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Errores qui ad liberalismum hodiernum referunlur

77. Ætate hac nostra non amplius expedit religionem catholicam haberi tanquam unicam Status religionem, ceteris quibuscumque cultibus exclusis.

78. Hinc laudabiliter in quibusdam catholici nominis regionibus lege cautum est, ut hominibus illuc immigrantibus liceat publicum proprii cujusque cultus exercitium habere.

79. Enimvero falsum est civilem cujusque cultus libertatem, itemque plenam potestatem omnibus attributam quaslibet opiniones cogitationesque palam publiceque manifestandi conducere ad populorum mores animosque facilius corrumpendos, ac indifferentismi pestem propagandam,

8 10. Erreurs qui se rapportent au libéralisme moderne.

77. A notre époque, il ne convient plus que la religion catholique soit regardée comme l’unique religion de l'État, à l’exclusion de tous les autres cultes.

78. C’est donc justement que, dans certains pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les immigrants puissent exercer publiquement leur culte, quel qu’il soit.

79. Il est faux, en effet, que la liberté civile de tous les cultes et que le plein pouvoir laissé à tous de manifester publiquement et au grand jour leurs pensées et leurs opinions amènent plus facilement les peuples à la corruption des mœurs et des esprits et propagent la peste de l’indiflérentisme.

Quoique provenant de sources différentes, ces trois propositions ne forment qu’un seul bloc.

Le document d’où est tirée la proposition 77 est l’allocution Nemo vestrum, du 26 juillet 1855. Cf. Recueil.…., p. 350-351. C’est une protestation du pape contre le gouvernement espagnol, abrogeant de sa propre autorité certains articles du concordat. « Nous y avions surtout établi, dit le pape, que cette religion (catholique) centinuerait à être la seule religion de la nation espagnole, à l'exclusion de tout autre culte. » La proposition du Syllabus dégage en quelque sorte de cette plainte douloureuse du souverain pontife le principe même du libéralisme moderne et, pour le condamner, l’énonce cette fois, de façon très précise.

La politique religieuse de la Nouvelle-Grenade causait aussi à Pie IX bien des soucis. Dans l’allocution Acerbissimum (cf. proposition 31), il proteste contre un projet de loi « garantissant aux hommes de toutes les nations qui émigrent en ce pays l’exercice public de leur culte, quel que fût celui-ci ». Implicitement atteinte seulement par l’allocution pontificale, cette doctrine libérale est condamnée dans la proposition 78 en termes explicites.

Quant à la proposition 79, elle est extraite, de la même façon que la précédente, de l’allocution Nunquam fore, signalant les attentats commis au Mexique contre les catholiques. Cf. pour le contexte, proposition 26. Elle reprend, pour l’appliquer à l’exercice du culte, les principes de l’indifférentisme déjà condamnés dans les propositions 15 à 18. Puisque l’homme n’a pas le droit d’adhérer intérieurement à une religion fausse, il n’a pas le droit non plus de pratiquer publiquement cette religion. Sur les raisons qui peuvent excuser la tolérance et sur l’application même de cette tolérance, cf. LIBERTÉ, t. 1x, col. 700-703, et les écrits des évêques après la publication du Syllabus. Cf. ci-dessus, col. 2884.

80. Romanus pontifex po- 80. Le pontife romain test ac debet cum progressu, peut et doit se réconcilier et cum liberalismo et cum re- transiger avec le progrès, le centi civilitate sese reconci- libéralisme et la civilisation liare et componere. moderne.

La dernière proposition est tirée de l’allocution Jamdudum cernimus. Cf. pour les circonstances, supra, proposition 61, pour le texte, Recueil.., p. 434- 437. Après avoir décrit les systèmes vantés par ses adversaires comme le dernier mot du progrès et de la civilisation, le pape déclare : « Si, sous le nom de civilisation, il faut entendre ce qui a été inventé... pour affaiblir et peut-être pour renverser l’Église, jamais le Saint-Siège et le pontife romain ne pourront s’allier avec une pareille civilisation. » Par contre, Pie IX fait justement remarquer que l’Église a toujours admis et favorisé le vrai progrès. Cf. aussi proposition 40.

II. L'ENCYCLIQUE QUANTA CURA. — En voir le texte dans Denz.-Bannw., n. 1688 sq., la traduction dans Raulx, Encyclique et documents, p. 1-23. Les divisions ci-dessous ne sont pas dans le texte; elles ont été introduites pour la clarté de l’exposé.

1° Introduction. — Pie IX rappelle la vigilance avec laquelle les papes, ses prédécesseurs, ont gardé et défendu les vérités de la foi. Ils ont déployé en toutes circonstances un zèle ardent et un courage apostolique pour arracher à l’enfer les âmes des fidèles du Christ. Au cours de son pontificat, Pie IX a élevé la voix à plusieurs reprises et il a condamné les principales erreurs de son temps. Mais voici qu'il lui faut parler à nouveau, car le bien de la société humaine l’exige. Le troupeau confié à ses soins est en péril; c’est un cri d'alarme que le père fait entendre à ses enfants. Il est « navré de tristesse à l’aspect de l’horrible tempête » et surtout soulevé d’indignation devant « l’insigne audace », « les principes impies », « le

délire » de ceux qu'il doit combattre. Avant de les exposer l’une après l’autre, le pape résume les « opinions perverses » dont l’encyclique dresse le catalogue. Elles refusent à l’Église le pouvoir que celle-ci possède à l’égard des nations et des souverains; elles s’efforcent de détruire l’union et la concorde mutuelle de l’Église et de l’État; quelques-unes s’attaquent enfin à la divinité de Jésus-Christ.

20 L’athéisme dans le gouvernement et ses conséquences. — Pie IX dénonce en premier lieu « l’impie et absurde principe du naturalisme ». Il y a des hommes qui osent enseigner « que la société humaine devrait être constituée et gouvernée sans plus tenir compte de la religion que si elle n’existait pas ». Cette séparation totale des deux pouvoirs, cette méconnaissance absolue de la religion, on veut la donner comme la marque d’un gouvernement parfait, et la condition même du progrès civil. Cf. Syllabus, proposition 6, 55. Or, il n’est rien de plus contraire à la doctrine de l’Écriture, de l’Église et des Pères; il n’est pas de principe plus funeste en lui-même et dans ses conclusions.

1. Au point de vue social. — On proclame que, dans un État bien constitué, chacun a le droit, non seulement de professer la religion qu’il lui plaît, mais « de manifester publiquement ses opinions, quelles qu’elles soient, par la parole, la presse ou autrement, sans que l’autorité ecclésiastique ou civile puisse le limiter ». Cf. Syllabus, prop. 15-19, 77-79. Cette liberté est outrancière. Pie IX, après saint Augustin, l’appelle une liberté de perdition. L'Église détient pour tous les hommes le dépôt de la vérité; elle a reçu la charge de distribuer et de défendre cette vérité; ceux qui lui refusent ce droit font preuve d’une intransigeance coupable et d’une vanité grosse de dangers. Rejetant l’autorité de la révélation divine, ils perdent la vraie notion de la justice; oubliant du même coup les principes les plus certains de la saine raison, ils proclament que la réussite d’une entreprise lui confère la valeur du droit. Cf. Syllabus, prop. 58-61. Dès lors, c'en est fait de la morale et de ses lois les plus sacrées. L'homme n’a plus d’autre but que la richesse et le bonheur d’ici-bas, d’autre loi que son propre désir, d’autres jouissances que la satisfaction de ses instincts.

2. Au point de vue plus strictement religieux. — Les hommes imbus de ces doctrines poursuivent de leur haine les ordres monastiques. Ils protestent contre le précepte de l’aumône; ils veulent que soit aboli le repos qu'impose l’Église à certains jours fériés, sous prétexte que ces pratiques « sont en opposition avec les principes de la véritable économie publique ». Cf. à propos des religieux, Syllabus, prop. 52-53.

3. Au point de vue familial. — L’athéisme dans le gouvernement conduit à des solutions plus funestes encore. C’est de la loi civile seule, prétendent les adversaires, que découlent et dépendent tous les droits des parents. On veut donc empêcher l’Église d’intervenir dans l'instruction et l’éducation de la jeunesse; on s'efforce d’arracher les âmes des enfants à l’influence du clergé, et l’on prépare ainsi le bouleversement total de l’ordre religieux. Cf. Syllabus, prop. 45-48.

30 La subordination de l’Église à l'État. — Le Christ a donné à son Église la suprême autorité. Ils se trompent, par conséquent, ceux qui veulent soumettre le Saint-Siège à la puissance civile, ou ceux qui n’attribuent de pouvoir à l’Église que dans l’ordre strictement spirituel.

1. Les premiers s'appuient sur le principe suivant : « La puissance ecclésiastique n’est pas, de droit divin, distincte et indépendante de la puissance civile; cette distinction et cette indépendance ne peuvent exister sans que l’Église envahisse et usurpe les droits essen-

SYLALUS. VALEURB JURIDIQUE

tiels de la puissance civile. » Cf. aussi Syllabus, prop.19. Dès lors, ils tirent de ce principe diverses conclusions que le pape énumère en une longue phrase. « Ils ne rougissent pas d’affirmer, dit-il, 1. que les lois de l'Église n’obligent pas en conscience, à moins qu’elles ne soient promulguées par le pouvoir civil; 2. que les actes et décrets des papes relatifs à la religion et à l'Église ont besoin de la sanction et de l'approbation, ou tout au moins de l’assentiment du pouvoir civil; 3. que les constitutions apostoliques portant condamnation des sociétés secrètes, qu’on y exige ou non le serment de garder le secret, et frappant d’anathème leurs adeptes et leurs fauteurs n’ont aucune force dans les pays où le gouvernement civil tolère ces sortes de sociétés; 4. que l’excommunication fulminée par le concile de Trente et par les papes contre les envahisseurs et les usurpateurs des droits et des possessions de l’Église repose sur une confusion de l’ordre spirituel et de l’ordre civil et politique et n’a pour but que des intérêts temporels; 5. que l’Église ne peut rien décréter qui puisse lier la conscience des fidèles, relativement à l’usage des biens temporels; qu’elle n’a pas le droit de réprimer par des peines temporelles les violateurs de ses lois; 6. qu’il est conforme aux principes de la théologie et du droit public de conférer et de maintenir au gouvernement civil la propriété des biens possédés par l’Église, par les congrégations

religieuses, et par les autres lieux pies. » Plusieurs de

ces erreurs sont signalées dans les documents pontificaux antérieurs et transcrites dans les propositions du Syllabus. Cf. par exemple, pour 2, prop. 20, 41 sq; pour 5, prop. 24; pour 6, prop. 26, 27, 53.

2. Non seulement l’Église doit être soumise à l’État, ajoutent d’autres adversaires; mais son pouvoir de juridiction est lui-même restreint. Lorsqu'une doctrine ne touche ni à la foi ni aux mœurs, on peut ne point l’accepter, tout en demeurant catholique. Le pape s’élève avec vigueur contre ces prétentions que le Syllabus condamne lui aussi. Cf. prop. 22.

4° La négation de la divinité de Jésus-Christ. — Enfin des brochures, des journaux disséminés partout répandent toutes sortes de doctrines impies, rejettent l’autorité du Christ et nient sa divinité. Le Syllabus précise les positions de ces hommes particulièrement dangereux; cf. prop. 7. Pie IX, dans l’encyclique, se contente de signaler, pour les combattre, ces impies « opposés à toute vérité et à toute justice ».

5° Conclusion. — Le pape termine l’encyclique par une exhortation aux évêques. Qu'ils remplissent avec zèle leurs fonctions de défenseurs de Ja foi, qu’ils écartent les dangers et protègent leurs fidèles; qu’ils montrent à tous les bienfaits d’une collaboration confiante entre l’Église et l’État. Au milieu des périls présents, la prière est, plus que jamais, nécessaire. Pie IX le redit de façon très pressante, il invoque d’une manière toute spéciale « l’immaculée et très sainte Mère de Dieu » et, pour augmenter la dévotion des fidèles, il accorde à tout l’univers, pour 1865, un jubilé dont il fixe les conditions.

III. VALEUR JURIDIQUE ET DOGMATIQUE. — Dans son article sur l’autorité du Syllabus (cf. Études, loc. cit.), le P. Desjacques donne parfaitement le résumé de cette question, au premier abord assez complexe. Pendant que les gouvernements protestaient, dit-il, que les évêques envoyaient au pape leur soumission, que les catholiques recevaient avec respect l’enseignement du Saint-Siège, les théologiens cherchaient à mieux pénétrer la valeur du document venu de Rome. « N’était-ce qu’un index, une table des matières dispersées dans une longue suite d’actes pontificaux, un catalogue anonyme, dressé pour la commodité des évêques? Était-ce un nouvel acte du pontife, un acte authentique? Et, dans ce cas, pouvait-on le prendre

comme un avertissement paternel, une direction offerte plutôt qu'imposée, et dont il ne résultait aucune obligation rigoureuse, ou fallait-il y voir un acte d'autorité? Et, si c'était un acte d'autorité, était-ce une mesure disciplinaire qui pouvait être rapportée, ou bien une décision doctrinale, un jugement irréformable, une définition ex cathedra? » Art. cit., p. 353-

Le problème au fond se ramène à ces deux points : quelle est la valeur juridique du Syllabus, et quelle en est la valeur dogmatique? Si la seconde question est plus importante, la première n’est pas négligeable; il faut d’abord s’y arrêter un instant.

I. VALEUR JURIDIQUE DU SYLLABUS. — 1° C’est un acte du souverain pontife. — Il ne manque pas d’historiens, de théologiens même, qui ont vu dans le Syllabus un simple recueil de propositions dressé par un anonyme, « un ouvrage privé du secrétaire d’État, ou des hommes de confiance de Pie IX ». J. Schmidlin, op. cit., p. 321. La plupart de ceux qui ont soutenu cette opinion ont été surtout frappés de la forme insolite sous laquelle se présente le document pontifical. Cf. Newman, À letter. to his Grace the duke of Norfolk, Londres, 1875, p. 78 sq; Mgr Bougaud, Le christianisme et les temps présents, Paris, 1882, t. 1V, p. 482- 483; P. Viollet, L’infaillibilité du pape et le Syllabus, Paris, 1904, p. 83 (ce dernier ouvrage a été condamné par la Congrégation de l’Index, le 5 avril 1906).

Ils développent plus ou moins les raisons suivantes. — 1. D'abord, disent-ils, ce n’est pas le pape qui l’a composé. Sans doute, à plusieurs reprises, il a chargé une commission de théologiens de recueillir les erreurs modernes; bien plus, les propositions sont toutes tirées de ses allocutions ou de ses écrits; cependant, il n’est pas personnellement l’auteur du catalogue; en a-t-il vraiment pris la responsabilité? — 2. D'autre part, si nous étions vraiment en face d’un acte pontifical, nous y lirions assurément les formules du début ou de la fin, qui d'habitude font reconnaître de tels écrits. Le pape l'eût signé; or, il ne l’a point fait et la chose est d’autant plus étrange que l’encyclique Quanta cura, publiée en même temps que le Syllabus, porte la signature du souverain pontife. Pourquoi cette différence, si les deux documents sont strictement de même nature? — 3. Il n’est pas jusqu’au mode de publication qui ne semble à quelques-uns devoir retenir l’attention. La publication ordinaire des actes officiels du Saint-Siège est l’affichage aux portes des églises de Rome; or, le Syllabus fut simplement envoyé aux évêques. Sans déduire de ce fait que le recueil n’a aucune application pratique, faute d’une promulgation canonique régulière (cf. Ε. Ollivier, dans le Correspondant du 25 mars 1905, p. 1077), ne peut-on pas conclure de ce dernier argument, dont le poids s’ajoute aux précédents, qu’il n’est pas, en soi et absolument parlant, un acte du pape?

Ces différentes raisons ne semblent pas convaincantes. — 1. Qu'on relise, en effet, la lettre du cardinal Antonelli annonçant aux évêques l’envoi du Syllabus, ci-dessus, col. 2882. Il déclare en propres termes que la rédaction en a été faite sur « le commandement exprès » du souverain pontife, qu'il ne fait, lui-même, qu’exécuter « les ordres » qu’il a reçus et qu’il n’agit en somme dans toute cette affaire qu’au nom de Pie IX. Il apparaît donc nettement que le Syllabus n’est pas l’œuvre d’un théologien privé ou d’un simple canoniste, mais celle du pape, qui l’a fait rédiger, qui l’a approuvé, qui en est responsable. La façon dont Pie IX en parle ensuite le montre, du reste, excellemment. S’adressant aux évêques, le 17 juin 1867, il met sur le même plan l’encyclique et le Syllabus, leur disant : Encyclicam « Quanta cura » necnon et Syllabum coram vobis nunc confirmo. Acla 5. Sedis, t. IV, p. 635. Il

SYLLABUS. VALEUR JURIDIQUE

répète souvent : Syllabus noster, Syllabus quem edi jussimus.…., nostro jussu editus.. Cf. L. Choupin, op. cit., p. 122, citant Rinaldi, op. cit., p. 133. — 2. Le Syllabus n’est pas signé? Qu'importe. À vrai dire, il ne requiert pas de signature, à cause de la forme particulière qu’il revêt. Il suffit qu’on puisse être assuré qu’il émane du souverain pontife lui-même et la lettre du cardinal Antonelli l’affirme d’une manière authentique. — 3. Est-il sûr que le Syllabus n’ait pas été promulgué selon les règles en usage? Les évêques, en écrivant à leur clergé ou à leurs fidèles, disent bien plutôt le contraire. L’évêque de Séez, par exemple, déclare que les deux documents pontificaux ont été publiés à Rome « dans les formes accoutumées ». La même idée est exprimée presque dans les mêmes termes par les évêques de Meaux et de Beauvais. Cf. L’encyclique et les évêques de France, p. 37, 124. Du reste, à défaut de l'affichage, le pape est libre de choisir tel autre mode de publication qu'il lui plaît et la notification qu’il en a faite à l’épiscopat catholique donne assurément au recueil des propositions une promulgation officielle suffisante. C’est un point sur lequel il n’y a eu aucun doute sérieux.

20 C’est un acte qui a sa valeur propre. — La question est plus délicate. Le Syllabus est composé de quatrevingts propositions, qui signalent des erreurs déjà mentionnées ou condamnées dans des documents antérieurs. On peut donc concevoir sa valeur de deux façons diamétralement opposées. Ou bien on dira que le Syllabus est un acte qui a une autorité propre, distincte de l’autorité des documents d’où les propositions ont été extraites; ou bien on verra dans ce recueil un simple catalogue, on ne voudra pas y chercher une condamnation nouvelle des erreurs et l’on placera sa valeur tout entière dans les actes pontificaux auxquels il renvoie.

I1 semble que la première conception soit la vraie. Franzelin l’expose avec clarté dans une lettre à un professeur de théologie. Cf. Études, juillet 1889, p. 364, note; cf. aussi Verdereau, Exposition historique des propositions du Syllabus, Paris, 1887, p. 26-33; H. Dumas, dans Études, mai 1875, p. 743. Cette opinion s’appuie sur l’intention du pape, telle qu’elle est clairement manifestée, sur le rapport du Syllabus avec les documents antérieurs et sur le sentiment de nombreux évêques ou prélats lors de son apparition.

1. Pendant dix-huit ans, Pie IX, dans un certain nombre d’encycliques, d’allocutions consistoriales ou de lettres apostoliques, avait rejeté, au fur et à mesure que les circonstances l’exigeaient, les erreurs les plus diverses. Bien qu’il ne s’adressât chaque fois qu’à un seul destinataire ou à un groupe restreint d’auditeurs, il pouvait, sans doute, vouloir s’adresser par ce moyen à l'Église tout entière. Pour que ces actes pontificaux devinssent publics et authentiques, il n’était pas besoin d’une promulgation plus solennelle. Toutefois si le pape a pris soin lui-même de faire grouper des propositions en un ensemble ordonné, s’il a fait notifier officiellement le nouveau recueil à tous les évêques du monde catholique, c’est qu’il entendait donner à son enseignement une autorité plus grande et une portée plus universelle.

2. L’exposé que nous avons fait du texte du Syllabus a montré le rapport intime qui existe entre les diverses propositions et les documents d’où elles sont tirées. Il est nécessaire évidemment, pour bien comprendre chacune d’elles, de se référer aux actes qui la contiennent. Mais le Syllabus ne répète pas dans tous les cas une doctrine absolument claire; souvent il la précise, parfois il la dégage du texte. L'exemple le plus typique est peut-être la proposition 77. Pie IX, dans une allocution consistoriale prononcée le 26 juillet 1855, s’était plaint de la félonie du gouvernement espagnol, qui

avait abrogé certains articles du concordat, au mépris de la foi jurée et des droits sacrés de l’Église. « Nous avions établi, dit-il, que cette religion (catholique) continuerait à être la seule religion de la nation espagnole, à l'exclusion de tout autre culte. » L’allocution, on le voit, flétrit la politique d’une nation à une époque déterminée. Le Syllabus donne à la parole du pape un sens beaucoup plus général; ce n’est plus une simple protestation contre les empiétements d’un gouvernement; c’est une doctrine qui est repoussée de façon très nette, et la condamnation vaut pour tous les pays et pour tous les temps : À notre époque, il n’est plus utile que la religion catholique soit considérée comme l’unique religion de l’État, à l’exclusion de tout autre culte. Autre cas : Le gouvernement de la Nouvelle-Grenade, en 1847, avait publié une loi garantissant aux hommes de toute nation qui émigraient en ce pays l’exercice public de leur culte, quel qu’il fût. Le pape avait protesté dans l’allocution Acerbissimum. La proposition 78 du Syllabus dégage de ce cas particulier la doctrine libérale qu’il suppose et elle l’exprime catégoriquement : Aussi, est-ce avec raison que, dans quelques pays catholiques, la loi a pourvu à ce que les étrangers qui s'y rendent y jouissent de l’exercice public de leurs cultes particuliers. De ces exemples et d’autres encore que l’on pourrait multiplier, la conclusion est facile à tirer. Le Syllabus a, par lui-même, une valeur autre que celle des documents dont il est le résumé; il a une autorité propre. Elle vient non seulement du fait qu’il a été solennellement promulgué, mais aussi de ce qu’il est souvent « une interprétation lumineuse des documents originaux auxquels il se rapporte ». H. Dumas, art. cil., p. 744.

3. Le Syllabus avait à peine paru que, de toute part, les évêques insistaient sur la valeur spéciale du recueil. « Les erreurs pernicieuses qui répandent impunément le ravage et ébranlent la société humaine avaient déjà été proscrites séparément, écrivait, le 14 janvier 1865, Mgr Mercurelli, secrétaire de Pie IX; elles ont été de nouveau condamnées toutes ensemble. » Une condamnation nouvelle : c’est la formule qu’on retrouverait à maintes reprises dans les conciles nationaux ou provinciaux, dans les lettres des évéques à leurs fidèles, dans leurs adresses de soumission au souverain pontife, dans leurs protestations contre les décisions du pouvoir civil. Cf. Rinaldi, op. cit., analysé par F. Desjacques, art. cit., p. 366. Une telle abondance d’affirmations ne se comprendrait pas, si le Syllabus n'avait pas sa valeur propre, indépendamment des documents dont il est composé.

30 C’est un acte doctrinal. — É. Ollivier, dans son livre L'Église et l’État au concile du Vatican, t. τ, p. 344, ne veut pas voir dans le Syllabus l’enseignement d’une doctrine. Il est vrai qu’il semble confondre enseignement doctrinal et enseignement infaillible, de sorte que, niant au recueil le second caractère, il est amené à lui refuser le premier. Contrairement à cette opinion, l’ensemble des théologiens catholiques reconnaissent dans le catalogue des propositions une œuvre doctrinale.

A vrai dire le raisonnement est ici simplifié par ce qui vient d’être expliqué et il est à peine besoin de développer les arguments. Le titre général du Syllabus, les titres des différents paragraphes répètent jusqu’à dix fois le mot : erreurs. Erreurs de notre époque; erreurs relatives à l’Église, à la société civile; erreurs concernant la morale naturelle et chrétienne, etc. Or, le pape, en qualifiant ainsi les propositions qu'il transcrit est dans son rôle de gardien et de protecteur de la vérité : il met en garde les fidèles contre les dangers qui les menacent, en un mot, il enseigne. Au demeurant, pour qui parcourt, fût-ce même rapidement, le contenu des propositions, il est manifeste que les

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matières traitées sont des matières doctrinales : existence et nature de Dieu, droits du Saint-Siège, pouvoir de l’Église, mariage chrétien, etc. Enfin, quand le cardinal Antonelli annonça aux évêques l’envoi du Syllabus, il leur déclara que ce document mettrait sous leurs yeux « les erreurs et les doctrines pernicieuses » condamnées par le pape. Les prélats l’ont bien compris et c’est pourquoi ils ont réagi avec tant de vigueur contre les gouvernements qui prétendaient s’immiscer dans le domaine spirituel et les empêcher de transmettre à leurs fidèles l’enseignement du Saint- Siège. Cf. surtout la lettre de l’évêque de Metz au ministre des Cultes, ci-dessus, col. 2884.

II. VALEUR DOGMATIQUE DU SYLLABUS. — Adressé par le pape à tous les évêques, jouissant d’une autorité qui lui est propre, contenant un enseignement doctrinal, le Syllabus est-il un document infaillible, une définition ex cathedra? Les théologiens sur ce point sont divisés, et il convient d’exposer les différentes opinions.

1° Opinion de ceux qui soutiennent que le Syllabus contient un enseignement infaillible. — Les partisans de l’infaillibilité du Syllabus n’invoquent pas tous les mêmes raisons. Certains — ce sont les plus nombreux — voient dans le Syllabus un acte de l’infaillibilité personnelle du pape, une définition ex cathedra. Il en est d’autres, qui font du recueil des propositions un document infaillible, parce qu’il est garanti par l’infaillibilité de l’Église. On a même dit que le Syllabus n’était infaillible que parce que les propositions qu’il contient ont été condamnées par le souverain pontife parlant ex cathedra dans les actes pontificaux auxquels ce catalogue renvoie.

1. Le Syllabus est un acte de l’infaillibilité personnelle du pape, une définition «ex cathedra ». — Parmi les théologiens qui soutiennent cette idée, on peut citer Mazzella, De religione et Ecclesia..., Rome, 1885, p. 822, note 1; Schrader, De theologia generatim.…, Poitiers, 1874, n. 84, p. 136; Chr. Pesch, Prælectiones dogmaticæ, t. 1, pars 2, De Ecclesia Christi, sect. 4 : De subjecto activo magisterii ecclesiastici, art. 2, n. 520; Scheeben, Handbuch der kath. Dogmatik, cf. la traduction de l’abbé Belet, t. 1, n. 510, p. 353 sq.; Franzelin, cité et commenté par le P. Desjacques, dans Études, juillet, 1889, p. 354 sq.; H. Dumas, dans Études, mai 1875,

a) Exposé. — On peut ramener à trois les raisons apportées.

a. — D'abord le Syllabus a été reconnu comme une

définition ex cathedra par le consentement moralement unanime de l’épiscopat catholique. La publication du document a été l’occasion de nombreuses déclarations infaillibilistes. L’évêque de Montauban, par exemple, écrivit à ce propos : « La suprématie et l’infaillibilité du pape sont arrivées à un tel degré d’évidence de fait et de droit qu’il n’y a plus à en disputer. » Cf. L’encyclique et les évêques de France, p. 63. Π n’est pas seul à parler de la sorte. De nombreux prélats dans tous les pays, des conciles provinciaux tiennent un langage analogue. Cf. J. Bellamy, La théologie catholique au xz1x° siècle, Paris, 1904, t. 1, p. 62. Les évêques ont reçu la parole du pape comme la parole de Pierre, ils l’ont acceptée comme la règle de la croyance; ils s’y sont soumis sans réserve, parce qu'ils y ont vu l’expression de l’infaillible vérité.

b. — De plus, le Syllabus n’est pas un document isolé; il fait un tout avec l’encyclique Quanta cura; il a été publié avec elle; les deux écrits sont intimement liés. Or, la déclaration très grave faite par le pape à la fin de l’encyclique vise, à n’en pas douter, le Syllabus lui-même. « Nous réprouvons par notre autorité apostolique, dit Pie IX, nous proscrivons, nous condamnons toutes et chacune des mauvaises

opinions et doctrines signalées en détail dans les présentes lettres, et nous voulons et ordonnons que tous les enfants de l’Église catholique les tiennent pour réprouvées, proscrites et condamnées. » Cf. Raulx, op. cit., p. 14. Ces expressions montrent que, dans les deux documents, le pape a voulu faire appel au maximum de son autorité en matière d'enseignement.

ο. — En lui-même, le Syllabus a du reste tous les caractères d’une définition ex cathedra. « Il émane de celui qui est le maître et le souverain de la vérité catholique; il appartient exclusivement à la foi et aux mœurs par la nature des matières qu’il traite; il a reçu des circonstances qui ont accompagné sa publication le caractère manifeste d'une loi universelle de l'Église. Que lui manque-t-il pour être une décision irréformable, un acte sans appel de l’autorité infaillible de Pierre? » H. Dumas, art. cit. Les théologiens qui soutiennent cette opinion insistent davantage sur la dernière remarque. En publiant le Syllabus, Pie IX voulait assurément frapper un grand coup et abattre, autant qu’il le pouvait, les doctrines révolutionnaires si vivaces et si dangereuses. Pendant plus de quinze ans, si l’on peut dire, il s'était préparé à ce grand coup; il avait écrit des encycliques, prononcé des allocutions, demandé à plusieurs commissions de multiplier leurs travaux. Puis, lorsque le moment lui avait paru propice, il avait adressé au monde une parole solennelle et souveraine. Un acte préparé d’aussi longue date et avec autant de sollicitude ne saurait être un acte quelconque; ce serait faire injure à la sagesse et à la prudence de Pie IX que de le supposer. La sentence qu’il a prononcée est définitive et irréformable; le Syllabus engage l’infaillibilité du vicaire de Jésus- Christ.

b) Critique. — Les preuves apportées pour établir et appuyer cette première opinion ne semblent pas aussi évidentes qu’on le prétend.

a. — L’argument tiré du consentement quasi-unanime de l’épiscopat à reconnaître dans le Syllabus un document ex cathedra est beaucoup moins probant qu'il ne pourrait le paraître de prime abord. Les évéques ont évidemment tous accueilli le Syllabus comme un acte authentique qui signalait les erreurs modernes; ils ont tous adhéré aux condamnations qu’il portait, repoussant et réprouvant, comme le demandait Pie IX, tout ce que le Syllabus repoussait et réprouvait. Mais ils n’ont pas tous considéré l’œuvre pontificale comme une définition. Mgr Dupanloup et ceux qui, comme lui, étaient favorables à certaines tendances libérales n’ont pas cru se soumettre à un document ex cathedra; leurs réflexions, leurs écrits surtout le démontrent amplement. Ci-dessus, col. 2885. Dès lors la quasi-unanimité sur laquelle on veut s’appuyer n’existe pas et la raison qu’on invoque perd toute sa valeur.

b. — Est-il bien sûr que l’encyclique Quanta cura soit un acte ex cathedra? On l’a nié. Cf. Hergenrôther, Kathol. Kirche und christl. Staat, trad. angl., Londres, 1876, p. 207. Sans doute les termes employés par Pie IX sont fort nets et paraissent marquer l'intention du pontife de porter une sentence définitive et obligatoire en matière doctrinale. Mais cela suffit-il pour en faire un document ex cathedra? Et peut-on dire, par ailleurs, que l’encyclique constitue avec le Syllabus un tout d’une telle unité que les raisons amenant à conclure au caractère infaillible du premier document valent également pour le second? Rien n’est moins sûr. La lettre du cardinal Antonelli annonce aux évêques deux actes pontificaux distincts et indépendants. « Le pape m'a ordonné, dit-il, de veiller à ce que le Syllabus vous fût expédié.., dans le temps où il ἃ jugé bon d'écrire une autre lettre encyclique à tous les évêques catholiques. » S’exprimerait-il de la sorte si

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l'encyclique et le Syllabus n'étaient qu’une seule et même chose? On a fait état, en faveur de l’infaillibilité du recueil, de la formule solennelle de condamnation que Pie IX a placée à la fin de ce premier écrit. Il y est dit que sont proscrites les erreurs « signalées en détail dans les présentes lettres ». Mais, d’une part, le Syllabus n’est ni annoncé, ni nommé dans l’encyclique. Si Pie IX avait voulu faire entendre l’unité des deux documents, il les eût insérés l’un dans l’autre, ou se serait pris de manière à ne laisser subsister aucun doute sur sa pensée. D’autre part, les doctrines rejetées ici et là ne sont pas exactement les mêmes. Celles que condamne l’encyclique sont presque toutes répétées dans le Syllabus; mais beaucoup des propositions du catalogue, par contre, loin d’être « signalées en détail » dans l’encyclique, n’ont aucun rapport avec l’enseignement qui y est contenu. Comment dès lors conclure, de la seule phrase citée, qu’elles sont toutes proscrites ex cathedra par le magistère infaillible du pape?

c. — Les circonstances de la composition et de la publication du Syllabus montrent-elles absolument que l'intention de Pie IX était de porter une sentence définitive et obligatoire, où il engageait le maximum de son autorité? Les raisons apportées ne sont pas suffisamment fortes pour imposer cette opinion. Bien plus, ceux qui nient l’infaillibilité du Syllabus trouvent en ces mêmes circonstances des arguments qui leur semblent sérieux.

2. Le Syllabus contient une doctrine infaillible, parce qu'il est garanti par l’infaillibilité de l’Église. — a) Exposé. — Devant les observations précédentes qui leur semblent fondées, un certain nombre de théologiens font appel à l’infaillibilité de l’Église. Cf. Wernz, Jus decretalium, t. τ, Rome, 1898, ἢ. 278; Aiïchner, Compendium juris ecclesiastici, 9 éd., Brixen, 1900, p. 59 sq; Ojetti, Synopsis rerum moralium οἱ juris canonici, Prati, 1911, au mot Syllabus; Frins, dans Kirchenlexicon, au mot Syllabus.

La base de leur argumentation est résumée par Wernz, loc. cit : Syllabus.. vi primæ publicationis definilic ex cathedra dici potest, quamvis id minore clarilate et certitudine constet quam de encyclica... At, cum utrique documento, etiam Syllabo, accesserit consensus magisterii dispersi Ecclesiæ, utraque decisio ex alio fonte est norma certa atque infallibilis.

b) Critique. — Pour que l’argument ait toute sa valeur, il faut montrer ou bien que l’épiscopat a considéré unanimement le Syllabus comme document infaillible, ou bien que l’enseignement contenu dans le recueil a cessé d’être objet de discussion, pour être proposé dans l’Église comme vérité de foi. Or, rien n’est moins prouvé et il importe de rappeler ici les divergences qui se sont manifestées dans l’épiscopat même, dès le lendemain de la publication du recueil, au sujet du sens qu’il convenait de donner à telle proposition. Sans doute, si l’infaillibilité du Syllabus était d'avance prouvée, le désaccord de ses interprètes en certains points ne changerait pas la valeur de l’acte pontifical. Cf. L. Choupin, op. cit., p. 150. Mais il s’agit, dans la pensée des théologiens qui soutiennent l’opinion que nous discutons, de tout autre chose; ils veulent garantir l’infaillibilité du document par le consentement unanime des évêques. Dès lors la preuve, au moins pour certaines propositions, fait défaut, car il est impossible d'affirmer avec certitude que toutes les contradictoires de ces propositions « ont été acceptées et enseignées unanimement comme vérités de foi par le magistère de l'Église dispersé ». Les discussions, du reste, ont continué, elles ont duré jusqu’à nos jours. Cf. Biederlack, dans Slaalslexicon, t. v, col. 664, au mot Syllabus; et le fait que les théologiens traitent encore librement de nos jours cette question d’infail-

libilité montre qu’elle n’est pas tranchée définitivement dans l’Église.

3. Le Syllabus est infaillible, parce que les documents dont il est composé le sont. — a) Exposé. — Cette position est celle de Rinaldi, op. cit., ©. 111, p. 7 sq. « Les propositions du Syllabus, dit-il, sont toutes condamnées par le pape agissant dans la souveraineté absolue de son pouvoir d'enseignement; mais ce n’est point dans ce recueil que Pie IX a exercé la plénitude de son autorité; c’est dans les divers documents d’où sont tirées les propositions. Si donc elles sont des définitions — et elles le sont assurément — c’est parce que les actes pontificaux auxquels le Syllabus renvoie sont eux-mêmes des décisions infaillibles. Le fait de les avoir groupées en un catalogue ne les a pas frappées d’une condamnation nouvelle. Nous n’avons dans le Syllabus « qu’une notification authentique, un index autorisé, qui certifie que les sentences dont il est le résumé ont été rendues ex cathedra, et qui supplée ce qui aurait pu manquer à leur promulgation ». L. Choupin, op. cil., p. 145-147.

δ) Critique. — Il faut dès lors accepter que tous les actes qui servent de sources au Syllabus sont des définitions. La chose est difficile à admettre, au moins pour plusieurs d’entre eux. Évidemment, le pape n’est pas astreint à prononcer telle formule pour attester qu’il parle ex cathedra; en prononçant une allocution dans un consistoire, en écrivant une lettre à un évéque, il peut très bien vouloir atteindre l’Église tout entière et obliger tous les fidèles; encore faut-il que sa volonté de le faire soit clairement manifestée et qu’il n’y ait pas de doute sur ses intentions. C’est ce qui n'apparaît pas toujours. On cite généralement à ce sujet la proposition 32, extraite d’une lettre pontificale à l’évêque de Montréal. Pie IX félicite ce prélat d’avoir écrit un opuscule pour attaquer « la loi inique qui impose aux clercs le service militaire ». Cf. Recueil…, Ὁ. 514-515. Y a-t-il, à strictement parler, dans ce document une condamnation de la loi; et si elle existe, peut-on lui donner la valeur d’une définition ex cathedra, que le Syllabus notifierait simplement? L’affirmation est peu vraisemblable. Personne, semble-til, n’a repris à son compte le système du P. Rinaldi. Son livre, bourré de textes, n’en est pas moins de toute première valeur pour l’étude du Syllabus. Cf. l’analyse qu’en ἃ donnée F. Desjacques, loc. cit., p. 360 sq.

20 Opinion de ceux qui ne voient pas dans le Syllabus un enseignement infaillible du souverain pontife. — Voir surtout F. Heiner, Der Syllabus in ultramontaner und antiultramontaner Beleuchtung, Mayence, 1905, analysé par A. Boudinhon, dans Revue du clergé français, mai 1905, p. 412 sq.; cf. P. Bernard, dans Études, mai 1906, p. 407 sq.

Cette opinion s’appuie sur la définition de l’infaillibilité pontificale, et sur l’application de cette définition au cas spécial du Syllabus. Le pape est infaillible quand il enseigne, comme étant révélée de Dieu et comme devant être tenue par tous les fidèles, une vérité qui concerne la foi ou les mœurs, avec l’intention suffisamment manifestée de prononcer définitivement sur la doctrine et d’obliger tous les chrétiens. Or, ni les circonstances du Syllabus, ni son contenu ne montrent avec certitude que ces conditions sont réalisées.

1. Les circonstances du Syllabus. — On a vu plus haut, col. 2877 sq. les différents stades de sa formation. En 1862, les soixante et une propositions préparées par les théologiens avaient reçu l’approbation des trois cents évêques consultés et Pie IX se proposait de publier avec le catalogue une bulle spéciale, cor damnant les principales erreurs modernes. Les indiscrétions d’un journal hostile au Saint-Siège l’ayant fait renoncer à son premier projet, il fit composer un re-

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cueil de propositions, tirées cette fois des actes antérieurs de son pontificat. C’est le Syllabus actuel. Il est, à n’en pas douter, un document beaucoup moins solennel que celui qui avait été prévu tout d’abord; et ce fait marque bien l'intention de Pie IX de ne pas recourir en cette circonstance au maximum de son autorité doctrinale. De plus, ce que le pape a voulu garantir, c’est uniquement le caractère officiel et l’authenticité de l’œuvre; c’est pourquoi il a fait aflirmer par son secrétaire d'État que le catalogue avait été composé sur son ordre et envoyé sur « son commandement exprès ». Dans l’encyclique Quanta cura, elle-même, il n’est pas question du Syllabus. Il est manifeste, par conséquent qu'il n’a pas «les solennités d’un acte ex cathedra et d’une définition dogmatique »; il semble, au contraire, « qu’on ait pris grand soin de les en écarter ». A. Boudinhon, loc. cit., p. 416.

2. Le contenu du Syllabus. — Si le Syllabus était un acte qui engageait l’infaillibilité pontificale, il faudrait dire que chacune des propositions qui le composentest contraire à la foi catholique, et que les contradictoires de ces propositions expriment exactement le dogme. Il n’en est rien en plusieurs cas; trois exemples suffisent à le prouver.

a) La proposition 16 est ainsi conçue : Les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et obtenir ce salut éternel dans le culte de n'importe quelle religion. La doctrine catholique ne se trouve pas dans la contradictoire de cette proposition; le texte du Syllabus peut s’interpréter d’une manière orthodoxe; tel qu’il est, il résume l’enseignement commun des théologiens les plus autorisés qui distinguent l’appartenance au corps et à l’âme de l’Église et affirment possible le salut des hommes de bonne foi. Est condamné seulement celui qui veut tirer de ce principe le système de l’indifférentisme religieux, en proclamant que toutes les religions sont bonnes. Si l’on se reporte à l’acte pontifical d’où est extraite la proposition, on voit clairement que tel est le sens de la phrase. Cf. col. 2894.

b) La proposition 67 est ainsi formulée : De droit naturel, le lien du mariage n’est pas indissoluble.. Or, la loi mosaïque a donné aux juifs le pouvoir de divorcer; la loi chrétienne elle-même reconnaît au pape le droit de rompre en certains cas le matrimonium ratum; elle permet aussi la rupture du mariage même consommé des infidèles, en vertu du privilège paulin. Pie IX n’ignore pas ces exceptions à la règle générale; si donc, en insérant dans le Syllabus la proposition 67, il veut porter une définition, il laisse croire que le mariage est indissoluble de droit naturel sans aucune réserve; faute de précisions, il modifie en quelque sorte l’enseignement catholique. Que l’on se reporte au document d’où la proposition est extraite, col. 2906; le pape y condamne le divorce civil dont il énonce les méfaits et il proscrit le principe sur lequel s'appuient les ennemis de l’Église : principe à la fois dangereux et faux, parce qu’il ne fait pas les distinctions nécessaires.

c) Il serait également bien difficile de prendre comme exposé de la doctrine catholique la contradictoire de la proposition 80 :« Le souverain pontife peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne. » Est-il défini que tout est mauvais dans la civilisation d'aujourd'hui? Est-ce la condamnation définitive d’un libéralisme auquel beaucoup de catholiques étaient profondément attachés? Les adversaires de la papauté l’ont cru, et ils ont accusé l’Église d’étoufter tout progrès; les ennemis du libéralisme ont vu dans cette proposition le rejet d’un système qu’ils combattaient depuis longtemps. De fait, à ne prendre que le texte du Syllabus, les uns et les autres semblaient avoir raison. Mais le pape, à la vérité, n’avait pas l’intention de se dire l'ennemi irréconciliable de la civilisation moderne et

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