APRÈS LA PUBLICATION
caux, à mesure que l’armée du Saint-Père serait organisée; l'évacuation devait néanmoins être accomplie dans un délai de deux ans. Cf. F. Mourret, op. cil., p. 475 sq. Les catholiques virent dans ce pacte l’abandon par la France de la ligne de conduite qui avait été suivie jusqu'alors; ils dénoncèrent les ambitions du Piémont et montrèrent les dangers de la politique impériale, qui laissait le domaine temporel du souverain pontife à la merci de toutes les convoitises. La publication de l’encyclique et du Syllabus, moins de trois mois après, parut à certains la réponse du pape; on fit de ces deux documents des écrits plus politiques que religieux et l’on s’efforça d’excuser ainsi l'interdiction de les diffuser portée par le gouvernement. Cf. sur cette question du rapport de la Convention et de l’encyclique : C. Passaglia, Sopra l’Enciclica.…, Turin, 1865, Introduzione, p. 5-36, et É. Keller, L’encyclique du 8 décembre 1864 et les principes de 1789, ou l’Église, l’État et la liberté, Paris, 1865, t. 1, p. 7-27. Mgr Dupanloup démasqua cette tactique; comme citoyen il prétendit pouvoir poser des questions au sujet de la Convention; comme évêque catholique il crut de son devoir d’expliquer l’encyclique. Cette seconde partie de la brochure, où l’auteur manie tour à tour avec la même aisance l'ironie et la logique et dans laquelle il décoche à ses adversaires les traits les plus sûrs et les plus inattendus, est assurément la plus intéressante.
L'’évêque s’y plaint d’abord qu’on livre l’écrit pontifical aux commentaires de laïques incompétents, alors que les membres de l’épiscopat se voient refuser le droit légitime qu'ils revendiquent de la présenter eux-mêmes à leurs fidèles. Il n’est donc pas étonnant que les contre-sens et les « contre-bon sens » abondent dans les traductions qu’en offre la presse anticléricale. Après ces préliminaires, l’auteur entre dans le vif du sujet, en rappelant qu'il faut se référer aux documents d’où les propositions sont extraites pour savoir en quel sens elles ont été condamnées. Le pape repousse, dit-on, la liberté philosophique; mais ce qu’il entend rejeter, c’est l’omnipotence absolue de la raison qui serait implicitement la négation de Dieu. On fait grief à Pie IX de s’opposer au progrès et à la civilisation; mais il prend ces mots au sens où ils sont devenus «la consigne, le mot de passe des bandes révolutionnaires, l’éternel refrain des discours les plus agressifs et les plus impies ». On lui reproche de s’attaquer à la liberté des cultes; mais c’est ici qu’il faut s'appuyer, pour comprendre ses paroles, sur la distinction de la thèse et de l’hypothèse. Pie IX donne l'idéal d’unesociété entièrement chrétienne, il condamne l’indifférentisme doctrinal, l’égalité en soi du vrai et du faux. Il ne blâme pas pourtant les gouvernements qui ont cru devoir, à cause de la nécessité des temps et des lieux, inscrire dans leurs constitutions la liberté des cultes; il l’a fait lui-même à Rome. Si le pape touche à la politique, c’est pour redire les principes premiers sur lesquels doivent s’établir les États : l’inviolabilité du droit et de la justice, le respect du pouvoir; c’est aussi pour rejeter les doctrines qui sont le grand péril des sociétés modernes : la violence brutale et la souveraineté du but. L'Église, conclut l’évêque d'Orléans, n’est inféodée par sa nature à aucune forme de gouvernement; elle les accepte tous, pourvu qu'ils soient justes.
A peine connue, l’œuvre de Mgr Dupanloup fut critiquée par les intransigeants ; on l’accusa d’avoir «transfiguré l’encyclique, et de n’avoir pas reproduit la pensée du pape. Pourtant, quelques jours à peine après la publication du livre, le nonce félicitait l’auteur « de son magnifique travail » et lui exprimait toute sa reconnaissance pour le puissant appui qu’il apportait à la cause du Saint-Père. Pendant les semaines sui-
vantes la manifestation prit des proportions inouïes. Six cent trente évêques remercièrent Mgr Dupanloup d’avoir si bien traduit leurs propres sentiments au sujet de l’encyclique. De tous les pays d'Europe, mais aussi d'Amérique, d'Asie, des îles les plus lointaines de l'Océanie, parvint à l’évêque d'Orléans l’adhésion enthousiaste de l’épiscopat catholique. Le souverain pontife lui-même daigna approuver la brochure. Le 2 février 1865, il déclara à l’un des amis de l’auteur : « L’écrit qu'il vient de publier a été pour moi une grande joie; il a expliqué et fait comprendre l’encyclique comme il faut qu’on la comprenne. » Cf. Lecanuet, op. cit., t. 111, p. 389. Il lui adressa enfin, le 4 février, un bref très élogieux. Cf. F. Lagrange, op. cit., t. 11, p. 474 sq. Le gouvernement français n’osa pas protester directement contre ce bref pontifical; mais, dans une note à l’ambassadeur à Rome le 8 février, il se plaignit que le nonce eût envoyé deux lettres, l’une à l’évêque d'Orléans, pour le féliciter de sa brochure, l’autre à l’évêque de Poitiers, pour approuver son mandement. « Par cette double démarche, disait-il, le nonce ἃ gravement compromis le caractère dont il est revêtu. En s’adressant à des évêques français pour apprécier et diriger leur conduite à l'égard du gouvernement impérial, il a outrepassé ses attributions. Le gouvernement espère donc que, dans sa sagesse, la cour de Rome ne permettra pas le renouvellement de pareils écarts, qu’il est d’ailleurs résolu à ne pas tolérer. » Cf. J. Chantrel, op. cil., Ὁ. 325.
d) Les publicisles catholiques. — Ils étaient alors profondément divisés; sur l’origine et l’histoire de ces luttes voir l’art. LiBÉRALISME. Le Suyllabus, loin de changer cet état de choses, excita bien plutôt l’un contre l’autre les deux groupes des catholiques français, les libéraux et les ultramontains. Les libéraux restaient fidèles aux doctrines exposées lors du congrès de Malines; cf. col. 2880 sq. L'apparition de l’encyclique et du Syllabus les troubla profondément. Montalembert, Cochin, le prince de Broglie, d’abord déconcertés et croyant leurs opinions condamnées par le pape, songèrent un instant à quitter la vie publique, et à abandonner la direction du Correspondant. Ils furent rassurés par le vicomte de Meaux, qui rechercha dansles documents pontificaux la véritable portée des propositions du Syllabus et fit savoir à Montalembert le résultat de son enquête. « Nous restons libres, lui écrivit-il, dans l’appréciation des nécessités et des circonstances contemporaines. Il nous est seulement défendu d’ériger ces nécessités et ces circonstances en principe absolu et universel, en idéal de perfection sociale. Ce terrain pratique et politique est le nôtre. » L’approbation donnée par Rome à l'ouvrage de Mgr Dupanloup causa aux libéraux une très grande joie; ils reprirent courage. Pourtant, ils n’oublièrent pas les angoisses et les tristesses qu'ils avaient ressenties dans l’intime de leurs cœurs; plusieurs mois après, Montalembert exhalait encore sa plainte, dans des lettres pleines de soumission chrétienne qu’il écrivait à ses amis. Cf. Lecanuet, op. cit., t. 111, p. 390 sq.
Les ultramontains se réjouirent fort, au contraire, de la publication du Syllabus; ils y virent la condamnation du libéralisme, dans toutes les acceptions possibles du mot. Veuillot était à Rome quand parut l’encyclique; il écrivit à son frère son adhésion enthousiaste. Cf. E. Veuillot, op. cit., t. 111, p. 497. Quelques semaines plus tard, prenant connaissance de la brochure de Mgr Dupanloup, il la jugea sans ménagement. Il accusait l’évêque d'Orléans d’avoir négligé les points du Syllabus applicables au catholicisme libéral et d’avoir voulu détourner l’attention de la censure qui frappait ses amis les libéraux. Lorsque parvint à l’auteur le bref élogieux du souverain pontife, les ultramon- Lains en recueillirent soigneusement les derniers mots.
SYLLABUS: APRESELAPURB EICATION
« Assurément, disait le pape, l’évêque d'Orléans saura d'autant mieux livrer à ses fidèles notre véritable pensée contenue dans l’encyclique, qu’il en a réfuté avec plus d'énergie les interprétations erronées; pro certo habentes te. eo accuratius traditurum esse populo tuo germanam nostrarum litterarum sententiam, quo vehementius calumniosas interpretaliones explosisti. » Bref du 4 février 1865. On voulut voir en ces paroles sinon une désapprobation, au moins une réserve, et l’on supposa que Pie IX, après avoir félicité le brillant polémiste d’avoir si bien repoussé en ce premier écrit les commentaires faux et calomnieux, lui conseillait de compléter son œuvre, en exposant cette fois ce qui concernait la doctrine. Il ne semble pas que cette interprétation du bref de Pie IX soit la bonne. Cf. F. Lagrange, op. cil., p. 475; J. Bricout, Revue du clergé français, mai 1913, p. 403 sq. Cependant la brochure de Mgr Dupanloup suggéra à Louis Veuillot l’idée d'écrire lui aussi quelques pages sur l’encyclique et le Syllabus. Sa pensée, au dire de son frère, « était moins de réfuter l’ennemi que de prendre à partie les catholiques libéraux ». E. Veuillot, op. cit., t. 111, p. 500. Il attendit l’année suivante pour publier à son tour un opuscule, de même apparence extérieure que celui de l’évêque d'Orléans, qu’il intitula : L’illusion libérale. Les premières pages établissent la position d’un catholique libéral qui ἃ la franchise de ses opinions. Il reproche à l’Église son intransigeance, nie son pouvoir coercitif, prêche la suppression de l’alliance entre l'Église et l’État, appelle la tolérance à l’égard de tous les cultes un régime excellent, idéal même, demande enfin l’abrogation des immunités ecclésiastiques. La réfutation commence alors sous la plume de Louis Veuillot par une affirmation catégorique. « Le catholique libéral n’est ni catholique ni libéral. Je veux dire par là, sans douter encore de sa sincérité, qu'il n’a pas plus la notion vraie de la liberté que la notion vraie de l’Église... Il porte un caractère plus connu et tous ses traits font également reconnaître un personnage trop ancien et trop fréquent dans l’histoire de l’Église; sectaire, voilà son nom. » Op. cit., p. 23-24. Le pape, poursuit l’écrivain, a dénoncé cette « dangereuse erreur »; il a averti les catholiques de la voie périlleuse dans laquelle certains se sont engagés, sous prétexte de suivre le courant de la société moderne. Louis Veuillot reprend ensuite les différentes positions « réclamées au nom de la liberté »; il insiste sur la séparation de l’Église et de l’État, sur la liberté de conscience et des cultes, montre que les libéraux non chrétiens, tous révolutionnaires, méprisent les catholiques qui se disent libéraux et qui n’osent pas, dans la pratique, tirer les conclusions de leurs principes. Il conclut en suggérant le seul remède au mal déjà si grand : obéir absolument au successeur de Pierre, suivre inébranlablement ses directives et ne point chercher à détourner de leur sens ses paroles et ses avis.
Le livre de Louis Veuillot ne reçut pas chez ses amis un accueil enthousiaste; on le trouva « discret »; on l’aurait voulu « plus agressif ». Cependant le pape lut avec intérêt le travail de celui qu’il appelait « le vrai défenseur de son pontificat »; il se déclara très content de la brochure dans laquelle, dit-il, l’auteur avait exprimé « toutes ses idées ». Pie IX n’envoya pas de lettre d'approbation à l’écrivain, jugeant sans doute certaines de ses expressions trop vives et un peu cassantes; plusieurs propositions tirées de l’opuscule furent dénoncées à Rome, mais elles ne furent pas condamnées. Cf. E. Veuillot, op. cil., τς 111, p. 502-503.
Placés en dehors de toute polémique, bien des catholiques puisèrent dans l’encyclique les principes de la doctrine sociale, qu’ils songeaient à répandre. L’un d’eux, É. Keller, dégagea de l’enseignement pontifical
les bases de l’apostolat social et de l’action catholique. Op. cit., surtout c. xvunt, p. 279-301. Pour ce qui est de l'influence de l’encyclique sur l'œuvre d'Albert de Mun, cf. F. Mourret, op. cit., p. 500, note.
3. Attitude prise hors de France. — Le Syllabus ne suscita pas dans les autres pays d'aussi âpres controverses qu'en France; mais l'intérêt qu’il y provoqua n'y fut pas moins grand.
a) Aperçu général. — En Italie le ministre de la Justice défendit la publication de l’encyclique et du Syllabus et, comme en France, les évêques protestèrent contre cette décision. Elle fut rapportée le 8 février 1865 et l’exequatur donné aux deux documents, à condition que les droits de la couronne fussent respectés. Cf. J. Schmidlin, Papstgeschichte der neuesten Zeit, t. 11, p. 322. Ce ne fut point de la part du gouvernement italien le signe d’un retour à une politique plus conciliante à l’égard du Saint-Siège, mais le Piémont, satisfait de la convention du 15 septembre, dont son ambition attendait beaucoup, estima devoir s'abstenir pour l'instant de toute manifestation hostile contre l’Église.
Le gouvernement autrichien, d’abord décidé à empêcher la publication du Syllabus, reconnut que le concordat s’opposait à une telle interdiction. En Espagne, ce fut pour sauvegarder les droits de l’État que les pouvoirs publics s’empressèrent d’autoriser la diffusion du document pontifical. Cf. J. Chantrel, op. cit., p. 324. Par contre, la Russie mit obstacle à sa promulgation. Cf. J. Schmidlin, loc. cit., et la lettre de l’évêque de Nantes au ministre des Cultes dans L’encyclique et les évêques de France, p. 106.
L’épiscopat du monde catholique fit connaître au souverain pontife son entière soumission, et proclama son adhésion sans réserve à l’encyclique Quanta cura et au Syllabus. Les prélats exprimèrent leurs sentiments, tantôt en des lettres pastorales à leur clergé et à leurs fidè!es, tantôt en des adresses d'hommage et de fidélité à Pie IX lui-même. Nulle part on ne trouvera ces documents mieux classés et mieux analysés que dans Rinaldi, op. cit. Dans les divers synodes qu’ils tinrent les années suivantes, dans les conciles provinciaux ou nationaux auxquels ils prirent part, les évêéques enfin ordonnèrent à leurs prêtres de bien connaître, pour les réfuter, les erreurs condamnées par le pape; ils rappelèrent au peuple chrétien le devoir qui lui incombait d’adhérer sans restriction à l’enseignement venu de Rome, Cf. particulièrement le synode de Venise en 1865, le Ier concile de la province d’Utrecht en Hollande à la même date, le {16 concile de Baltimore en 1866 et, quelques années plus tard, le IIe concile provincial de Quito dans la république de l’Équateur. Pour le détail, cf. F. Desjacques, loc. cit., Ὁ. 363-
b) En Angleterre. — Les catholiques se trouvaient divisés depuis longtemps. Les uns étaient de tendance nettement libérale, ils exprimaient leurs opinions dans la revue mensuelle le Rambler, s’élevaient contre tout ce qui était romain, accusaient les anciens catholiques anglais d’étroitesse d’esprit et, dans la solution des problèmes de critique ou d'histoire, revendiquaient une absolue liberté; leurs chefs étaient les directeurs de la revue : Richard Simpson et sir John Acton. A l'opposé, d’autres épousaient les idées ultramontaines; Wilfrid Ward, qui était à la tête de ceux-ci, ne cherchait le salut que dans la dictature de la papauté; «il jugeait naturel et désirable que cette dictature s’exerçät à chaque moment, pour résoudre d'autorité toutes les questions où se débattait la pensée moderne; et il
réduisait le rôle du croyant à attendre et à enregistrer |
docilement ces décisions toujours souveraines et infaillibles ». Thureau-Dangin, La renaissance catholique en Angleterre au x1x® siècle, t. 11, p. 322-323. Entre les