SUSO (HENRI
gesse. Éditions de J. Strange, 1861 ; de C. Richstätter, Turin, 1929.
3° Le livre de la Vérité. — Dans l’Exemplaire, où l’Horologium ne figure pas, le Livre de la Sagesse élernelle est immédiatement suivi du Livre de la Vérité. Bien que rédigé lui aussi sous forme de dialogue entre le disciple et la Vérité, ou encore sous forme de demandes et de réponses, ou enfin par manière d’objections et de solutions, cet opuscule se distingue complètement du traité précédent. Il s’agit beaucoup moins d'exposer des moyens simples et faciles pour amener les âmes à la vie intérieure, que de réfuter les fausses conceptions mises à la mode par les béghards hétérodoxes et par les Frères du libre esprit. Voir ici ces deux articles, t. 11, col. 528 sq. et t. vi, col. 800. Pour bien saisir le sens du livre, il faut commencer par le ©. vi : « Sur quels points errent les hommes qui ont une fausse liberté. » Le « sauvage » qui est ici mis en scène ne fait en somme qu’exprimer sous forme condensée les aspirations pratiques de tout le groupe en question, les idées théoriques aussi que l’on prétendait y défendre en se réclamant du nom de Maître Eckhardt. Plusieurs des propositions mises en avant par le « sauvage » reproduisent plus ou moins textuellement des thèses du maître de Cologne condamnées en 1329. Voir ici son article, t. αν, col. 2057 sq. Sans vouloir les défendre, Suso, dans sa piété filiale, s'efforce de montrer qu’elles peuvent être entendues, moyennant les distinctions nécessaires, en un sens orthodoxe ou, tout au moins, qu’elles ne sauraient justifier les conséquences qu’en tirent certains. A la lumière de cette discussion s’éclairent les premiers chapitres de l’opuscule qui traitent, en suivant parfois d’assez près le texte de saint Thomas, de Dieu, de la création, de l’incarnation, de l’union de l’âme avec Dieu, ici-bas et dans l’au-delà, enfin de la liberté humaine. Tout cela ne laisse pas d’être assez difficile à suivre et l’on comprend qu’en certains milieux on ait porté contre l’orthodoxie de Suso des accusations qui eurent pour lui des résultats fâcheux. L'ensemble n’en reste pas moins orthodoxe, quelque étonnement qu’excitent d’abord certaines expressions. La qualification de « Rien éternel » attribuée à la divinité est dans la pure tradition pseudo-dionysienne; la procession des êtres à partir de la Trinité puis leur retour à l’unité s'expriment dans les mêmes termes, avec les mêmes images que dans Jean Scot l’Érigène. Cela ne veut pas dire que cela en soit plus clair, ni qu’il y ait aucun danger à raffiner sur ces concepts, ni qu’il n’y ait aucun inconvénient à faire de ces notions abstruses l’appui de la vie intérieure. Ce n’est pas, au vrai, par là que Suso ἃ séduit les âmes. Ces théories fuligineuses transparaissent encore aux derniers chapitres de la Vie, qui sont bien postérieurs; elles s’y sont d’ailleurs tant soit peu assouplies. ΠῚ y aurait intérêt à éclairer les uns par les autres ces développements qui tranchent si étonnamment avec la manière ordinaire de Suso, si directe, si imaginative. On a l'impression que la doctrine exposée ici est un placage surajouté après coup. En exposant cette mystique transcendante, qu’il ne paraît pas d’ailleurs s'être parfaitement assimilée, notre auteur exprimait-il une pensée personnelle, sacrifiait-il au goût du jour, voulait-il seulement défendre une chère mémoire? Ces diverses suppositions sont permises.
4. Le petit livre des lettres. — L’Exemplaire se termine par un recueil de onze lettres de direction écrites par Suso soit à Élisabeth Staglin, soit à d’autres de ses enfants spirituels. Elles ont d’ailleurs été retouchées par leur auteur en sorte qu’il y manque trop fréquemment ce caractère personnel qui fait l’intérêt de ce genre de correspondance; ces épîtres donnent un peu l'impression de petits traités d’un tour assez général et les considérations, pour justes qu’elles
soient, ne changent guère le lecteur de ce qu’il a trouvé dans les ouvrages antérieurs.
On croit avoir remis la main sur le recueil original constitué par Élisabeth Staglin qui serait contenu dans le ms. de Stuttgart, cod. theol., 67, signalé par Pfeifrer. Il s’agit de vingt-six lettres parmi lesquelles se retrouvent, mais assez différentes, les onze de l’Exemplaire. De son côté, W. Preger, Die Briefe Heinrich Suso’s, Leipzig, 1867, a publié un autre recueil, de vingt-six lettres également, où se retrouvent textuellement les onze pièces de l’Exemplaire avec un certain nombre d’autres dont quelques-unes semblent des remaniements de celles-ci. Cette collection ne présente donc pas un intérêt majeur; on trouvera la traduction française des lettres qui ne figurent pas au Petit livre, à la fin de l’édition de G. Thiriot. Voir la bibliographie.
5. Ouvrages douteux ou apocryphes. — En plusieurs éditions de Suso, et d’abord dans celle qu’a donnée Surius, figurent plusieurs sermons qui se retrouvent également parmi les œuvres de Tauler. En fait ces compositions, où la dialectique la plus sèche s'étale à toutes les pages, ne s’apparentent guère à l’œuvre de Suso.
Le Petit livre de l'amour (das Minnebüchlein), publié en 1896 par W. Preger dans les A bhandlungen de l’académie de Bavière, philos.-hist. Klasse, t. xx1 ὁ, p. 427-477, d’après un ms. de Zurich, où le traité est anonyme, n’est pas reconnu comme authentique par le P. Denifle. Celui-ci admet néanmoins que l’opuscule est écrit dans l’esprit de Suso dont certains passages rappellent la manière. Peut-être y aurait-il lieu d’en appeler de ce jugement.
Sur la foi des premières éditions on a également attribué à Suso Le livre des neuf rochers. C’est une censure assez vive des désordres qui désolent l’Église. Chacun des neuf rochers en question sert d’abri à une catégorie d’âmes plus ou moins avancées dans la perfection. Ce petit livre est l’œuvre d’un bourgeois de Strasbourg, Rulmann Merswin (* 1382), membre de l'association des « Amis de Dieu ». Édit. Ch. Schmidt, Strasbourg, 1859. Cf. ci-dessus, col. 2847, n. 8.
III. APPRÉCIATION. — Les œuvres authentiques de Suso suffisent à sa gloire. Nous avons essayé de caractériser au passage chacune d’entre elles. Si l’on fait abstraction du Livre de la Vérité, elles nous révèlent, à coup sûr, le plus aimable des mystiques allemands et peut-être de tous les écrivains mystiques. Pour la vigueur de la spéculation, il le cède à Maître Eckhardt, pour la clarté à Tauler. Il les dépasse tous deux par la profondeur et la tendresse du sentiment, par la fraîcheur de l'imagination, par le souffle poétique. Débarassée des doctrines adventices qu’il y a plaquées et qui s’en détachent si facilement, sa conception de la vie intérieure est accessible à toutes les âmes de bonne volonté, aux plus simples comme aux plus élevées. S’il est un point sur lequel insiste Suso, c’est à coup sûr celui du détachement des créatures, du parfait abandon à la volonté de Dieu. De cet abandon il parle d’expérience, ayant été soumis aux plus pénibles épreuves intérieures et extérieures. En lui néanmoins rien qui sente le « quiétisme ». S’abandonner, pour lui, ce n’est pas se laisser aller et il a des pages lumineuses sur ce qu’il appelle la vraie et la fausse résignation. Vie, c. LI. Son zèle apostolique, son désir de gagner les âmes à Dieu, son obsession d’arracher au démon les personnes auxquelles il s'intéresse, tout cela est non d’un rêveur figé dans une contemplation stérile, mais d’un homme d’action qui fait de la glorification suprême de Dieu le but essentiel de la vie humaine et qui n’en renonce pas pour autant à sa part de paradis. Dans toute sa direction ascétique, il peut être suivi en parfaite sécurité. Et puis il se lit avec tant d'agrément! Même sous l’accoutrement du français ou de l’allemand modernes comme l’on sent