SUPERSTITION. CULTE SUPERFLU DE DIEU
ment empêcher la dévotion ». Ils-II®, q. 1 ΧΧΧΊΙ, a. 3, ad 14m et 3um, Si l’on veut laisser hors de compte les abus du serment, de l’adjuration et l’usage indu du nom de Dieu, parce que « ces appropriations abusives du divin » ont en effet d’autres mobiles et d’autres noms que celui de culte superflu, il est bien sûr qu'il faut y inclure les innombrables abus relatifs au sacrifice de la messe, aux sacrements et aux sacramentaux : excès de confiance en leur efficacité, qui en ferait pour un peu des pratiques magiques, raflinements et scrupules dans leur célébration, etc. Pour faire bref, on cite l'exemple du chant ecclésiastique, parce qu’il est sujet, comme tout le culte publie, à bien des superfluités, 115-115, q. xcr, a. 2; mais celui qui supprimerait, en principe, par esprit de mortification, le chant liturgique, ne serait pas exempt de superstition, cette suppression bien apparente relevant, au fond, d’un excès de religion. Quant à l’autre exemple classique d’ajouter un cierge ou autre chose à l’autel du sacrifice, le culte superflu s’y double parfois de vaine observance.. On serait infini si l’on voulait signaler toutes les circonstances de temps, de lieu, de manière, qui peuvent surcharger inutilement l’exercice de la vertu de religion. « Ce disparate de circonstances déréglées ne change pas cependant l’espèce du péché », parce que les dérèglements signalés plus haut n’ont tous qu’une même contrariété aux fins rationnelles du véritable culte. « Tout cela doit donc être tenu pour superflu et superstitieux qui, de soi, est étranger à la gloire de Dieu, à l’élévation de l’âme humaine vers Dieu, ou à la mortification modérée des convoitises de la chair, ou enfin à l'institution de Dieu et de l’Église, ce qui s’écarte de la coutume communément reçue. » 115-115, q. ΧΕΙ, a. 2.
3. Les trois critères ajoutés ici par saint Thomas : l'institution positive par Dieu ou par l’Église et l’autorité de la coutume, ne font pas double emploi avec les trois premiers, mais ils les mettent à notre portée, ce sont les règles prochaines du culte véritable. Ce que Dieu n’a pas jugé bon de prescrire ou d'autoriser, ce que l’Église, dans l’organisation progressive de son culte, n’a pas institué officiellement, ce que la coutume des fidèles réprouve, tout cela doit être préjugé comme étranger aux fins du culte divin. On a déjà vu que le culte superflu ne va pas contre les règles de l'Église : c’est du supplément, de valeur pour le moins douteuse. Mais il se juge alors par la coutume : celle-ci n'étant d’ailleurs qu'affaire de pratique et non de précepte motivé, on pourra bien constater qu’une dévotion n’est pas entrée dans la pratique, mais on ne pourra déclarer qu’elle soit, par là même, « contre » cette coutume. Pour savoir si elle va vraiment contre la coutume, il faut interroger le sens religieux des fidèles et finalement la raison naturelle. Aussi Suarez ajoute-t-il aux critères thomistes « tout ce qui va contre la raison naturelle, non pas tout ce qui est en dehors du précepte strict, seulement ce qui montre quelque inutilité ou superfluité ou autre inconvénient de ce genre ». De religione, tr. 11, 1. 11, €. 1, ἢ. 9, t. ΧΠῚ, p. 471. Il faut avouer que la règle est bien flexible et qu'il n’est pas de trop que Dieu et l'Église étendent leur sollicitude jusqu'à rappeler aux adorateurs le culte en esprit : en plus des institutions spéciales, il y a les directives générales, ordinalio Dei et Ecclesiæ. Loc. cit. Les avertissements du Christ contre le pharisaïsme, les conseils spirituels de l’Église rappellent que les pratiques superflues « viennent de l'hypocrisie ou d’un zèle déraisonnable ». Cajétan, 1π 114m-/]®, 4. XGint, ἃ. 2. Malgré les directions de l'autorité vivante, il y aura toujours une marge de liberté laissée à l'expression de la ferveur religieuse.
20 La tradition. — 1. Avant le christianisme. — Les religions qui ne se réclament ni d’une révélation, ni
d'une Église, se défendirent difficilement contre la superstition de culte superflu. Lactance prétend même que la démarcation est impossible. Divin. inslit., 1. IV, ec. xx vu, P. L., t. νι, col. 537. La raison a pourtant dit son mot en la matière, mais ce n’est pas notre raison de civilisés; ainsi les danses rituelles, qui nous semblent presque grotesques, ont fait partie de l’héritage religieux de tous les anciens peuples; c’est dire que les exigences de la raison ont varié avec les époques et les civilisations. Lactance lui-même, loc. cit., pensait que les religions primitives étaient plus pures que les nouvelles; Arnobe soutenait le contraire. Ado. nationes, 1. I, ce. xzrix et Lit, P. L., t. v, col. 773 et 791.
Sans parler des autres formes mal connues du paganisme, on ne peut pas dire de l’ancienne religion romaine, qu'elle ait favorisé le culte superflu : c’est le latin qui a créé le mot superslitio avec son sens péjoratif. C'est que tous les rapports avec les dieux y revêtaient la forme d’un contrat légal : violer le contrat était, sans doute, une impietas; mais l’outrepasser était une superstilio, une exagération. Ce que nous appelons dévotion, qui excuse partiellement certaines pratiques spontanées, restait en dehors de l'idéal romain; l’enthousiasme mystique l’eût choqué. Mais ce formalisme même engendrait une pratique cultuelle méticuleuse, qu'avec nos idées chrétiennes nous appellerions superstitieuse. « Les gens religieux, dit Cicéron, sont appelés ainsi parce qu'ils étudient soigneusement et relisent tout ce qui concerne le culte des dieux. » De natura deorum, 1. II, ce. xxvIn, 72. La pratique romaine de la religion mettait donc l’accent exagérément sur les rites.
Pour de meilleures raisons, la religion mosaïque s’est défendue assez efficacement sur ce point. Disons ici que sa doctrine est très nette en l’espèce : c’est le même livre, le Deutéronome, qui proclamait que le peuple ne devait pas « ajouter au précepte », Deut., IV, 2, et que « ce précepte n’était pas hors de sa portée, mais dans son cœur ». Deut., xxx, 11-14; cf. Rom., x, 8. Les prophètes devaient insister sur ce point. Le Christ, lui aussi, combat les superfétations cultuelles des rabbins. Matth., xv, 3-6; xx111, 2-9; Marc., vit, 1-13; x11, 40; Luc., x1, 40-46. Qu'il y ait eu dans le pharisaïisme de l’orgueil et du mépris pour les grands commandements de la Loi, c’est indiscutable; mais Notre-Seigneur ne laisse-t-il pas entendre, par l’allégorie de la coupe, etc... que ces péchés sont les suites du culte superflu? « Ces gens qui font pour l'apparence de longues prières, subiront une plus forte condamnation. » Marc., x11, 40; Luc., xx, 47. Par contre, «une fois en règle avec les points les plus essentiels, il est bon de ne pas négliger les autres », Matth., XXII1, 23; preuve que le culte superflu n’est pas une question de quantité, mais de « proportion » et de sincérité. Saint Paul dénonce exactement les trois travers signalés aussi par le Docteur angélique : « Toutes ces superfluités ont une apparence de. sagesse : c’est un culte (du vrai Dieu, mais) capricieux, une soumission (de l’âme, mais affectée), un mépris (mais immodéré) pour le corps; et tout cela est sans valeur réelle et ne sert qu’à la satisfaction de la chair. » Col., 11, 23. On voit comment la systématisation philosophique de saint Thomas se tient, sans le dire, très près de l’Écriture.
2. Dans l’Église ancienne. — Cette systématisation tient aussi compte de l’attitude générale de l'Église, qui a toujours gardé le souci essentiel d’adapter son culte aux besoins raisonnables des fidèles, sans les surcharger de pratiques extérieures. Tertullien est le premier qui ait donné le nom de superstition aux expressions excentriques de la piété chrétienne : « De pareilles extravagances » — prier en déposant son manteau! — « sont à mettre au compte, non de la religion, mais de la superstition : affectations de piété
ΞΕ ΙΓ ΘΕ ΒΕ 2782 qu'on réprime, et qui doivent l'être, ne serait-ce que parce qu'elles font ressembler aux Gentils. » De ora- ΟΠ. ΣῊ ἘΣ Το λα, col 1175:
Avec plus de nuances, saint Augustin, en 397, qualifie de « superstiliosa figmenta l'usage indu dela sainte Écriture chez les bons et vrais chrétiens ». De doctr. chris LC VO ΒΥ Σιν, 0]. 49/SDrois ans plus tard, dans sa lettre à Januarius, Epist., ταν, P. L., t. ΧΧΧΙΙῚ, col. 200 sq., il trouvait une distinction plus explicite entre le culte sagement compris et sa contrefaçon superstitieuse. « Le Christ nous a soumis à un joug très doux et à un fardeau bien léger; aussi est-ce par des sacramenta très peu nombreux, d'observation très facile et de signification très haute qu'il a rassemblé en société le peuple nouveau : de ce nombre, le baptême, la communion et quelques autres sacramenta recommandés dans les Écritures canoniques, à l’exclusion de tous ces rites des livres de Moïse, qui grevaient la servitude de l’ancien peuple, pour se conformer au cœur des Juifs. » Op. cit., ©. 1, ἢ. 1, col. 200. Tout en restant fidèle à cette consigne de liberté, il ne faut pas, par un conservatisme étroit, faire fi de la tradition vivante de l'Église : les éléments qui se sont ajoutés à la simplicité primitive ne sont pas pour cela des superstitions, il faut retenir encore les usages ecclésiastiques généraux ou locaux. Parmi ces surcharges devenues universelles, il y a le jeûne eucharistique. Op. cit., σον et vi, n. 7 et 8, col. 203. Quant aux usages locaux, il faut bonnement s’en tenir à la coutume quæ pro lege habenda est. Epist. xxxvV1 ad Casulanum; mais il y aurait « timidité superstitieuse » à se quereller à leur sujet. On remarquera d’ailleurs que les usages des Églises gardent une discrétion remarquable. L’excès superstitieux commence, en effet, dès que l’individu se soustrait aux consignes de l'Église. Enchirid., ΟΥ̓͂Σ, PU, ἃς σα col 209: autre caractère commun à toutes ces exagérations, c’est « de donner son principal souci à l'extérieur de la religion ». De vera religione, c. 111, P. L., t. XXX1IV, col. 124.
3. Le Moyen Age. — On n’entendra plus, de longtemps, une voix aussi nette que celle de l’évêque d’Hippone, en faveur de la liberté chrétienne; et il faudra arriver à la fin du ΧΙΙ siècle pour trouver, dans le Verbum abbreviatum de Pierre le Chantre, une protestation d’ailleurs tumultueuse « contre la multiplication et le poids des observances ». P. L., t. ccv, col. 233 sq. Ses exemples ne sont pas toujours très bien choisis; il n’y avait pourtant que l’embarras du choix parmi les abus tolérés par les évêques du xri° siècle dans le culte. Jean de Chartres avait dit au IIIe concile du Latran (1179) : « Dieu nous garde d’instituer du nouveau ou de restaurer d’anciennes observances! Nous sommes déjà accablés sous les institutions, alors que « l'autorité » dit qu’il faut en laisser tomber quelques-unes, ne multitudine utilium gravemur. P. L., t. cev, col. 235. Nous avouons n’avoir pu identifier cette « autorité »; mais il est certain que le pouvoir central de l’Église n’a jamais pris de ces mesures énergiques qui auraient été indispensables pour rétablir 2lors l’équilibre entre la religion intérieure et le fardeau des rites utiles, mais accessoires. A cette époque, qu’on a appelée sacramentaire et qui le fut même dans le domaine civil, elle se montra d’une extrême condescendance pour les besoins qu'avaient les foules d’extérioriser leur culte sans pourtant glisser dans la superstition. Elle exerça plutôt à leur endroit un rôle modérateur, comme ses ennemis ont parfois la coquetterie de le reconnaître : « L'Église a imposé une religion relativement simple, sans trop de fêtes, sans interdictions alimentaires. » S. Reinach, Orpheus, p. 393.
D'où vient qu’au Moyen-Age, la religion fut pour-
tant envahie par une dévotion surfaite? On peut, semble-t-il, en marquer trois causes : les précautions mêmes du pouvoir officiel et les développements parfois touffus de sa doctrine, qui donnaient prétexte à une hantise exagérée et à des observances superstitieuses; les usages de certains milieux semi-officiels, qui, par leur diffusion, prenaient figure d’observances anormales; enfin, et surtout, les pratiques populaires issues d’une incompréhension des précautions et des particularismes précédents, οἷ... de la peur.
a) Des précautions excessives pour la sainte eucharistie, le saint chrême, l’autel chrétien, les églises, etc., on ἃ une codification, bien caractéristique, quoique non la première en date, vers 850, dans les Fausses Décrétales. L'une d’elles ἃ trait « à la propreté du calice, ne non bene lotus calix, diacono peccatum fiat efferenti, Epist. 11 Clementis, 11, 2; aux « fragments d’hosties non consacrées », 1, 3; aux linges d’autel, qui ne doivent pas sortir de la sacristie, 1, 2; aux voiles des portes des églises qui ne doivent pas être touchés par les fidèles, 1, 2, non plus que les linges sacrés par les religieuses, Epist. Soteris, τι, 1, ni même les vêtements sacerdotaux, Epist. Slephani, 1, 3. Précautions louables, qui prétendaient bien « repousser toute opinion superstitieuse », mais qui aboutirent au résultat contraire. On trouvera dans Martène, De monach. ritibus, passim, une série semblable de précautions en cas d'accidents dans le sacrifice de la messe. Beaucoup d’exagérations au sujet de l'efficacité des sacrements, des bénédictions, des sacramentaux grandirent, même dans les sphères officielles, à l'ombre de la théorie sacramentaire. D’autres développements doctrinaux sur le rôle des anges, des saints et des démons, et les exagérations inévitables des prédicateurs, donnèrent aussi prétexte à mille superfétations cultuelles. Voir les art. RELIQUES et SAINTS (Culle des), ici, Ὁ. xxx, col. 2352 sq., et t. x1v, col. 939 sq. On peut en dire autant des spéculations pieuses mais passionnées, sur le Christ, sa vie, son corps sacré, sa passion.
b) À mi-chemin entre les prescriptions officielles et les poussées populaires, il y avait les exemples et les exhortations des pieux laïques : moines, ermites, reclus et béguines. Leurs communautés étaient régies par « des règles ». Mais ce déterminisme personnel qui, pour un saint, était l’expression suprême de la liberté spirituelle, risquait de devenir une surcharge insupportable pour des fidèles à qui on aurait voulu limposer, fût-ce même par la seule contrainte de l’exemple, parce qu’exotique, anachronique, disproportionné avec leur sainteté personnelle et leur genre de vie.
Sans parler des jeûnes austères que les Pères du désert léguèrent aux laïcs orientaux, les moines scots, quand ils abordèrent le continent, auraient été sages d'adopter les coutumes religieuses de ces pays. C'était trop leur demander : déjà leur particularisme avait occasionné des troubles en Angleterre. Au vrre siècle, saint Colomban, à Luxeuil et à Bobbio, se faisait remarquer par ses observances, ses cent génuflexions quotidiennes, etc... Dix ans après sa mort, son successeur, saint Eustase, fut accusé formellement de culte superflu : Superflua quædam οἱ canonicæ institutioni aliena eorum studiis leneri. Vila Euslasii, par Jonas, c. x, Act. sanct. O. 5. B., t. 11, p. 111. Quelquesuns de ces usages, d’ailleurs, comme les loricæ ou prières litaniques, n'étaient pas sans défaut : « Très souvent on leur a voué, comme à des sortes de conjurations, un attachement superstitieux. » L. Gougaud, Celliques (Liturgies), dans Dict. arch. chrét., t. τὰ, col. 2983-2986.
Les auteurs de vies de saints propagèrent parfois à leur insu, des pratiques désuètes, qui frisaient dès