SUAREZ. THÉOLOGIE PRATIQUE, INFLUENCE
| les casuistes comme un de leurs maîtres. Sans doute
Lohner, donnant dans son /nstruclio practica sexta, Institutiones quintuplicis theologiæ, 2e éd., 1689, p. 614, une liste des auteurs les plus aptes à la formation du casuiste, cite des contemporains de Suarez, comme Azor, Molina, Th. Sanchez... et ne parle pas de Suarez. Mais Busenbaum, dont la Medulla (1645) est la meilleure réussite parmi les ouvrages scolaires du temps, se réfère souvent à lui. Les Provinciales le mentionnent dans la liste burlesque des nouveaux moralistes (Ve Provinciale) au milieu de ses confrères à même consonnance finale, entre Martinez et Henriquez:; elles attaquent plusieurs de ses solutions, six au moins. Œuvres de Pascal, éd. des Grands Écrivains, 1914, t-xr, index; p.341:
Au xvire siècle, Lacroix, Theologia moralis, 1. 1, De conscientia, n. 166, traitant des auteurs omni exceplione majores, se contente de donner une liste précédemment établie par Cardenas (/n 1] crisis, disp. I, ce. XI), et où Suarez est cité en premier lieu, suivi de Th. Sanchez, Vasquez, Valentia, Molina, etc.; ce sont d’après l’expression d’Azor des auclores classici, à mettre au dessus de ceux de deuxième zone, appelés par ce vieux moraliste d’un nom qui fera de nos jours fortune sur un autre terrain, des auclores proletarii.
Concina, Ad theologiam christianam... apparatus, t. 1, Rome, 1773, 1. I, div. III, c. x1n1, ἢ. 4, p. 462, protestera là contre. Il se plaindra de voir mettre ainsi au rang des simples casuistes, objets de son mépris, Suarez et d’autres, qu'il estime pour leur connaissance patristique; Lacroix, dira-t-il, injuria summa detrudit e primo theologorum subsellio in infimam casuistarum classem doctissimos PP. Suarez, Vasquez, Valentiam, Becanum.…
Vaine protestation, saint Alphonse de Ligori, ce docteur officiel de la casuistique, regardera Suarez comme un des moralistes les plus considérables du passé et l’utilisera fréquemment dans sa Théologie morale. Établissant dans les premières éditions de son œuvre, en vue de déterminer la probabilité extrinsèque, une liste des auclores graves, dont les décisions sont particulièrement de poids, il citera Suarez. Il est même curieux de voir que notre théologien, qui, dans la 4e édition (1760), est nommé le second (sur 22 auteurs énumérés), passe dans la 5° édilion (1763, 35 auteurs) au premier rang, soit dit sans exagérer l’importance de ce palmarès, et finalement supprimé dès l'édition suivante (la sixième, où le traité de la Conscience fut totalement remanié). Dans la même Théologie morale, d’ailleurs 1. III, n. 572, saint Alphonse appellera Lugo moralistarum post D. Thomam facile princeps.
Au xx! siècle et de nos jours, les moralistes témoignent volontiers à Suarez une grande considération, surtout en raison du De legibus, du De religione, du De sacramentis, regardés comme des ouvrages classiques, les traités sur les Fondements de la morale paraissant moins estimés au point de vue pratique. Dans les répertoires d'auteurs que donnent certaines théologies morales, par exemple celles de Lehmkuhl, Génicot, Prümmer, Suarez est traité d'auteur de premier ordre; des témoignages d'hommage plus détaillés se rencontrent chez certains moralistes ; nous renvoyons spécialement comme n'étant pas suspects de confraternité religieuse, à ceux du cardinal d’Annibale et de Bouquillon. Le premier, Summula theologiæ moralis, pars I, δὲ éd., 1908, p. 4, n. 34, déclare : Opera (Suaresii) acrifodinas dixerim, qui, si distinctionibus et vel ineptissimarum opinionum refulalionibus pepercissel, el breviori stylo usus essel, forsilan in manibus omnium versarelur, noclurna profeclo diurnaque manu versandus.… Le second, Theologia moralis fundamentalis, 3° éd., 1903, n. 173, nota 9, p. 114, écrit : Suaresii moralis est
posiliva, speculativa, polemica et casuistica, omnibus scilicet partibus absolula : in ea mirantur ubique conjuncta eruditionem, vim et subtilitatem, diligentiam, sobrietatem et prudentiam, pietatem. Forte produci poterunt qui sub uno vel speciali respectu Doctorem eximium vincant… αἱ nullus est qui omnes simul perfecti theologi dotes plenius cumulaveril, nullus qui plures theologiæ partes felicius explicaverit, nullus cujus assiduum stludium tanti valeat ad sensum theologicum apud discipulos evolvendum et perficiendum. Nostro judicio minime excedunt qui Suaresium omnium recenlioris ævi theologorum principem agnoscunt.
A vrai dire, Suarez est-il beaucoup consulté par ceux qui actuellement enseignent la théologie morale dans les séminaires ou les scolasticats? Nous n'oserions pas l’aflirmer; nous avons noté plus haut que sa méthode analytique et l'abondance de ses exposés lui nuisent auprès de gens pressés comme ceux de notre âge. Mais peut-être la tendance qui paraît s’accuser aujourd’hui à réagir contre une théologie trop purement casuistique et à mieux marquer les contacts avec la dogmatique ou les autres sciences théologiques, tendance qui s'accorde tout à fait avec l'esprit suarésien, vaudra-t-elle à ses œuvres quelque regain de faveur.
11. EN PHILOSOPHIE MORALE ET JURIDIQUE. — 1° Dans l’enseignement catholique, comme on le sait, s'est constituée bien après Suarez une philosophie morale où les bases naturelles de la théologie morale, les fondements et les déterminations générales du droit naturel et les questions politiques et sociales sont spécialement étudiées.
Suarez a exercé, semble-t-il, une forte influence sur la doctrine qui y est exposée. C’est là que ses traités fondamentaux de la morale ont été davantage utilisés et que sa théologie politique a été particulièrement soutenue. Spécialement sa doctrine complémentaire de saint Thomas sur le droit subjectif, sa distinction si accusée et si claire des diverses espèces de droit, ses vues sur la société civile, le pouvoir politique et leur origine, ainsi que sur les rapports de l’Église et de l'État, paraissent y avoir été accueillies favorablement dès le xvrrr° siècle. Au x1Ix®, il a continué à inspirer un nombre considérable de traités de philosophie morale, surtout ceux publiés par des jésuites. Remarquons seulement que, par réaction contre le contractualisme individualiste de Rousseau et de ses adeptes, par suite aussi d’une certaine peur de ce qu’on appelait le droit de révolte (cf. J. Leclercq, Leçons de droit naturel, t. 11, 1929, p. 270), on lui a généralement été moins favorable, dans les cent dernières années, en ce qui concerne la théorie de l'origine consensuelle du pouvoir concret et le démocratisme originaire et théorique dont il ἃ été question plus haut (col. 2713). Dans une thèse doctorale, l’abbé H.-R. Quilliet, put en 1893, en défendant cette doctrine suarésienne, l’appeler theoria catholica et tenter de réduire les oppositions qui lui étaient marquées. En fait, de nombreux théologiens et moralistes, même parmi les confrères de Suarez, Liberatore, Taparelli, Tongiorgi, Meyer, Schiflini, etc., lui ont substitué, tout en gardant la plupart des autres idées politiques de Suarez, un système fortement inspiré des conceptions de J. de Maistre, Bonald et Haller. Mais un mouvement de retour se fait déjà sentir.
On peut, à ce propos, se demander quelle part reconnaître à Suarez dans cette théologie politique et sociale que les souverains pontifes ont travaillé ces derniers temps à donner à l’Église. Il n’est pas aisé de répondre. D'une part, Suarez n’est pas nommé, à notre connaissance, dans les grandes encycliques de Léon XIII et deses successeurs ; le premier de ces papes ne paraît-il pas s’en tenir constamment à saint Thomas, indépendamment des commentateurs du grand doc-