PUBLICATION
congrès de Malines pour ne point aggraver la tension des esprits; pourtant l’opposition aux catholiques libéraux se fit plus grande dans les derniers mois de l’année 1864. Mgr Pie, dans ses Entreliens avec le clergé durant les exercices de la retraite, releva les « erreurs doctrinales » qu’il avait trouvées dans les discours de Malines et établit surtout le bien-fondé des immunités ecclésiastiques, que Montalembert lui paraissait sacrifier de bon cœur. Cf. Œuvres de Mgr Pie, t. v, p. 335-357. Dans une autre publication plus importante encore, intitulée Troisième instruction synodale sur les principales erreurs du temps présent, l’évêque de Poitiers combattit le naturalisme sous toutes ses formes et particulièrement le naturalisme « prétendu catholique, qui admet le règne de Jésus-Christ dans l’ordre des choses privées, mais l’évince absolument dans l’ordre des choses publiques ». Cf. l’analyse et l'appréciation de la brochure dans Mgr Baunard, op. cit., p. 215-219. Les défenseurs de l’Église se trouvaient plus divisés que jamais; le Saint-Siège crut donc le moment venu de faire entendre une parole autorisée et souveraine sur les questions si délicates, qui opposaient les uns aux autres les catholiques euxmêmes.
3° La publication du Syllabus..— Le ὃ décembre 1864 paraissaient deux documents pontificaux : l’encyclique Quanta cura et le Syllabus. À cause de leur publication simultanée et de la similitude des erreurs qui sont combattues dans l’un et l’autre écrit, ils forment un tout et ne peuvent guère être étudiés l’un sans l’autre. Toutefois il importe de constater que, s’ils furent envoyés tous les deux à l’épiscopat catholique, ils ne furent pas présentés dans les mêmes termes à leurs destinataires. L’encyclique portait l’entête traditionnel : « À tous nos vénérables frères, les patriarches, les primats, les archevêques et évêques en grâce et en communion avec le Siège apostolique, Pie IX, pape. » Au Syllabus était annexée une lettre du cardinal Antonelli, secrétaire d’État, qui annonçait officiellement aux évêques l’envoi du recueil. À cause de sa particulière importance, il est nécessaire d’en transcrire les passages principaux. « Le pape, disait le cardinal, n’a jamais cessé, depuis le début de son pontificat, de proscrire et de condamner, par ses encycliques, ses allocutions consistoriales et d’autres lettres apostoliques déjà publiées, les erreurs les plus importantes et les fausses doctrines, surtout celles de notre très malheureuse époque. Mais, comme il aurait pu arriver que tous ces actes pontificaux ne fussent point parvenus à chacun des Ordinaires, le souverain pontife a voulu que l’on rédigeât un Syllabus de ces mêmes erreurs, destiné à être envoyé à tous les évêques du monde catholique. Quant à moi, ajoutait le cardinal, il m'a ordonné de veiller à ce que ce Syllabus imprimé vous fût expédié, Illustrissime et Révérendissime Seigneur, à l’occasion et au temps où le même souverain pontife, par suite de sa grande sollicitude, ..….a jugé à propos d'écrire une autre lettre encyclique à tous les évêques catholiques. Ainsi exécutant, comme c’est mon devoir, avec tout le zèle et le respect qui conviennent, les ordres du même pontife, je m’empresse de vous envoyer ce Syllabus avec cette lettre. »
Le Syllabus se présentait, tel qu’il était sorti des mains des théologiens en 1863, avec l’énoncé de quatre-vingts propositions et, après chacune, l’indication des sources, mais sans signature et sans date. La forme d’un tel document était insolite; la réaction à son apparition fut extraordinaire.
49 Après la publication du Syllabus. — Jamais, peutêtre, un écrit pontifical ne souleva pareille émotion. On imagine à peine maintenant les sarcasmes des ennemis de l’Église, les applaudissements enthousiastes de nombre de catholiques, les restrictions de plu-
sieurs autres. La tempête diminua progressivement et finit par s’apaiser; pourtant le nom de Syllabus fut encore celui qu’on évoqua en 1905, au moment de la discussion de la loi de séparation, devant les chambres françaises, pour rappeler l’intransigeance de l’Église et du pontife romain. Cf. L. Choupin, op. cit., p. 109. D'où vint ce déchaînement de passions? L’enseignement donné dans l’encyclique Quanta cura n’était pourtant pas nouveau. Pie IX ne faisait qué reprendre, il le remarque lui-même, ce que ses prédécesseurs avaient déjà dit; la doctrine qu’il exposait ne semblait pas devoir fournir matière à d’aussi âpres discussions et à des polémiques aussi acerbes.
1. Raisons de l'émotion causée par le Syllabus. — Le retentissement considérable de l’acte pontifical tint à plusieurs causes.
a) D'abord les événements qui se déroulaient au moment où parut l’encyclique lui donnèrent une importance de premier plan. La Question romaine se posait d’une façon plus aiguë que jamais; les envahissements successifs du territoire pontifical avaient vivement ému les catholiques de tous les pays; les paroles nobles et fières du souverain pontife en d'aussi graves circonstances devaient trouver partout le plus grand écho. Les discours de Malines avaient de leur côté surexcité les esprits et l’on était impatient de connaître la pensée du pape en des questions qui passionnaient l’opinion chez les laïques eux-mêmes.
δ) Ce qui souleva aussi l'intérêt et suscita de vives colères chez les adversaires de l’Église, ce fut la netteté avec laquelle l’encyclique condamnait les erreurs. Lorsque le pape parlait des empiétements du pouvoir civil sur les droits de l’Église, des efforts faits par les gouvernements pour écarter de l’école tout enseignement religieux, des campagnes de presse contre les dogmes chrétiens, il faisait allusion à des actes récents et précis. Non content de condamner des principes, il en faisait des applications. Cf. F. Mourret, Histoire générale de l’Église, Paris, t. virr, 1921, p. 495.
c) Enfin le Syllabus, publié avec l’encyclique sur l’ordre du pape, mit le comble à cette excitation. Ses quatre-vingts propositions contenaient, de l’aveu de Pie IX, «les principales erreurs modernes ». Or, quelques-unes de ces propositions, séparées de leur contexte et habilement exploitées, prêtaient, dans leur imperatoria brevitas à des interprétations qui n’étaient pas toutes exactes. Le pape ne paraissait-il pas, par exemple, condamner radicalement la liberté de conscience, l’indépendance du pouvoir civil, le progrès même de la civilisation? Cf. surtout proposition 15, 42, 80. On l’en accusa ouvertement; on blâma ses prétentions. La polémique fut très vive en France surtout; elle le fut beaucoup moins dans les autres pays.
2. Attitude prise en France. — a) Les adversaires de l’Église et le gouvernement. — La publication de l’encyclique et du Syllabus fut accueillie avec une véritable fureur par la presse anticléricale ou même simplement libérale. La France politique, le Constitution nel, la Patrie, les Débats, l'Opinion nationale mirent en garde leurs lecteurs contre « l’intrusion du souverain pontife dans les affaires politiques ». Le Siècle vit dans le Syllabus « le suprême défi jeté au monde moderne par la papauté expirante ». On accusa le pape « d’éteindre le progrès, d’étoufter l’esprit moderne et le droit nouveau, de ressusciter le Moyen-Age et d’absorber la société laïque ». Les libres penseurs, les saint-simoniens, les panthéistes et les athées menèrent une campagne violente contre la personne et l’autorité du vicaire de Jésus-Christ. Ceux qui se liguaient contre la papauté se recrutaient surtout parmi les adversaires déclarés de toute croyance, de tout culte, les sectaires de toute nuance.
Le gouvernement lui aussi crut devoir intervenir