‹ Dictionnaire de thâeologie catholique (volume 5)Chapitre 370 sur 457 · SUPERSTITION. CLASSIFICATION · texte numérisé non relu

SUPERSTITION. CLASSIFICATION

fins possibles du culte divin, puisque c’est à la réalisation de ces fins secondaires que s’essayent, par des moyens désordonnés, la divination, la magie et les vaines observances.

19 Principe de discernement. — Quand on rapproche des excès aussi disparates que le culte faux ou superflu du vrai Dieu et la divination, la magie ou les vaines observances, on constate qu’à première vue, beaucoup de ces agissements n’ont rien de commun avec le culte chrétien. De là une difficulté préalable : A quel titre ces différents abus ont-ils été rapportés à la même catégorie de péché, à la superstition? Comment en est-on arrivé à les opposer les uns et les autres à la même vertu de religion?

A la première question, il faut répondre que notre systématisation est due entièrement à saint Augustin. Alors que les anciens docteurs latins n’entendaient par superslilio que l’idolâtrie, et que les Pères grecs continuèrent à mettre à part les excès cultuels, ἐθελοθρησκία, et les pratiques de la vie quotidienne inspirées par la crainte des δαίμονες, δεισιδαιμονία, (voir plus haut, col. 2765), saint Augustin voit de la superstitio partout. Désormais la théologie catholique rassemblera tous ces abus disparates sous le terme de superfluités ou contrefaçons religieuses.

Dans son traité De doctrina christiana, Augustin entreprit de faire le départ des éléments de la civilisation antique que le christianisme pouvait conserver. Au 1. II, qu’il consacre aux disciplines nécessaires pour comprendre l’Écriture, il pense qu’il faut pour cela connaître les sciences de la nature et les arts libéraux : « Bien qu’on nous dise qu'ils sont fils des neuf Muses, non audiendi sunt errores gentilium superstitionum. » Op. cit., 1. II, c. xvix, P. L., t. xXxIv, col. 49: « Si la superstition des profanes s’en est mêlée, ce n'est pas une raison pour nous détourner des arts profanes. » Loc. cil., c. XVII. « Il y ἃ deux genres de disciplines qui se pratiquent dans la vie civile : les premières qui furent instituées par les hommes, et les secondes que les hommes ont trouvées toutes faites ou instituées par Dieu.» Loc. cil., e. XIx, col. 50. Celles-ci, l’histoire, les sciences naturelles, ete... sont utiles à l’étude des Écritures; « parmi les doctrines d'institution humaine, il y a au contraire à prendre et à laisser, à laisser celles qui sont superstitieuses ».

C’est par ce biais que le grand docteur aborde le classement des superstitions d’une part et des coutumes qui font d’autre part la civilisation. D’un mot, parmi ces signes conventionnels, il y en ἃ d’utiles, comme les conventions sociales; il y en a de superflus, comme les gestes des histrions, mais qui ne sont pas pour cela superstitieux, puisqu'ils ont tout juste la valeur de jeu que les hommes ont voulu leur donner. Puis il y a enfin des signes superstilieux qui n’ont de valeur pour personne, sinon pour les démons. De là cette énumération qui se transmettra jusqu'à nous par les manuels de théologie : « Est donc superstitieux : 1° Tout ce qui a été institué pour constituer et honorer les idoles, ou pour honorer comme un dieu une créature ou un élément de la création » : Voilà ce que la théologie dénomme idolâtrie. Et voici la divination et la magie : 29 « Ce qui a été établi pour consulter les démons ou signifier quelque pacte arrangé et convenu avec eux : les arts magiques et les livres des auspices. » Loc, cit., c. XX, Col. 50. 30, « A ce genre [de doctrines et de signes qui tombent dans le vide] appartiennent encore » — et ce sont les vaines observances de santé — « les ligatures et remèdes répudiés par la science médicale, les caractères mystérieux ou objets à porter sur soi, qu’on décore du titre de « physiques », non pas qu'ils soient exempts de superstition, mais parce qu'on les croit [ἃ tort] utiles par les ressources de la nature. En fait, ils ont des sens cachés et même trop manifestes. »

A ces diverses observances où le commerce avec les démons se laisse à la rigueur soupçonner, « il faut joindre mille observances tout à fait futiles, comme la rencontre d’une pierre, d’un chien ou d'un enfant ». Loc. cit., col. 50. On croirait que saint Augustin va laisser ces dernières observations à leur insignifiance; mais, comme on les appelait communément superstitions, il les range, dans les signes à sens mystérieux : « Ces choses n’ont de valeur que celle qui leur vient de la présomption des esprits, qui y voient comme un langage convenu entre tous pour établir alliance avec les démons. En fait, toutes ces observances sont pleines d’une curiosité mauvaise, d’une inquiétude obsédante, d’une servitude mortelle. Car ce n’est pas leur valeur propre qui a fait observer ces rencontres; mais au contraire, c’est à force de les observer et de les noter qu'on leur a donné une vertu. Aussi on leur donne des sens divers suivant les pensées et les présomptions de chacun. » Loc. cit., ©. XXIV, col. 54. Il faut déraciner tout cela de l’âme chrétienne. Loc. cit.; cf. c. xxxIX, col. 62.

Voilà donc réunis de force sous le même dénominateur le sacrifice du fétichiste et le geste du superstitieux qui touche du fer! Tout au cours du Moyen-Age, les conciles noteront de superstition les usages d’origine païenne tout comme les agissements les plus vulgaires des sorciers : ce sont plusieurs vices placés sous la pure dénomination, très vague, nous l’avons vu, de superstition. 115-115, 4. xcr1, ἃ. 2, ad 1v,

20 Justificalion en raison. — Ainsi nous en venons à la seconde difficulté : pour expliquer comment ces excès si disparates ont été mis en opposition à la vertu de religion, la réponse la meilleure c’est que cet assemblage répond à une classification historique. C'étaient en fait des crimes ou des sottises qui ne ressortissaient à aucune discipline sérieuse, mais tout au plus à la pseudo-théologie du paganisme. En tous cas, ce sont les écrivains latins qui ont groupé sous le crime de superstilio toutes ces pratiques étrangères à la religion officielle. Si l’Église chrétienne les a pareillement proscrits, c’est justement parce que les chrétiens convertis du paganisme y ont vu des restes d’idolâtrie et que, pour justifier leur légitime aversion, certains Pères de l’Église y ont dénoncé des pièges diaboliques. Saint Augustin alla plus loin : si elles n'étaient pas un culte explicite des démons, l’astrologie et la magie ne menaient-elles pas quelquefois à une connivence avec eux? Les théologiens scolastiques ont accepté cette vue, bien que saint Thomas y ait senti une assimilation forcée : « Religion et superstition doivent s’opposer sur un terrain commun, celui des actes qui nous ordonnent à Dieu. Il semble donc qu’on ne peut voir une vraie superstition opposée à la vertu de religion en certains procédés divinatoires qui servent tout juste à deviner des événements humains, non plus qu’en certaines observances faites pour guider la conduite des hommes. — Réponse : si quelques-unes de ces pratiques se rattachent à la superstition, c’est dans la mesure où elles seraient en dépendance de quelque opération des démons. Et ainsi elles se rapportent à de certains pactes tentés avec eux. » 115-115, q. ΧΕΙΙ, à. 2, ad 2um,

Cette prudente solution fournit la réponse théologique à la difficulté précédente : après les superstitions dont la teneur est un acte de culte désordonné, et dont l’opposition flagrante à la vraie religion devait d'emblée frapper l’attention de l’Église, comme le culte des idoles ou le cuite faux du vrai Dieu, il se cache beaucoup d’autres abus d’allure toute difrérente, comme la consultation des sorts ou des astres et l'observation craintive de telle conjoncture vulgaire. Leur but semble honnête : connaître l’avenir et prévenir les dangers de la vie quotidienne; les

DICT. DE THÉOL. CATHOL

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moyens employés, plus ou moins raisonnables sans doute, n'ont rien de religieux. Dirons-nous pour autant qu'il y a des superstitions religieuses et des superstitions profanes? Non, parce que, par définitition, la superstition s'oppose à la religion sur son propre terrain. Les autres vertus : la force, la tempérance, « ont, semble-t-il, un seul acte, puisque ce sont les actes qui servent à distinguer les habitus. La religion, au contraire, a une multitude d'actes divers : le culte de Dieu, le service de Dieu; la prière, le sacrifice, le vœu et combien d’autres actes », même de la vie quotidienne. 115-115, 4. υΧΧΧΙ, ἃ. 3, ad 2u, « L’objet de la religion, c’est de rendre honneur au Dieu unique, sous cette unique raison qu’il est le premier principe de la création et du gouvernement des choses. » Pareillement universelle est donc l’emprise de la religion sur l’homme. Zbid., ad 2%, Ce n’est que dans cette conception générale et catholique de la religion qu’on peut dire qu’elle s'oppose à toutes les formes de superstitions. Nous verrons, à propos de chaque classe, comment les superstitions cultuelles marchandent à Dieu le culte vrai, et la soumission totale auxquels il a droit; tandis que les superstitions d’allure profane lui refusent le droit de diriger nos actions ordinaires. Cf. 115-115, 4. ΧΕΙ, ἃ. 2; q. ΧΟΙΙ, a. 1 et 2, etc.

Une théologie à courte vue dira qu’il n’est pas bon de mêler la religion à des affaires si terre-à-terre : si ces pratiques magiques ou divinatoires n’ont vraiment rien de religieux, ce ne sont pas du tout des superstitions, mais tout au plus des inepties dont la théologie n’a point à s’occuper. Mais, si l’on veut aller au fond des choses, il faut distinguer, dans la superstition comme dans la religion, l’objet matériel des actes et leur objet formel, qui seul leur donne leur moralité. L'objet matériel ce sont les gestes ou autres activités corporelles ou psychologiques; l’objet formel c’est le sens humain donné à ces activités par l'intelligence et la volonté. Or, les superstitions caractérisées, comme l’idolâtrie ou le culte faux ou superflu, ont pour objet matériel des actes de culte qui ont déjà un sens désordonné par eux-mêmes; il faudrait, pour les rendre excusables, montrer que ce sens n’a pas été aperçu ou a été renié par celui qui a fait le geste. Au contraire, les autres abus rangés sous le titre de superstition ont pour objet matériel des actes non religieux par eux-mêmes et souvent très insignifiants; mais celui qui les a posés leur a donné un sens. Celui qui consulte les sorts ou les devins cherche sans doute à savoir son avenir; mais à qui ou à quoi demande-t-il la lumière? C’est ce qui donnera à son acte sa vraie valeur. S’il l’attend des calculs de l’homme, il y a peutêtre sottise, mais ni religion, ni superstition; s’il la demandait à Dieu, ce serait un acte religieux; s’il la demande au démon, par une invocation plus ou moins explicite, il y aura bel et bien superstition formelle, malgré la vulgarité apparente de son geste. Au lieu de s'adresser à Dieu, on recevra ou du moins on attendra le secours de son ennemi. De là, pour la théologie, la nécessité de contrôler une multitude d’actions qui, de prime abord, n’ont rien de religieux.

Voici donc une répartition provisoire des superstitions en deux classes distinctes, répartition empruntée apparemment « à la matière des actes ». Mais la considération de l’objet matériel est ici très importante pour juger de l’objet formel, qui seul donne aux actes leur moralité : dans les superstitions cultuelles, l’acceptation d’un geste plein de sens ne peut être qu’un culte et un culte explicite, tandis que dans les autres, qui n’ont extérieurement rien de religieux, le sens désordonné qu’on donnera à des gestes équivoques peut fort bien être tout autre chose qu’un culte, même implicite. On sent ici tout ce qu’a d’artificiel notre énumération traditionnelle des superstitions, en

rapprochant ce qui est de soi un excès de religion et ce qui ne l’est pas nécessairement et qui peut être tout le contraire.

3° Distinction à élablir parmi les superstilions culluelles. — Dans la classe des superstitions cultuelles, la diversité des espèces est très grande, depuis les rites sauvages du fétichiste jusqu’à la pieuse prière du dévot indiscret. En toutes ces superstitions, il y a un culte véritable, explicité en des actes de religion, et un culte de suprême révérence, un culte divin. Mais «les espèces s’y diversifient suivant l’objet du culte. Le culte divin, en effet, peut être rendu soit à celui qui y a droit, au vrai Dieu, et cependant d’une manière indue : c’est une première espèce de superstition; soit à qui n’y ἃ pas droit, à une créature quelconque; voilà une autre forme de superstition... » IIa-II®, q. Xcr1, ἃ. 2. La première espèce, le culte indu, l’altération du culte du vrai Dieu ou, comme disent les derniers scolastiques, cultus viliosus veri nominis, se trompe sur la manière d’honorer le vrai Dieu, sur l’objectum formale quod du culte à lui offrir; la seconde, le culte des faux dieux, cultus falsi nominis, se trompe avant tout sur son destinataire, sur l’objectum cui. Cf. 115-115, q. Lxxx1, a. 5. Les Pères de l’Église appelaient plus simplement celle-ci l’idolâtrie. C’est cette religion des faux dieux qu’il faut mettre en tête des superstitions cultuelles, puisqu’aussi bien c’est à elle que fut réservé pendant les premiers siècles de l’Église le nom de superstition. L’idolâtrie est le type achevé de la superstition et historiquement l’archétype de toutes les autres espèces. En se trompant d'adresse, le culte idolâtrique, par la logique de l’erreur, se trompe aussi dans l’expression du culte divin. 115-115, q. cxIv, a. 3, ad iun, Or, c’est en empruntant ou copiant ces aberrations des païens que naîtra le culte faux et le culte superflu du vrai Dieu. Les pratiques non cultuelles qu’on range aussi parmi les dernières superstitions, l’ont été parce qu’on les ἃ assimilées à l’idolàtrie expresse. Il en ἃ été traité amplement à l’art. IDOLATRIE de ce dictionnaire, t. να, col. 602-669; mais il faut avoir bien présent à l’esprit ce qui la concerne pour comprendre l’enseignement de l’Écriture sainte et de la théologie sur le culte indu du vrai Dieu.

III. LE CULTE FAUX DU VRAI DIEU. — Dans le culte indu du vrai Dieu, on distingue à première vue deux sortes de superstitions : le culte faux et le culte simplement superflu. Les théologiens ont trouvé commode de rapporter ces deux formes voisines aux deux termes de la déclaration de Notre-Seigneur en saint Jean, 1v, 24 : Eos qui adorant eum in spirilu οἱ veritate oporlet adorare. Il est bien clair que les cultes faux s’opposent à la « vérité » de la religion, et que les cultes superflus sont contraires au « culte en esprit », parce que « celui qui s’absorbe tout entier en des pratiques extérieures ne fait aucun progrès dans la religion de l’esprit ». Cajétan, In IIem-]]J®, q. xeur, ἃ. 1.

La distinction précédente, faite a priori, apparaît bien claire, et exclusive d’un troisième terme. « Il est certain, remarque Suarez, que toute pratique superstitieuse », l’idolâtrie, par exemple, « contient une fausseté fondamentale, une opposition à l'institution ecclésiastique, de même que toutes les superstitions sont, par définition, superflues. » Mais l’idolâtrie, on ne peut l’oublier, s'oppose à la simple raison, puisqu'elle n’est pas un culte du vrai Dieu, et les dernières formes dites superstitieuses, à notre avis, ne sont pas un culte quelconque. Notre division bipartite est donc juste et permet de distinguer, parmi les contrefaçons du culte du vrai Dieu, celles qui ont une signification fausse, comme serait la circoncision d’un chrétien, et, d'autre part, des usages simplement inutiles.

Le culte faux du vrai Dieu, vrai dans ses aspirations, s'adressant au vrai Dieu, est faux dans ses réa-

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