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SUPERSTITION. CULTE FAUX DE DIEU

lisations, puisqu'il s'oppose à la « vérité de l'Évangile ».

1° Dans l'Écriture. — Saint Paul s'en préoccupait quand il détournait les chrétiens de rien prendre des observances mosaïques ou païennes. Dans les épîtres de la captivité, il les stigmatise comme des pratiques que ses anciens convertis sont tentés d’adjoindre au culte du vrai Dieu. S'il les condamne, ce n’est pas à titre de pratiques extérieures, puisque lui-même prêche le baptême, Col., 11, 12, la prière et les bonnes œuvres, Eph., v, 9 et 19, mais parce qu'elles sont opposées à la foi au Christ, en particulier aux rites chrétiens reconnus par tous les baptisés et qui emportent le renoncement aux rites étrangers, qu'ils viennent du judaïsme ou du gnosticisme naissant. Ce qui compte, c’est le baptême : il remplace la circoncision juive et supprime les autres ordonnances mosaïques. Ici, saint Paul, ne porte pas de jugement de valeur contre ces pratiques étrangères, mais il les déclare en contradiction avec « la vérité de l'Évangile ». Gal., τι, 5.

Nous devons pourtant remarquer que le verdict de Paul est beaucoup moins tranchant pour les pratiques judaïques que pour les autres. Néanmoins, pour les Juifs venus à la foi chrétienne, il y a plus à perdre qu’à gagner dans la pratique de la Loi : « Toutes ces choses qui étaient pour moi (juif) des gains, je les ai considérées comme des pertes, en regard de la connaissance du Christ. » Phil., 111, 7-8. Les judaïsants qui cherchent à imposer les observances mosaïques aux Gentils convertis sont « de mauvais ouvriers », qui enseignent « un Évangile qui n’en est pas un ». Gal. 1, 6. Ces prescriptions sans autorité sont-elles donc pernicieuses et fausses? Saint Paul, qui le pense sans doute, dit seulement qu'elles sont gênantes et sans valeur sanctifiante. L’épître aux Hébreux, d’un ton plus didactique, est, au fond, bien plus catégorique : « La Loi, n'ayant que l’ombre des réalités chrétiennes, est tout à fait incapable, par ses sacrifices, de rendre parfaits ceux qui y participent... Le Christ dit alors : Me voici. C’est abolir le premier régime pour établir le second. » Heb., x, 1, 9.

Pour les usages païens, leur introduction dans la religion nouvelle serait plus coupable encore, parce qu'ils sont faux et immoraux. Ils sont anciens, mais viennent d’une « tradition tout humaine, selon les rudiments du monde ». Col., 11, 8, 20. Ces sortes de choses ont renom de sagesse avec leur culte capricieux, ἐθελοθρησκία. « Mais au fond, elles n’ont aucune valeur que pour la chair. » Zbid., 21-23. Le plus grave danger de ces pratiques, c’est que, après avoir encombré la vie religieuse, elles nous feraient perdre de vue les vraies sources de salut. Cet asservissement à des moyens ineflicaces aboutit à une apostasie de la vie chrétienne : « Veillez à ce que personne ne fasse de vous sa proie par le moyen de la philosophie. » /bid., 8.

Au temps des épîtres pastorales, la menace est devenue une réalité. Les condamnations de l’Apôtre s’accentuent : les enseignements humains sont qualifiés d’ «enseignements de démons »; les règlements superstitieux viennent « de l'hypocrisie d’imposteurs qui interdisent le mariage, les aliments créés par Dieu », I Tim., 1V, 3, et préconisent toute une ascèse, tbid., ιν, 8 : ce sont des gnostiques. Il y a aussi des superstitions d’un tout autre genre : « fables profanes, contes de bonnes femmes, qu'il faut éviter. » αν, 7. Paul les met sur le même pied que les spéculations de la gnose. 1 Tim., vi, 20.

Quelle était la portée de cette sanction? Si les discussions sur la Loi élaient vaines, est-ce que les œuvres de la Loi n'étaient pas pernicieuses? Saint Jérôme et saint Augustin ont eu, à leur sujet, une mémorable discussion. 5. Jérôme, Epist., ex, P. L., t. χχιῖ, col. 927; 5. Augustin, Epist., οἷ, t. XXXIN, col. 276 sq. : décider si les opera legis étaient, dès ce

temps-là, mortua et mortifera, c'était, en somme, déclarer que ces œuvres constituaient des superstitions de culte faux du vrai Dieu. Voici comment saint Thomas résume les positions des deux docteurs : « Saint Jérôme distingue deux moments : le temps avant la passion, où les observances légales n'étaient ni mortes, ni nuisibles; et le temps qui suivit immédiatement la passion, où elles devinrent à la fois mortua et mortifera. Aussi, disait-il que les apôtres ne les avaient jamais observées alors « selon la vérité », mais seulement par une pieuse simulation, pour ne pas scandaliser les Juifs : ils ne pratiquaient pas ces rites « comme cérémonies légales », mais pour des motifs profanes d'hygiène ou de bon ordre. Mais ces explications paraissent mal fondées; aussi, avec plus de convenance, Augustin distingue-t-il un troisième temps, « à savoir, de la passion du Christ jusqu’à la diffusion de l'Évangile, durant lequel les œuvres légales furent des œuvres mortes, parce qu’elles n'avaient aucune valeur religieuse, et que personne n’était tenu de les observer; mais où elles n'étaient pas mortifera, parce que les convertis du judaïsme pouvaient les observer licitement, pourvu qu'ils n’y fussent pas attachés comme à des moyens indispensables de salut. Le Saint-Esprit n’a pas voulu les interdire d’un seul coup aux judéo-chré- Liens, comme il prohibait les pratiques païennes aux convertis de la gentilité, afin de montrer la différence qui existait entre ces rites, les rites païens étant répudiés par Dieu dès l’origine comme tout à fait illicites, les rites mosaïques, au contraire, cessant d'eux-mêmes après la mort du Christ, qu'ils étaient destinés à préfigurer. 15-115, 4. cut, ἃ. 4.

2° Dans la tradition. — A l'endroit du paganisme, on a parlé du radicalisme de l’Église, aux trois premiers siècles, parce qu’elle comptait parmi les capitalia peccata l’ofirande de l’encens aux idoles et la participation au culte impérial. Mais c’étaient là des apostasies, et la malignité du public, les sollicitations des juges suflisaient à donner un sens précis à ces gestes païens. Par contre, on ne peut parler d’intransigeance à propos de bien d’autres coutumes mi-religieuses et mi-civiles. Les docteurs du 111 siècle dressèrent des listes d’hérésies, mais point de listes de superstitions. Il fallait aller au plus pressé, et laisser au sens chrétien des fidèles d’exclure eux-mêmes les pratiques en opposition avec leur foi. De fait, les avis furent difrérents suivant les époques, les contrées, les classes sociales et surtout les tournures d’esprit, au sujet des fêtes officielles, de la table, du théâtre, du service militaire, des mariages, etc. Dès la fin du r siècle, il y eut, dans la communauté romaine, inquiète de tant de compromissions, un mouvement de retraite général. Les écoles rigoristes du 11° siècle virent de l’idolâtrie partout, même dans les spectacles et dans les métiers au service des temples. Tertullien, De speclaculis tout entier, Apologet., c. xxxvIn1; De idolol., c. vu, P. L., t. 1, col. 528 et 747; Tatien, Adv. Græcos, n. 14, 33- 34, P. G.,t. vi, col. 63 sq., 466-469. Mais, plus généralement, l’Église montra de la condescendance pour tous les usages qui n’étaient pas spécifiquement païens, par exemple pour l'éducation des enfants, le mariage avec des païens, la formation religieuse des prêtres. Ép. à Diognète, c. v, n. 6-10, P. G., t. 11, col. 1174. A peine fut-elle plus sévère pour la constitution de son culte, se bornant d’abord à interdire les rites qui s’opposaient par leur teneur matérielle à la lettre de l'Évangile, comme les sacrifices d'animaux au Dieu créateur de toutes choses. Zbid., €. 111, n. 3, col. 1172; Athénagore, Legatio, c. Χιιι, P. G., t. vi, col. 916. Mais, dans le même temps, elle accueillait dans sa liturgie tous ces symboles, gestes et formules que l’homme avait détournés au service des faux dieux. Aux siècles mêmes où s’opéraient ces assimilations, les porte-

FAUX DE DIEU 2774 paroles du catholicisme les acceptaient avec plus de sérénité que ne le font les modernes apologistes de l'Église. Ils ne manquaient pas d'entendre les objections des adversaires : Celse n’avait-il pas signalé à ses amis païens les contrefaçons chrétiennes des philosophes grecs et des religions orientales, et les manichéens n’en faisaient-ils pas un grief aux catholiques? Au premier, Origène se bornait à répondre qu'il fallait chercher, sous des ressemblances matérielles, les différentes inspirations qui les expliquent : ᾿Εξεταστέον γὰρ τὰ δόγματα, ἀφ᾽ ὧν ὁρμώμενοι: δυνατὸν γὰρ τὸ αὐτὸ ἀπὸ διαφόρων δογμάτων γίνεσθαι. GontiGels tm NI 685. PAG; τ Σὰ Col 150 ΟΣ ὉΝ I. V, n. 44, col. 1249. En Occident, Augustin expliquait les analogies par la nécessité, aussi vieille que le monde, de signes religieux et par leur imprécision, Gont παιδί, FX SS CRI, Pr AC XIII, CO 386; Epist., cr, ad Deogratias, q. 111, n. 20, t. XXxXII1, col. 378 : « Ainsi peut-on comprendre que ce n’est pas le rite sacrificiel qui est mauvais, puisque les Pères de l'Ancien Testament ont bien immolé des victimes au vrai Dieu; mais c’est le fait de les offrir aux faux dieux et aux démons impies que la vraie religion reproche aux superstitions des païens. » On comprend aussi par le même principe la condescendance d’un Grégoire le Thaumaturge, Vita 5. Gregorii, P. G., t. xLvI, col. 953, et d’un Grégoire le Grand, Epist., RER PEN Rx Ve Co Δ 160 fertesta Dieu, ces oblations ne sont plus sacrifices. »

Contre les pratiques restées païennes, malgré l’habile tactique de l’Église pour les christianiser, la doctrine de ses docteurs fut intransigeante : c’est une superstition de culte pernicieux que « de donner le nom de religion à une tradition humaine », dit la Glose ordinaire, in Col., τι, 23. Mais il y a bien d’autres traditions inassimilables pour les vrais chrétiens : celles des hérétiques ne valent pas mieux, écrit Lactance. Seule l’Église catholique garde le vrai culte. Divin. US VIN ὁ: ΚΣ, ΤῈ 1 D ὟἹ, 001.. 542. 1} γα] bien sévère pour les dissidents, alors qu’il se montrait trop optimiste envers les libres expressions de la vraie foi. Loc. cit., ce. ΧΧΨΠΙ, col. 535. Saint Augustin a signalé maintes fois les écarts des catholiques eux-mêmes. « Il y a des gens mal avisés qui trouvent moyen d’être superstitieux jusque dans la vraie religion! » De moribus Pccles οαΐπι, ὃ. πχπῖν, PL XI 60]. 1942.

« Ne mettons pas la religion dans nos imaginations! Mieux vaut le vrai, si fruste soit-il, que tout ce qui peut être inventé par le caprice. » De vera relig., 1. I, c. LV, t. ΧΧΧιν, col. 169. « Le mensonge le plus pernicieux, dit-il encore, est celui qu’on fait en ce qui touche à Ja religion chrétienne. » Contra mendacium, €. 111, MA Ὁ ΣΙ COL 21

Les décrétales des papes ont stigmatisé avec beaucoup de précision les deux provenances de cultes faux : 1. les réviviscences païennes : « ΠῚ n’est pas bien étonnant que certains prêtres abandonnent la pureté de la foi pour servir un culte « superstitieux » : ils n’ont pas grandi dans l’Église, mais viennent par une autre route, d’où ils ont amené avec eux des usages de leur vie passée. » Cæleslini epist. ad episc. Galliæ, €. 1; 2. les complications dévotes du renouveau carolingien : « opinions superstitieuses » en matière de liturgie, « issues d’une initiative privée, d’un jugement tout humain ». Fausse décrétale d'Alexandre, c. 1 et 111. Le mot superstition, que les anciens auteurs n’entendaient que de l’idolâtrie, est appliqué ici au culte faux du vrai Dieu; mais l’abus avait été dénoncé depuis longtemps.

3° Dans la théologie. C’est sur cette doctrine positive, et principalement sur le texte de saint Augustin relatif au mensonge ès-choses religieuses, que les théologiens ont édifié la théorie du culte faux, de ses

formes, de ses causes, et d’abord de sa possibilité. « Mentir, dit saint Thomas, c’est signifier extérieurement le contraire de la vérité. Or, de même que les paroles, nos faits et gestes ont valeur de signes. C’est même cette sorte de signes en actions qui constitue le culte extérieur de la religion. Si donc ce culte exté— rieur vient à signifier quelque chose de faux, il sera pernicieux. » 115-115, 4. xCIn, a. 1.

Pour la première fois dans l’étude de la superstition, nous constatons qu’elle consiste avant tout dans une erreur en matière de signes : ici de signes extérieurs et cultuels. Comme en tout usage des signes, il y ἃ ici l’homme qui cherche à exprimer sa religion, le signe cultuel qui ἃ sa signification propre, et la réalité religieuse, res significala, qu’on cherche à atteindre. Qu'il s'agisse de signes naturels ou conventionnels de religion, l’erreur ne réside pas dans le geste même, ut res naluræ, mais dans le sens qu’il a naturellement ou conventionnellement et ces conventions ont été fort variables au cours des siècles. Pour les signes naturels de religion, ils ne peuvent être entachés de fausseté que par la fausseté du sentiment religieux qui les dicte; pour les signes conventionnels, au contraire, un homme religieux peut, avec les meilleures intentions du monde, enfreindre les conventions cultuelles admises autour de lui, et faire un acte extérieur de culte faux. L'erreur dans le signe de religion peut donc provenir du fait de l’agent, comme une erreur de tir peut venir du tireur qui a mal vu le but ou l’a mal visé. Mais, comme l’erreur peut provenir également du but qui s’est déplacé, de même le sens d’un acte de culte peut objectivement devenir faux du fait de la vérité religieuse, res significala, qui aurait changé. Le sens du signe religieux, comme de tout autre signe, est, en effet, directement ordonné à la chose signifiée.

Ces préliminaires étaient utiles pour saisir toute la portée de la distinction thomiste sur les deux formes que peut prendre le culte faux du vrai Dieu : Hoc aulem contingit dupliciter : uno quidem modo, ex parte rei significatæ a qua discordat significatio cultus….; alio modo potest contingere falsitas in exteriori cultu ex parte colentis. 115-115, 4. xxx, a. 1. Quelles sont donc ces deux formes « contingentes », issues de deux côtés distincts?

1. La première forme de fausseté provient « du fait de la réalité signifiée, avec laquelle est en désaccord la signification du culte ». La première raison de désaccord provient « de la réalité religieuse » elle-même, par le fait qu’elle n’est pas bien exprimée par les symboles. Or, dans le culte faux du vrai Dieu, la réalité qu’on veut signifier, c’est le vrai Dieu, avec ses vrais attributs, avec sa providence et ses vrais plans de salut tels qu’il les a révélés. Et la première erreur, foncière, irrémédiable, viendra de ces augustes réalités, qui, trop élevées, échappent aux visées des hommes, ou qui, développant dans l’histoire humaine, leur dessein éternel, rendent périmés les rites anciens. Cette explication, tout à fait philosophique d’ailleurs, s’éclaire de l'exemple proposé par la suite de l’article : celui du progrès de la révélation et de la substitution à l’économie mosaïque de l’économie chrétienne, toutes deux pourtant révélées de Dieu. C’est la situation des Juifs pratiquants, qui avaient entre les mains des rites bien faits pour les siècles d'attente du Messie, mais incapables, par le développement du plan de salut, d’exprimer la nouvelle réalité chrétienne. Ce qu'ils avaient eu tant de peine à admettre provisoirement, du temps des prophètes, ils devaient désormais l’admettre tout de bon et comprendre bien que tout cela était périmé, du fait de la promulgation de la vérité de l'Évangile : « au temps de la Loi nouvelle, une fois accomplis les mystères du Christ, il est pernicieux d'employer les

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