sufjicienter promulgatum. Ibid., n. 4, p. 54. Maïs il serait inexact de voir ici la liberté donnée au bon plaisir du législateur. La volonté, pour Suarez, joue dans la loi un rôle essentiel en ce sens que finalement, en imposant l'obligation, elle achève vraiment la loi; il n’en maintient pas moins que la loi suppose un acte de raison, qu’elle doit être raisonnable et juste à tous égards, cf. 1. I, c. 1X, n. 7, p. 39, qu'elle ne peut être portée qu’en vue du bien commun, €. VIH, n. 1-4, p. 29 sq., que toute loi positive repose en définitive sur la loi naturelle et éternelle et tire d’elle sa force. L. 11. c. τα; n.12, p. 121-"Au début même de cette discussion, il marquait que, sur ce point, le dissentiment entre écoles catholiques portait beaucoup plus sur la manière de dire que sur le fond; cf. 1. 1, ©. v, n. 1, p. 17; en réalité il admet les mêmes éléments de la loi que saint Thomas, mais appuie davantage sur l'élément volontaire; leur divergence n’est que secondaire et systématique. Voir E. Jombart, Le volontarisme de la loi d’après Suarez, dans Nouvelle revue théologique, janvier 1932, p. 1 sq.
δ) Loi pénale et coutume. — A cause de discussions récentes, signalons aussi dans le De legibus les deux livres V et VI, où sont examinées les questions de la loi purement pénale et de la coutume.
Suarez admet que la loi positive peut être purement pénale, De leg., 1. V, Ὁ. 1, t. v, p. 423 q.:; il n’est pas l'inventeur de cette sorte de loi, puisqu'il se réfère à Navarrus, Vitoria, et surtout à De Castro, ibid., n. 2, p. 423, et qu'il dit la théorie communément admise de son temps; il en cite, comme exemples, de nombreuses règles religieuses, des lois canoniques, par exemple celles de l’interdit et de l’irrégularité, certaines lois civiles ; cf. 1. V, ὁ. 1v, n. 4 et 5, p. 424. C’est l'intention du législateur, interprétée, s’il est nécessaire, par la coutume, qui permet de la reconnaître, ibid., n. ὃ, p. 425. Actuellement où cette conception de la loi purement pénale est vivement attaquée, il est bon de se reporter à cet exposé où la nature de cette loi et son obligation indirecte et adoucie sont clairement présentées.
Quant à la coutume, le 1. VII, €. νι, p. 135 sq., lui est tout entier consacré; nous ne pouvons résumer l’étude particulièrement poussée qui y est faite; nous nous contenterons de renvoyer aux articles de Ed. Janssens, Revue thomiste, juillet 1931, p. 681-726, qui s’efforce de montrer l'opposition de la conception suarésienne avec saint Thomas et le Code de droit canonique et du P. E. Jombart, Nouvelle revue théologique, novembre 1932, p. 769-784, où est revendiqué l'accord foncier des trois doctrines, étant cependant concédé que, là encore, Suarez met plus en vue l’élément volontaire, qu’il diffère de la Somme en des points de détail comme le pouvoir de la coutume d’abroger
2699 SUAREZ. THÉOLOGIE la loi, enfin qu'il a admis, pour la prescription coutumière, des temps différents de ceux que le Code devait fixer.
6. — La règle subjective et prochaine de la moralité (la recla ratio ou conscience) nous est présentée dans la dernière disputatio, la XIIe, du traité De bonitate et maliia, t. 1V, p. 437 sq. Nous avons là, déjà, un petit traité de la conscience.
En sept sections, Suarez disserte sur les divers sens du mot, la nature de la conscience et son rôle moral; il étudie spécialement les cas d’erreur et de scrupules ; dans les sections v et vi, p. 447-452, il expose la question que l’on nommera plus tard celle du probabilisme.
Partisans et adversaires du célèbre système, cf. A. Schmitt, S. J., Zur Geschichte des Probabilismus, Inspruck, 1904, p. 119 sq., et Th. Deman, O. P., ici même, art. PROBABILISME, Col. 473-481, s'accordent à reconnaître la valeur historique de cet exposé : c’est, semble-t-il, la première systématisation détaillée et complète du probabilisme; Suarez se trouve en recevoir dans la formation du système un rôle de premier plan.
Entre un probabilisme pour ainsi dire illimité, qu’il attribue à Medina et à Louis Lopez, et un probabiliorisme auquel il donne comme principe : {ene certum et omille incerlum, et comme tenants Conrad, Adrien, saint Antonin et Soto (sect. νι, n. 6, p. 451) et qu’exagère un tutiorisme pour lequel il ne cite aucun patron, Suarez soutient la légitimité de suivre l’opinion vraiment probable dans les doutes de droit, ibid., n. 8, p. 451; comme raisons, il énumère l’impossibilité humaine si fréquente de dépasser la simple opinion, le fardeau intolérable qu'il y aurait à obliger tous les hommes à des examens comparatifs, l’insuffisance de la promulgation d’une loi qui reste sérieusement douteuse. Il est des cas cependant où l’opinion vraiment probable ne peut être suivie; ce sont des doutes de fait, dans lesquels, en justice ou en charité, on est tenu d'éviter un dommage ou inconvénient existant réellement ou à craindre, ainsi le médecin donnant des remèdes hors des cas désespérés, le ministre des sacrements dans leur administration normale. Zbid., n. 11, p. 452.
Ce qui nous paraît le plus remarquable dans ces analyses, c’est que les limites du probabilisme sont déjà fortement dessinées, spécialement en ce qui concerne les doutes de fait laissés, en principe, hors de ses prises; si certains problèmes ne sont pas envisagés, comme par exemple les conditions où ces doutes de fait peuvent être convertis en doutes de droit, les grandes lignes du probabilisme modéré sont du premier coup nettement tracées; bien des discussions auraient peut-être été évitées et la réaction, qui faillit emporter le probabilisme, aurait eu sans doute moins de prise sur lui, si les successeurs de Suarez s’en étaient mieux tenus à sa doctrine.
’armi les applications qu'il ἃ faites lui-même de cette doctrine, signalons aussi comme importante pour l’éclairer celle que l’on rencontre dans le De religione, tract. VI, 1. IV, c. v, De obligatione υοἱϊ de quo dubitatur an faclum sil, ἃ. XIV, p. 935-940.
7. — En ce qui concerne les autres traités de la morale générale, nous ne retiendrons que deux points discutés dans la disp. 11 du De viliis el peccalis, ἴ. ἀν, p. 519 sq.
a) Tandis que, dans le péché mortel, le pécheur est dit aimer virtuellement et moralement la créature plus que Dieu, disp. II, sect. 1, n. 3, p. 520, le péché véniel est présenté par Suarez comme une sorte de retard dans la marche vers la fin dernière, ibid., sect. ἵν, n. 10, p. 528; le præler legem de saint Thomas est du reste expliqué dans ce sens : aliquo modo (sc. secundum quid) est contra præceplum. Ibid., sect. v, n. 10, p. 531.