SUPERSTITION. VAINES OBSERVANCES, APPLICATIONS
données des anciens scolastiques furent révisées en conséquence. Tout de suite« une tendance exista dans la théologie à rejeter en dehors des superstitions réelles les vaines observances telles qu'elles se présentent dans nos temps modernes ». ἢ. Brouillard, Nouv. rev. théolog., 1931, p. 729. On y a vu des observances vaines, mais non des observances proprement superstitieuses ; bien que le mot de superstition leur fût encore appliqué, i! ne devait l’être que dans le sens large. Le premier en date et en dignité de ces théologiens réalistes, c’est Cajétan, Summa peccalorum, 1523, à l’art. Superslilio. À sa suite, nommons entre autres : Suarez, De religione, tr. 111, 1. II, c. x, n. 6, édit. Vivès, aux p.19; Lessius, 1. 1 dist Ἃς αἰ 66; 1Laymann, l. IV, tr. x, n. 10; Busembaum, 1. LIL, tr. 1, c. 1, dub. 4; Saint Alphonse, qui cite le précédent sans commentaires, 111, 15, éd. Gaudé, t. 1, p. 378. Parmi les auteurs contemporains, qui sont du même avis, nous citerons Noldin, De præceplis, 14° éd., n. 159; Berardi, Prax. conf., t. 1, n. 433; Mausbach, Kath. mor., 5° éd., t. 1, Ὁ. 150; Vermeersch, Theol. mor., 1924, t. 11, n. 242 sq.
Les réflexions que Cajétan notait durant sa légation en Pologne, dans un milieu très fruste, sont empreintes d’une vraie finesse. « Même si l’origine païenne des vaines observances était réelle, il y a longtemps qu'en fait elles ont perdu ce caractère idolâtrique », et tout autant leur caractère d’appel à la Providence. Désormais « ceux qui en usent ne pensent nullement faire acte religieux. En réalité, ce sont plutôt des vanités comme il y en a tant parmi les hommes, des faiblesses d'esprit capables de constituer tout au plus des péchés véniels. Parfois même certains présages peuvent avoir valeur de signes et être légitimement utilisés pour veiller avec plus de soin sur sa conduite ». Summa peccalorum, loc. cit., Ὁ. 730. En somme, nous ne voyons rien dans ces réflexions qui contraste avec la Somme de saint Thomas, sauf évidemment l’attention apportée aux questions de fait; la preuve que Cajétan ne pensait pas innover, c’est qu’il a semé ces mêmes remarques en marge du texte de la question ΧΟνῚ de la [[5-115. Il note l’excuse de l'ignorance pour les observances de santé : « On pense parfois utiliser des recettes mises à notre disposition par la nature ou par Dieu; même si l’on se trompait, on serait excusé de superstition, pourvu que l'ignorance ne fût pas crasse ou supine, donc sans excuse possible. » A. 2, ad 1um, Pour la « bonne aventure » et les malheurs qu’elle annonce, les simples seraient portés à y voir deux effets conjugués des astres maléfiques, ἃ. 3; or, il faut avouer que « cette question est bien mystérieuse », même pour les savants. A. 2, :d 2um, Pour les présages acceptés comme tels, Cajétan fait la part de «la légèreté d’esprit, ou de la crainte, voire de la simplicité de cœur que fréquemment les femmes y apportent, pulantes se non male, sed vane forsan facere », bien plus de l’emprise « des coutumes locales, comme certains gestes qui se font par habitude et inattention, quand on parle de... bonne santé ou de chance ». A. 3. Dans les dévotions superstitieuses, « il est bien difticile de battre en brèche ce que le vulgaire ἃ admis sur la foi d’une tradition ancestrale : la simplicité de cœur et la dévotion qu'ils y mettent sont bien différentes de l’esprit superstitieux ». A. 4. Vaines observances : il n’y a peut-être pas eu une époque comme le xvie siècle où ce mot ait été plus de mise, et où il fallut tenir plus grand compte, dans l’appréciation morale, des erreurs de la conscience : ignorance, préjugés, crainte, obsession, faiblesse mentale, habitude, etc...
d) A l'époque acluelle, un changement d'opinion s’est encore produit au sujet des superstitions, dont il est impossible de ne pas tenir compte dans nos jugements moraux. Les progrés scientifiques, la meilleure
connaissance des lois naturelles, la diffusion de l’instruction primaire ont eu ce résultat que « l’action du démon est considérée aujourd’hui comme plus reculée, moins immédiate que ne l’estimaient nos ancêtres. Sans doute est-il impossible d'oublier cette action, qui demeure réelle et considérable; certaines haines religieuses et des faits nettement extra-naturels sont inexplicables en dehors d’elle. » R. Brouillard, loc. cit., dans Nouv. rev. théol., p.734. On devrait ajouter que l’indifférence religieuse du grand nombre ne permet plus d'expliquer en bonne part tant de dévotions superstitieuses de l’époque précédente.
De notre temps, il faut le dire, c’est en dehors de toute considération d'êtres supérieurs à notre nature qu'il faut expliquer la persistance des vaines observances et même de beaucoup de curiosités malsaines. En voici les raisons : l'esprit moderne est volontiers « causaliste », si l’on peut ainsi dire; il cherche à attribuer un motif aux phénomènes environnants, une raison aux événements, aux bonheurs et aux malheurs qui nous arrivent. Il est, de plus, simpliste, ami du moindre effort, porté à se contenter d'explications aisées. Devant l’enchevêtrement des faits, il conclut facilement à des rapports de causalité entre eux; il donne vite aux simples coïncidences, aux pures apparences, la valeur de signes, et il transforme ces prétendus signes en agents possibles d'accidents ou de bonnes fortunes. Cette mentalité « prélogique », que les ethnographes ont signalée dans les sociétés primitives, n’a pas disparu de nos mœurs modernes, parce que — la psychologie l’a bien montré — l'esprit humain reste dans son fond toujours le même. O. Leroy, La raison primilive. Essai de réfutation de la théorie du prélogisme, p. 20 sq. Cet état d’esprit règne avec le minimum de résistance chez les simples, qui tiennent toutes leurs connaissances de la tradition et recevront par la même voie les présages et observances superstitieuses : de là la prédominance de ces superstitions dans les milieux populaires, moins touchés par l’instruction religieuse ou scientifique. Mais les esprits les plus affranchis de toute religion sont exposés aussi à y céder : les deux exemples les plus curieux de notre époque sont les positivistes Zola et Mazaryk.
En fait, l’état d'âme des superstitieux de notre temps est à peu près celui-ci. Pour les vaines observances, « ils font ceci, ils évitent cela, parce qu'ils ne voudraient pas, si par hasard il leur arrivait malheur, avoir à s’imputer une négligence, le mépris d’une précaution supplémentaire; parce que, avant l’événement possible, ils veulent se libérer d’une anxiété vague; parce que, après les merveilleuses découvertes de ce temps, par exemple la télépathie, la T. 5. F., ils soupçonnent en telle pratique une vertu naturelle secrète... Aussi, comme par ailleurs, ils ne sont pas tenus de faire aujourd’hui vendredi ce voyage, ils pensent le faire plus tranquillement demain. » R. Brouillard, loc. cit. De même, proportion gardée, pour la curiosité malsaine du monde invisible, si, « à toutes les périodes de l’histoire, l’appétit du merveilleux a entraîné nombre d'hommes et faussé leur jugement », ce monde invisible, ils l'ont peuplé selon leur imagination. « Rien ne prouve que le xix° et le xx® siècles soient, à cet égard, en progrès sensible sur les siècles antérieurs. » Mais aujourd’hui, c’est en marge de la science que la foule des âmes superstitieuses est prédisposée « à se repaître d'illusions qui n’ont rien de commun, sauf peut-être l'apparence, avec la science exacte. Et, s’il est vrai que la superstition est une maladie du sentiment, du besoin religieux, notre époque, qui a tant fait pour détruire les bases de la foi positive, doit, plus qu'une autre, porter la tare de ce mal redoutable ». Th. Mainage, op. cil., p. 64. Mais, remarquons qu’à notre époque « la religion spirite », comme les au-
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tres systèmes occultistes, n’a pas grande vogue comme religion, et qu’ « à nombre de personnes, il paraîtra bien hardi de lui attribuer un enseignement quelconque : c’est un ensemble de démarches, plus ou moins bizarres, pour déceler l’invisible. Nous entendons bien que ces tempéraments n’empêchent pas le démon d'intervenir, mais pour beaucoup d’imprudents, cette intervention n’est pas même soupçonnée ».
VII. LES ACTES SUPERSTITIEUX ET LA MORALE. — Nous avons étudié jusqu'ici les superstitions pratiques, et précédemment les superstitions cultuelles, dans leur portée réelle, selon leur objet et leur fin propre, qui accusaient au fond une diversité surprenante dans cette rubrique des excès en matière de religion. L’appréciation morale, qui doit se préoccuper encore des autres circonstances qui ne changent pas l’espèce des péchés, apportera, non une complication nouvelle, mais une réelle simplification. Parmi ces circonstances se trouvent au premier plan l'ignorance et la bonne intention qui estompent la malice objective des actes : nulle part, leur place n’est aussi prépondérante qu’en matière de superstition.
1° Culle faux du vrai Dieu, dont le désordre est grave ex genere 8110, puisque « c’est un mensonge, et le plus pernicieux, celui qui concerne les choses de la religion chrétienne », 5. Augustin, Contra mendacium, ©. 111; l’injure faite à Dieu peut être ignorée, non seulement par les Juifs de bonne foi, pratiquant leur culte traditionnel, mais aussi des nouveaux convertis, gardant pour leur nouveau Dieu, leurs anciennes pratiques cultuelles : syncrétisme indéniable, mais collectif, anonyme et tendant à disparaître progressivement. A plus forte raison, dans ces falsifications qui vont contre les institutions et les directives de l’Église, « dans les rites faux et les récits légendaires, il y a mensonge, quantum èst ex parte actus exlerioris, mais il n’y a plus mensonge ex parle intentionis interioris, et les gens qui s’y laissent prendre croient bien exprimer la vérité ». Cajétan, 4. ΧΟΙΠ, a. 1. Ce ne sont que fautes légères.
Cela ne veut pas dire qu’il faille laisser courir et se propager ces fausses dévotions, et surtout ces usages païens : ils pourraient engendrer dans la foule mal instruite, des croyances fausses qui deviendraient des hérésies. Il est difficile même de croire que le péché de scandale ne soit pas commis par certains propagateurs qui savent ce qu’ils font. Ce mélange d’intentions perverses chez les promoteurs et de bonne foi chez les adeptes explique l’attitude à la fois sévère et indulgente de l’Église dans la réglementation du culte privé et des formes secondaires de son culte public. Cf. Codex jur. canon., can. 1283-1286.
20 Culle superflu du vrai Dieu. — Ce désordre objectif « qui fait consister toute la religion dans des prestations extérieures sans rapport avec le culte intérieur de Dieu », accuse un déséquilibre des âmes « qui donnent leur principal souci à la correction extérieure », 115-115, q. ΧΟΠῚ, ἃ. 2. Cette «religion superficielle » a sa place un peu en marge de la superstition formelle. Aussi les moralistes y voient généralement matière à péché véniel, quia non est ibi perfecta superstilionis ralio. Cajétan, /bid., a. 2. Maisil ajoute qu'il ne faut pas pourtant traiter ces excès comme choses insignifiantes, sous prétexte qu’ils seraient, non des obstacles, mais des adjuvants au vrai culle de Dieu; car « tout désordre dans les choses religieuses est important ». Loc. cit. Au reste, la culpabilité de ces superstitions cultuelles est très variable, suivant l'attachement qu’on y a, l’origine frelatée qu’on leur attribue, l'efficacité qu’on leur impute, la diffusion qu’on leur veut donner. Tant qu'elles restent à l’état de dévotion individuelle, il faut dire avec Cajétan, que « la plupart du temps, les fidèles ne pèchent pas, du moins gravement, quand ils observent, d’un cœur simple, certains rites non
reçus dans l'Église, parce que leur antiquité même leur a toujours fait attribuer une vertu divine ». 0. xCvVIr, 8. 4.
Mais le principal inconvénient du culte excessif est dans le manque à gagner qu'il représente à la longue, dans cette religion toute en façade et en démonstrations dont on prend l'habitude. L'autre, non moins grave, réside dans les conséquences de cette habitude : se complaisant dans des dévotions de leur choix, les fidèles sont portés à s’en forger de nouvelles, analogues dans la forme peut-être, mais dépourvues d'autorité. Si l'Église admet le trentain de messes, pourquoi n’observeraient-ils pas des séries de trente-trois? Puisque l’Église a institué des bénédictions pour telle nécessité, pourquoi ne lui trouveraient-ils pas « des utilisations nouvelles? Il y aurait alors danger de superstition. » Estius, Sent., 1. III, dist. XXXI, a. 9. Où s’arrêteront-ils? Pas avant d’avoir versé dans la superstition formelle : on prêtera aux pratiques traditionnelles une efficacité ex opere operato, ou l’on fera servir les objets bénits à des buts profanes de guérison ou de divination. Ecce quantum errant qui cum rebus naluralibus miscent res sacratas! Denys le Chartreux, Contra vitia superstlilionum. Opera omnia, t. XXXWVI, p. 220-221. Σ
Sauf ces conséquences aggravantes, qui d’ailleurs ne sont pas aperçues de prime abord, on doit maintenir que le péché de culte indiscret est de soi véniel, parce qu'il témoigne de plus de faiblesse d'esprit que de mauvaise volonté. Il ne deviendrait mortel que de propos délibéré et en matière suffisamment importante, propler contemplum, vel præceptum. Cajétan, in h. loc. Des fidèles pourraient à tel point mépriser les bons usages de leur Église qu’ils se feraient une religion d'exception : « des laïcs ignorants multiplient sur ce point les errements; ce ne sont pas des idolâtres, mais ils se trompent gravement dans leur façon d’honorer Dieu », Denys, loc. cit., p. 213. Propter præceptum, sacerdoles enormius peccant, quand ils passent outre à une loi de l’Église faite pour eux. Loc. cit., Ρ. 218.
3° Superstilions de la vie pratique. — Les plus graves sont la magie et la divination, dont la malice a été exposée dans les articles correspondants de ce dictionnaire. Quant aux vaines observances :
1. Elles sont assez bénignes tant qu’elles comptent indûment sur le secours divin. — « Il est à souhaiter qu'on se tourne de ce côté plutôt que de s'adresser aux démons, disait saint Augustin. Maïs c’est une coutume qui me déplaît de faire servir les Évangiles aux affaires de ce monde. » Epist., LV, c. xx. Saint Thomas y voyait un geste qui frise la tentation de Dieu, « péché moins grave que la superstition, qui n’a aucune confiance en Dieu ». 118-112, 4. xcvit, a. 4. C’est donc un péché léger que de trop compter sur Dieu et les saints. A vrai dire, il faut distinguer l’appel formel et l’appel implicite à la Providence.
2. Si ces observances font appel seulement à des forces inconnues d'ordre naturel, ce sont seulement des vanités, comme nous l’avons vu dans l’étude objective; ce ne sont pas des superstitions. Si saint Thomas leur donne parfois ce nom, c’est que, pour lui, tout acte vain, attendant des causes naturelles « plus qu’elles ne peuvent manifestement donner » permet au démon d'intervenir. 115-115, 4. xcvi, ἃ. 2, ad 1m, Et plus il est vain, plus il est superstitieux, a. 3, parce que « ces observances, une fois qu’on en ἃ cru vérifier l’exactitude, deviennent de plus en plus tyranniques, par la tromperie des démons. /bid., a. 3, ad 2u®, C’est justement «la malice des démons d’embarrasser les esprits des hommes dans des vanités de ce genre ». 1bid., corp. « Doctrine et jugements sévères, a-t-on dit, que la plupart des moralistes tendent à adoucir et quelque
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peu tempérer. » R. Brouillard, Présages superstitieux, dans Nouv. rev. théol., 1934, p. 729. En fait, la doctrine est fort plausible; mais de jugements précis sur ces ranités mêmes, il n’y en a point dans les passages incriminés.
Voici la solution. Ou bien ces actes vains sont considérés comme tels : « on dépose des billets dans une boîte et l’on se les partage; on tire à la courte paille », 4. XGV, a. 3, on prend un billet de loterie, etc. ; le jeu nous amuse, mais, comme l’acte humain est laissé au hasard, on sait que le résultat peut être bon ou mauais. « Si l’on abandonne son sort au pur hasard, il n’y ἃ d'autre mal, semble-t-il, que d’avoir agi en vain. » 1bid., ἃ. ὃ. En tous cas, « l’acte n’a rien de diabolique, ni en lui-même, ni dans l'intention expresse ou tacite de celui qui se borne à ce jeu ». Cajétan, Summa, à l’art. Divinatio. 1 peut bien n'y avoir aucun péché du tout. Ou bien l’acte « dépasse l’acception commune du sort », et de cette cause impuissante on attend un résultat, par erreur ou fausse opinion : alors les règles générales de l’acte humain trouvent en cette matière plus qu’en toute autre des applications indéfinies. Les préjugés des esprits ne sont-ils pas communs et insurmontables? L’attachement des volontés n'est-il pas fait surtout d’instinct, d’émotivité ou simplement de routine? Les gens les plus libérés n’ont-ils pas de bonnes raisons de tolérer autour d’eux ces faiblesses?
a) L’erreur est souvent invincible; saint Thomas en fait la remarque à propos des songes : « Il est bien inutile de vouloir nier devant les gens l’influence des songes. Ils vous diront que tout le monde l’a éprouvée, et qu'il serait déraisonnable de s'inscrire en faux. » 115-115, q. xcv, a. 6, ad 31. « L’ignorance a vite fait, observe Cajétan, de prêter une vertu naturelle à des remèdes de bonnes femmes, ou à des usages des siècles passés. » Ὁ. xcvi, a. 2. L'Église admet ici l’erreur invincible et collective : la Congrégation de la Propagande ne vient-elle pas de déclarer «exempte de supers-
tition la coutume des Chinois » — combien ridicule pourtant, mais admise, comme l’écrivait P. Morand, même par les savants du pays — « de faire du bruit
durant les éclipses de lune, pour empêcher le dragon de dévorer celle-ci », parce que ce peuple a toujours cru que le bruit lui faisait peur!
b) Ce qui diminue encore la malice, c’est le degré de confiance actuelle des superstitieux. Il faut exclure le cas où la superstition est accueillie par plaisanterie, par politesse ou même par charité condescendante pour des esprits faibles. « Nous comprenons qu’une maîtresse de maison fasse attention à ne pas réunir autour d’elle douze convives, ou qu’un mari, ami de la paix, remette au samedi un voyage projeté avec son épouse. » R. Brouillard, loc. cit. On peut excuser aussi par la bonne foi les esprits prudents qui se disent : au fond il y a peut-être une vertu cachée dans ce nombre, dans ce jour, dans ces rencontres. Nos pères le croyaient. Tant de choses extraordinaires ont été découvertes de nos jours. Quelle nécessité avons-nous du reste de demeurer treize à table? Pourquoi dès lors ne pas prendre ces assurances? Il y a ici une crainte vague qui ne va pas jusqu’à la croyance ferme, et qui n’est rattachée à aucun être surnaturel, au démon pas plus qu’à Dieu. Il pourrait y avoir plus aisément une réelle superstition, un recours implicite à une puissance supérieure, si la vaine observance consistait, non pas à éviter une rencontre, mais à employer un moyen déterminé pour assurer un événement heureux ou pour conjurer un mauvais sort. Mais, en fait, ce geste positif est un simple effet de la crainte susdite : c’est une précaution qu’on juge utile de prendre pour se mettre à l’abri de regrets futurs. Cf. Ami du clergé, 1891, p. 246.
c) Mais quand il y ἃ créance ferme, il faut, parmi ces
obstinés, mettre encore à part les obsédés, les détraqués, qui ont plutôt besoin du médecin. Pour la foule des faibles d’esprits, « ce ne sera généralement, à notre sens, qu'une faute très vénielle, pour laquelle il serait injuste d’avoir une sévérité bien grande ». Loc. cit., p. 736. Mais il reste que ce serait une faute grave pour un bon chrétien, qui, instruit et averti, laisserait sa vie dominée par cet usage.
3. Les observances qui comportent une invocation positive du démon sont évidemment des péchés mortels et « pour deux raisons. Premier motif: au principe même de l’acte superstitieux, il y a un pacte exprès conclu avec le démon, par le fait qu’on l’a appelé ». 115-115, 4. XCV, ἃ. 4. Jamais on ne peut faire alliance avec le démon, « contre lequel nous sommes en état de guerre déclarée ». Ὁ. xcvi, ἃ. 2, ad 34m, « Second motif : le succès même de l’appel au démon : comme il veut la perte des hommes, il entend bien les amener par son secours à l’habitude de se confier à lui. Et aucun avantage temporel ne peut compenser le dommage qui en résülte pour le salut spirituel. » 115-115, 4. Χαν, ἃ. 4, corp. et ad 3um, Nous sommes ici dans le for intérieur du superstitieux : quel que soit le rite employé, le nom qu’il lui donne, il en a bien conscience. Et l’appel est réel, même si le démon n'intervient pas, ou ne peut même intervenir. Celui qui se fierait au diable pour le succès d’une candidature ou d’un examen ferait un péché grave. Une rétractation postérieure en atténuerait évidemment les conséquences.
4. Le cas le plus fréquent, et le plus controversé, est celui que les auteurs appellent l’invocation tacite ou implicile : une imprudence qui, sans appel formulé, expose à une intervention diabolique. Le jugement sévère de certains théologiens scolastiques, par exemple Suarez, pour l’art notoire et l’art des guérisseurs, De religione, tr. 111, 1. 11, €. XV, ἢ. 7, t. XII, p. 565 sq., se nuance lui-même de beaucoup de réserves infiniment sages, qui ramènent la plupart de ces observances à n'être que de simples sottises.
a) Voici d’abord la multitude des actes inachevés : « Entreprendre de deviner l’avenir ou le secret du passé ou du présent, c’est sans doute un péché mortel ex genere suo, in quantum dæmoniaco innititur autilio. Cependant il peut parfois n’être que véniel, à cause de l’inachèvement de l’acte. » Or, un tel acte peut être incomplet, « soit parce qu’il n’y ἃ pas de place pour le démon, ni en lui-même, ni dans l'intention expresse ou tacite de celui qui le fait, comme il arrive en beaucoup d'actes vains dont le résultat importe peu, par exemple se servir d’un livre de bonne aventure, etc... ; soit parce qu'il n’est pas regardé comme sous l’influence du diable », bien que par lui-même il laisse place à son intervention, « comme il arrive en beaucoup de nos essais dont nous n’apercevons que le caractère risqué, telles ces réussites que l’on croit venir de la bonne fortune ou du hasard. Il faut tenir, en effet, pour principe général que, là où n'intervient aucune invocation, expresse ou tacite, du démon, et là où il n’y ἃ pas mauvaise intention, on ne risque pas le péché mortel ». Cajétan, Summa, à l’art. Divinalio. Un acte incomplet c’est donc un acte posé par jeu ou sérieusement, mais dont l'issue est laissée au hasard et qu'on ne compte pas sérieusement mener à une fin certaine. On pense bien que le démon n’a rien à faire quand on joue à pile ou face!
b) Mais le principe énoncé plus haut est universel : pour les actes sérieux et complets, dont on escompte un résultat certain ou probable, pas de péché grave tant qu’on n’a pas conscience d’une imprudence religieuse, en quoi consiste justement la connivence avec le démon. « L'invocation tacite du démon est exclue d'emblée quand on ne se sert d'aucune chose, d'aucune formule en les faisant dépendre d’une cause secrète.
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Mais ce serait le cas si l’on recourait ἃ une pratique quelconque, comme capable de procurer l'effet attendu, alors qu’on verrait manifestement qu'elle n’a pour cela aucune efficacité, ni naturelle, ni divine; alors, en effet, il y aurait un consentement tacite à se faire aider par le démon, puisque ce serait à son secours à lui qu’on s’exposerait, en usant de cet objet, de cette formule vantée. » Cajétan, loc. cit. Quand on prétend que ce jugement est trop sévère, c’est qu’on ne réalise pas l’imprudence d’une pareille démarche. Si notre procédé, en effet, nous apparaît insuflisant par lui-même, et qu’on s’acharne à en espérer le succès assuré, c’est qu’on attend un supplément d'efficacité en dehors de lui. Si cette suppléance venait du ciel, des astres, de la terre, de notre savoir-faire ou de la prestidigitation ou enfin de la suggestion, nous en saurions quelque chose, et ce ne serait pas une cause secrète, du moins pour nous.
c) Pour compter vraiment sur une suppléance mystérieuse, il faut et il suffit que nos pratiques nous apparaissent comme inefficaces : si aulem naturaliler Non VIDEANTUR posse lales effectus causare, on est amené à y voir, non des causes, mais des signes. On les rattache ainsi à des pactes symboliques avec les démons. 115-119, 4. xcvi, ἃ. 2. La simple apparence suffit. Appliquant ce principe général à telle démarche objeetivement superstitieuse, on voit qu’un effet absolument impossible aux forces naturelles pourra être attendu d’elles par bien des esprits simples : ils feront une démarche fausse, mais sans mauvaise intention; ils n’y verront rien de mystérieux, ni de diabolique. Un esprit mal fait qui voit du préternaturel dans les résultats obtenus par les sourciers ferait un péché grave en les imitant. Bien que beaucoup d’autres l’emploient le plus naturellement du monde il recourt, lui, à une « cause secrète », qu’il ne connaît peut-être pas par son nom, mais qu'il croit bien n'être « ni naturelle, ni divine », et qu’il emploie quand même.
C’est là, dans ce hiatus, que peut s'exercer subrepticement l’action du démon; c’est là aussi, dans ce hiatus aperçu entre une pratique qu'on juge inefficace et l'espoir que l’on y met, qu’on pactise avec le démon sans prière ni bruit de paroles : Zbi et tacite intervenitl dæmonis invocalio, c’est « le consentement à se faire aider par le démon. » Reste à déterminer dans quelle mesure ce consentement est donné par la volonté. « Si l'intervention diabolique est admise comme certaine, comme généralement reconnue, ou seulement comme très possible, c’est un péché mortel. Mais, si on ne s’en doute pas, ou si, au cas où l’on croirait que telle pratique comporte un tel risque, on s’en abstiendrait absolument, si donc on renonce au pacte même implicite, ce n’est pas un péché mortel, parce que, à proprement parler, on n’invoque pas le démon, même tacitement ; que s’il arrivait alors que le démon intervint quand même, ce serait purement per accidens, malerialiter οἱ involuntarie, et ce concours ne fait pas de l’homme un associé des démons. » Cajétan, loc. cit.
Ici seulement, dans le cas fort fréquent où l’on doute de la prudence de son acte, certains pourront trouver que les théologiens thomistes sont intransigeants; mais ce n’est pas un cas isolé et il tient à la divergence des systèmes de morale pour faire cesser le doute pratique. Cajétan, qui d’ailleurs parle plus haut d'un doute pratique, exigerait sans doute du superstitieux qu'il se fasse une opinion plus probable de la valeur naturelle de son procédé. D'autres auteurs s'inspirent, du compensationnisme et du probabilisme : « I est permis de se servir d'un moyen [spéculativement douteux] parce qu'il n’est pas évident que ce soit une chose mauvaise, et que, d’après les circonstances, il peut sembler plutôt honnête. Aussi, pour s’en servir sans péché, on doit se donner une explication au
moins probable. Plus le moyen semble suspect d’intervention diabolique, plus grave aussi doit être la cause qui nous autorise à l'employer. » Noldin, Theol. moralis, éd. 1936, ἃ. 11, n. 161. L'essentiel est que, par une raison sérieuse, on ait fait cesser le doute pratique. Quant au principe général énoncé plus haut, qu’un effet d’origine douteuse doit être présumé d'origine naturelle, il est destiné, comme nous l’avons dit, à trancher le doute spéculatif sur la nature d’une superstition et sur sa valeur morale en général; mais il peut servir également de raison « extrinsèque » pour faire cesser le doute pratique d’un homme de culture moyenne qui ne peut se former une opinion personnelle. « Pour un professeur qui voudrait élucider une pratique réputée superstitieuse par des expériences, il faudrait une raison suffisante pour coopérer à cette pratique suspecte. » Noldin, loc. cit. Le principe général lui suflirait-il sans examen préalable? « Un savant, un professionnel... ne se borneront pas aux apparences qui suffisent au peuple ignorant, mais ils se montreront plus difficiles sur la nature de la cause agissante. » Ami du clergé, 1933, p. 661. Maïs ce qu’on veut expérimenter, c’est justement d'ordinaire la nature de la cause agissante. Il semble que l'utilité de l’investigation suffit à donner une raison d'agir. A l'intention des savants chrétiens, le Saint-Office a suggéré, en 1899, une autre précaution : « S’il y a doute, qu’on proteste d’abord qu’on ne veut avoir aucune part dans des faits préternaturels : à cette condition, le procédé est tolérable, pourvu qu’il n’y ait pas péril de scandale », cité par L. Roure, Le merveilleux spirite, p. 374. Cette précaution supplémentaire servirait à éloigner l’intervention accidentelle du démon.
d) Mais toutes les raisons invoquées par les moralistes contemporains, en quête d’excuses pour les superstitieux, ne sont pas valables, du moins dans la forme qu'ils leur donnent. Ainsi le principe préjudiciel susdit ne peut servir à excuser après Coup une connivence qui fut commise dans le doute pratique : tout au plus sera-t-il opportun de le suggérer à un pénitent qui serait exposé à renouveler son imprudence; et, pour certaines pratiques anodines, on fera bien de l’enseigner à l’ensemble des fidèles. De même ne faut-il pas abuser du principe : Quamdiu res dubia est, protestatio tollit invocationem dæmonis. Noldin, loc. cit. La protestation éloigne le danger d’une intervention accidentelle; suffit-elle à écarter celui d’une intervention regardée comme assez probable? Nec {unc prodest, cum sit contraria facto. Habert, dans Migne, Cursus {heol.t. x1v, col. 90. La seule manière franche de ne pas pactiser par son fait avec le démon n'est-elle pas, -comme le disait Cajétan, cette protestation tacite qui consiste à se garder des gestes qui donneraient occasion à ses pièges? Protester explicitement contre son influence, ce serait peut-être donner bien de l’importance à des pratiques, qui, par elles-mêmes ne sont que des sottises; et cela n’enlèverait rien à la curiosité suspecte qui veut à toute force savoir comment la chose tournera.
Ce qui est plus regrettable en science morale, c’est de fausser dans un sens ou dans l’autre des principes mal compris pour les faire cadrer avec une pratique que l’on apprécie fort bien. Or « un certain nombre d'auteurs, tout en gardant l’ensemble des principes de la Somme sur les vaines observances, estiment que le pacte implicite avec le démon ne détermine pas nécessairement un péché grave, à savoir si on ne se rend pas suffisamment compte, si on proteste ne pas vouloir avoir commerce avec lui ». R. Brouillard, loc. cil., p. 729. Le bon sens, ici encore, vaut mieux que le raisonnement : si l’on ne se rend pas compte de faire crédit à une cause mystérieuse, c’est qu’on s’est forgé une explication, déraisonnable sans doute, mais suf-
SUPERSTITION ET THÉOLOGIE