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II. DOCTRINE. — Il y aurait beaucoup à dire sur les

SYMÉON DE THESSALONIQUE

opinions particulières de Syméon de Thessalonique dans le domaine théologique. Quelques-unes sont en contradiction directe avec l’enseignement commun des théologiens gréco-russes de nos jours, spécialement sur les questions qui font l’objet de controverses entre l’Église catholique et l’Église byzantine dissidente. Nous ne donnerons ici que quelques brèves indications.

Il faut d’abord signaler la doctrine très explicite de notre théologien sur la primauté de saint Pierre et celle de son successeur l’évêque de Rome, primauté non de simple préséance et d'honneur, mais primauté véritable de juridiction et de droit divin. Le passage capital sur ce sujet a été donné à l’article PRIMAUTÉ pu PAPE DANS L'ÉGLISE BYZANTINE ET GRÉCO-RUSSE, t. ΧΠῚ, col. 373. Sur la primauté de saint Pierre en particulier voir Dialogue contre les hérésies, c. ΧΙΧ, col. 100. Mais, d’après Syméon, cette primauté n’est légitime et effective que tant que l’Église romaine et son chef restent attachés à l’orthodoxie. Si le pape s’écarte de celle-ci, il perd touc droit à la soumission de l'Église. C’est dire que, si notre théologien admet la primauté romaine proprement dite, il ne reconnaît pas à l’évêque de Rome le privilège de l’infaillibilité personnelle : « Que l’évêque de Rome, dit-il, professe seulement la foi de Sylvestre, d’Agathon, de Léon, de Libère, de Martin et de Grégoire, et nous le proclamerons vraiment apostolique, et nous lui obéirons non seulement comme à Pierre mais comme au Sauveur lui-même. » Contra hæreses, €. ΧΧΙΙ, col. 120 CD.

Syméon est un adversaire du césaropapisme. Si l’empereur convoque le concile œcuménique, ce n’est point qu’il ait quelque juridiction sur l’Église et les affaires ecclésiastiques; c’est un privilège que l’Église lui a concédé. Par l’onction impériale il ἃ été constitué son défenseur et son serviteur. Aussi notre auteur s’indigne-t-il de ce que, contre l’ancienne coutume, celui qui est ordonné évêque aille s’incliner devant l’empereur et lui baiser la main. Il trouve encore plus insupportable que l’empereur se mêle de nommer les évêques et de les transférer d’un siège à un autre et il demande qu’on rende à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Parlant de l’élection du patriarche de Constantinople, il déclare que, si le basileus y a quelque part, ce n’est pas en vertu de son autorité séculière, mais en tant qu'il est le délégué et le serviteur de l'Église. De sacris ordinationibus, ©. CCXVIII-CCXXIX, col. 429-444, II était plutôt rare d'entendre, à Byzance, de pareilles explications.

Syméon est de ceux qui, outre les sept premiers conciles œcuméniques, en admettent un huitième, à savoir le concile photien de Sainte-Sophie, tenu en 879-880. Contra hæreses, c. xix, col. 97 D.

Il est fermement attaché à la doctrine palamite sur l’essence de Dieu et son opération, mais il défigure la pensée des adversaires de cette doctrine, Barlaam, Acindyne, Nicéphore Grégoras, etc., lorsqu'il leur prête le pur nominalisme, comme s'ils refusaient à la nature divine toute opération et niaient l’existence de la grâce, μηδεμίαν δύναμιν προσεῖναι λέγοντες τῷ Θεῷ. Col. 158 C. Son exposé du palamisme est, du reste, gros d’équivoques. Du point de vue historique, il est intéressant par les renseignements qu’il donne sur les personnages ayant pris part à la controverse du x1ve siècle sur cette question. Contra hæreses, ©. XXX- XXXII, 00]. 144-176.

Il va sans dire que, sur la procession du Saint-Esprit, il défend l’hérésie photienne de la procession ἃ Patre solo, mais il l'explique en fonction de la doctrine palamite, op. cil., e. ΧΧΧαΙ, col. 157-176, et : Expositio succincla sacri symboli, col. 784-794. Au demeurant, ilse tait sur la formule des Pères grecs :’Ex Πατρὸς διὰ τοῦ Υἱοῦ ἐκπορεύεται, et se débarrasse des témoignages contraires de la tradition à la manière de Photius,

par des affirmations gratuites et générales dans le genre de celle-ci : « Le Verbe du Père n’a pas dit : L'Esprit procède de moi, mais il a dit : 11 procède du Père. Et toi, le novateur, tu as l’audace de lui donner ce que lui-même ne s’est pas attribué. Qui cependant mieux que lui est renseigné sur la procession éternelle du divin Esprit? » Expositio symboli, col. 784-785.

Sur l'origine de l’âme humaine, il est partisan du créatianisme et de l’animation immédiate. Resp. 11 ad Gabrielem Pentapolitanum, col. 840.

Contrairement à plusieurs de ses contemporains, il n’admet point ce que nous appelons l'opinion scotiste sur le motif de l’incarnation. Dans son Exposition abrégée du symbole, col. 768 BC, il déclare que les anges n’ont reçu de l’œuvre de la rédemption opérée par le Verbe incarné qu’une augmentation accidentelle de gloire et de bonheur, surtout par la joie qu’ils éprouvent de notre salut.

C'est surtout par sa doctrine sacramentaire que notre auteur mérite de retenir l’attention et cela n’est pas étonnant, puisque la plus grande partie de ce qu’il a écrit a pour objet les sacrements et les rites qui s’y réfèrent. Il enseigne d’abord le septénaire sacramentel, le septénaire catholique, non celui du moine Job le Jasite, dont il a connu le petit traité. Job énumérait comme sixième sacrement l’habit monastique et faisait un seul sacrement de l’euchelaion (extrêmeonction) et de la pénitence. Syméon suit bien l’ordre de Job dans l’énumération des sacrements, mais il place en sixième rang la pénitence, à laquelle, du reste, il rattache l’habit monastique comme une sorte de sacramental, un sacramental que Jésus-Christ luimême a institué. Col. 177 B, 197-202. Il rapproche le septénaire sacramentel des sept dons du Saint- Esprit, col. 177 B.

D’après lui, non seulement Jésus-Christ a institué tous les sacrements, mais on peut dire qu’il les ἃ tous reçus lui-même en quelque manière. Plusieurs chapitres sont consacrés à le démontrer, €. XLIII-LVI, col. 185-205. Syméon condamne sans doute les rebaptisations et les réordinations mais il paraît ignorer la doctrine du caractère sacramentel. Le seul sacrement au sujet duquel il parle d’un sceau, σφραγίς, est la confirmation; mais justement il déclare que ce sacrement doit être réitéré aux apostats de la foi chrétienne, parce qu’il confère la vie et la respiration dans le Christ, la sainteté et le sceau ou caractère du chrétien, toutes choses que fait perdre l’apostasie et qu’il faut renouveler. C. xx, col. 188 CD; Resp. XXIII ad Gabrielem, col. 873-876. On voit combien cette théologie est éloignée de la nôtre. C’est aussi chez lui une conviction bien arrêtée que le baptême n’imprime aucun sceau et ne donne aucune grâce. Il ne fait qu'effacer les péchés. Cette théorie lui permet d’attaquer 165 latins, qui ne confèrent pas la confirmation aux petits enfants aussitôt après le baptême, les exposant ainsi à mourir sans avoir reçu le sceau et la grâce du Saint-Esprit et dans l’état d’imperfection spirituelle : ᾿Αχαρίτωτος ἄρα καὶ ἀσφράγιστος τῷ Χριστῷ ὁ μὴ τὸ μύρον δεξάμενος, c. ΧΙ1Π, col. 188 BC; cf. c.xXXV, COL. 177 C;c.LxvV-LXVI, col. 229-232; c. LxXXIIT, col. 248 À, où il est dit positivement : « Celui qui n’est pas oint après le baptême ne reçoit ni le sceau et la marque de la sainte Trinité, ni la grâce de l'Esprit. » C. cexci, col. 529 D; Expositio de divino lemplo, 1-2, col. 700.

Sur l’eucharistie sacrifice et sacrement notre auteur a une doctrine conforme à la tradition grecque et byzantine sans aucune spéculation scolastique. Il affirme très nettement le dogme de la présence réelle à la manière réaliste des anciens Pères grecs, sans aucune vue des accidents eucharistiques considérés comme distincts du corps et du sang de Jésus-Christ,

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et comme voilant et contenant ceux-ci : Jésus-Christ n’est pas présent dans l’eucharistie; mais l’eucharistie, après la consécration, c’est Jésus-Christ lui-même. L’eucharistie, c’est aussi un vrai sacrifice offert, renouvelé hic et nunc. Cf. De sacra liturgia, ©. ΧΌΝΙΙΙ, col. 293 : « Le pontife représente le Christ lui-même mis à mort et vivant, placé sur l’autel comme immolé mystiquement et offert sans cesse en sacrifice »;et encore Expositio de divino lemplo, 86, col. 733 A : « Aussitôt après l’épiclèse, le célébrant voit Jésus étendu vivant et étant lui-même véritablement le pain et le vin, car le pain est son corps même, et le contenu du calice son sang même. » Voir aussi De sacerdotio, col. 969 AB, où il est dit que le sang de Jésus n’a pas été répandu seulement une fois, mais qu’il l’est continuellement sur nos autels.

A propos des parcelles qui, dans le rite byzantin, sont rangées autour de la grande hostie et représentent les saints du ciel, les vivants et les morts, Syméon déclare qu’elles ne sont pas consacrées mais qu’elles sont sanctifiées par le voisinage du Christ rendu présent sur l’autel. De sacra liturgia, c. Xci1v, col. 280-286. Par contre il paraît enseigner la consécration de l’eau et du vin du calice, à la messe des présanctifiés, par le contact de l’hostie consacrée. Responsio LVII ad Gabrielem, col. 909; cf. Respons. LXXXIII, Col. 952.

Sur la question des azymes, notre auteur déclare seul licite l’usage du pain fermenté, sans oser déclarer explicitement invalide la consécration in azymo, comme l’ont fait quelques rares polémistes. D’après lui, Jésus-Christ a bien mangé la pâque légale avec ses disciples, mais il en ἃ devancé le moment et a pu ainsi se servir de pain fermenté pour instituer sa pâque à lui. De sacra liturgia, ©. LxxXxXIx-XCI, col. 268-274. C’est une des cinq opinions des polémistes antilatins sur cette question.

Sur la forme de l’eucharistie et le moment précis de la transsubstantiation, Syméon reproduit la doctrine de son prédécesseur Nicolas Cabasilas. Voir ici l’art. ÉPICLÈSE, t. v, col. 250-258. A l’en croire, la réception de l’eucharistie serait de nécessité de moyen pour le salut, même pour les petits enfants. C’est pourquoi les latins ont grandement tort de supprimer la communion des petits enfants aussitôt après le baptême. De sacramentis, ec. Lx1Ix, col. 236 CD.

Un point sur lequel notre théologien a une doctrine ferme, opposée à certains abus qui avaient cours dans l'Église byzantine, c’est la nécessité de l’ordination sacerdotale tant pour célébrer que pour absoudre validement; et pour absoudre validement, le simple prêtre a encore besoin de la permission de son évêque. Cf. Resp. x-x111 ad Gabrielem, col. 860-864, où l’auteur enseigne aussi très clairement la validité des sacrements conférés par un ministre indigne. Resp. XXXIII, XXXVI-XXXVIII, Col. 881 CD, 884-888.

A retenir aussi cette affirmation, qui va directement contre la doctrine, commune de nos jours parmi les gréco-russes : que la bénédiction nuptiale est une pure cérémonie ecclésiastique, qui ne confère pas la grâce et ne peut, par conséquent, constituer le sacrement de mariage comme tel : Τελετὴ μόνη καὶ où τῆς μεταδοτικῆς χάριτος (texte fautif, vraisemblablement, pour : où μεταδοτιχὴ τῆς χάριτος). De matrimonio, Ὁ. CCLXXXI, Col. 509 C.

Pour Syméon comme pour beaucoup d’autres byzantins, l’euchelaion ou extrême-onction est une sorte de succédané du sacrement de pénitence. On ne doit pas seulement l’administrer aux malades et aux moribonds, comme font les latins, mais aussi aux bienportants pour la rémission des péchés, spécialement comme préparation à la communion. De sacramentis, €. LVI, Col. 204-205; De sancto euchelæo, €. CCLXXXV, col. 517-520; Resp. LXxII ad Gabrielem. col. 926-

932. Pour l’administrer il faut trois prêtres au moins. Ibid., ce. ccLxxxIm, col. 517 B; Resp. XLIX ad Gabrielem, col. 893 C. Le rite récemment introduit de l’euchelaion des morts n’est pas un sacrement mais un sacramental d'institution ecclésiastique. De sancto euchelæo, c. ccLxxxX VI, col. 520-522.

Sur les fins dernières notre auteur s’écarte sur plusieurs points de la doctrine catholique. Non seulement il enseigne que la vision de l’essence divine est inaccessible aux anges et aux bienheureux avant comme après la résurrection — c’est là un des dogmes du palamisme (cf. Dial. contra hæreses, ©. ΧΧΧΙΙ, col. 172 BC; Resp. 111 ad Gabrielem, col. 840 D) — mais encore il retarde jusqu’au jugement dernier les rétributions d’outre-tombe. Les justes, tout comme les damnés, ne reçoivent, après la mort, qu’un commencement de rétribution. C’est pourquoi on peut prier pour les saints à la messe, leur félicité commencée pouvant recevoir quelque accroissement. Cf. Dial. contra hæreses, c. XXII, COÏ. 117; Resp.1v ad Gabrielem, col. 844 C: Πᾶσαι δὲ ψυχαί εἰσιν ἀτελεῖς ἕως ἂν ὁ Κύριος ἔλθῃ. De sacra lilurgia, c. xciv, col. 280-286; De ordine sepulturæ, c. ccczxxint, col. 693 BC; Ezxpositio de divino templo, 102, col. 748 BC. Quoi qu’il dise contre le purgatoire des latins, dans lequel il découvre la doctrine origéniste de l’apocatastase finale, Syméon est complètement d’accord avec le dogme catholique du purgatoire dans ce qu'il a d’essentiel et de défini. Il enseigne en effet très clairement l’existence d’une peine temporelle due au péché même pardonné, peine qu’il faut subir en ce monde ou en l’autre, et l’efficacité des suffrages de l’Église pour soulager et délivrer les âmes des défunts qui sont morts dans le repentir avant d’avoir achevé leur pénitence. Contra hæreses, c. ΧΧΠΙ, 00]. 117-118; Resp. 1 ad Gabrielem, col. 842-

Il nous reste, en terminant, à dire un mot de la polémique de Syméon contre les latins. Elle n’est pas son meilleur titre de gloire, car elle rappelle les petitesses et les mesquineries de celle de Michel Cérulaire et de ses théologiens. Tout usage latin dans les sacrements, les rites et la discipline en désaccord avec la règle byzantine est blâmé, censuré quelquefois en termes violents. Il trouve à redire à tout, même à la rotondité de nos hosties. De sacra lilurgia, €. LXXXVIN, col. 265-268. Ces attaques contre les latins viennent sous sa plume même dans ses ouvrages les plus iréniques. Quand il parle ex professo de leurs innovations dans le Dialogue contre les hérésies, €. ΧΙΧ-ΧΧΙΙΙ, col. 97-124, il se fait l’écho des pires insanités propagées contre eux depuis le schisme du xt siècle : les latins mangent des viandes étouffées, des animaux impurs. Ils vont jusqu’à boire leurs urines « comme beaucoup l’ont constaté »; ils font leur lessive dans les ustensiles qui servent ensuite à leur cuisine. Leurs moines ne sont pas d’un seul habit, mais ils ont multiplié les frocs, violant ainsi la prescription du divin Denys, etc. Si l’on compare cette polémique avec celle de Georges Scholarios, contemporain plus jeune de Syméon, quelle différence! C’est que Syméon est sorti d’un milieu monastique imbu de toutes sortes de préjugés contre les Occidentaux. Il ne connaît la doctrine de l’Église latine que par les écrits des polémistes, ses devanciers, qui souvent la travestissent. Esprit assez borné et peu spéculatif, il attache une importance démesurée à des vétilles d’ordre liturgique. Passé maître dans l'interprétation symboliste des rites, il n’était que trop porté à en exagérer la portée.

L. Allatius, Diatriba de Symeonibus, reproduit en tête de Ῥ. G.,t. οἷν, col, 9-18; Fabricius-Harlès, Bibliotheca græca, t. X1, p. 328 sq., reproduit ibid., col. 18-24; Krumbacher- Ehrhard, Geschickte der byzantinischen Literalur, 2° éd., Munich, 1897, p. 112 sq.; L. Petit, Les évêques de Thessalo-

SYMÉON DE THESSALONIQUE — SYMMAQUE

nique, dans Échos d'Orient, t. v, 1902, p. 95-96; cf. t. XVIIt, p. 250. Sur la doctrine de Syméon on trouvera de nombreux extraits et références dans les quatre premiers volumes de notre Theologia Orientalium dissidentium spécialement dans le t. 111, De sacramenlis.

M. Ju.

SYMMAQUE (Saint), pape du 22 novembre 498 au 19 juillet 514. — I. Le pontificat. II. La littérature symmachienne.

I. LE PONTIFICAT DE SYMMAQUE. — Au moment où disparaissait le pape Anastase II (19 novembre 498), la situation dans Rome était troublée. L’attitude que ce pape avait prise dans l’affaire du schisme acacien avait paru un recul en comparaison avec la fermeté qu’avaient montrée ses deux prédécesseurs, Félix III et Gélase. Un grand nombre de clercs et de prêtres s'étaient séparés de lui. Il était inévitable qu’un conflit ouvert n’éclatât à sa mort. En fait une double élection eut lieu, le même jour, pour remplacer Anastase; une partie considérable du clergé, celle-là vraisemblablement qui avait pris parti contre le feu pape, se prononça en faveur du diacre Cælius Symmachus, originaire de Sardaigne, tandis qu’une autre faction, numériquement moins forte, mais qui paraissait vouloir continuer la politique d’Anastase 11, élisait l’archiprêtre Laurent. Celui-ci fut consacré le dimanche 22 novembre, dans la basilique de Sainte-Marie-Majeure; au même moment Symmaque était consacré au Latran. Nul des deux concurrents n’ayant voulu céder, ce fut le schisme déclaré dans l’Église romaine, avec son cortège habituel de troubles et de violences.

Finalement il fallut bien recourir à l’arbitrage du roi des Austrogoths, Théodoric. Bien qu’arien, le souverain se décida à prendre l’affaire en main. Malgré les insinuations perfides du récit mis en circulation par le parti de Laurent (fragment laurentien), il n’était pas nécessaire que Symmaque recourût à des moyens de corruption. La sentence du roi goth était des plus équitables : celui des deux compétiteurs qui aurait été élu le premier, serait reconnu; s’il était impossible de prouver l’antériorité d’une élection sur l’autre, on considérerait comme évêque légitime celui qui aurait réuni le plus grand nombre d’électeurs. Ainsi fut assurée la reconnaissance de Symmaque. Très peu de temps après, un concile romain, réuni à Saint-Pierre le 1er mars 499 et dont les actes se sont conservés, Mansi, Concil., τ. vint, col. 229-238, entérinait ce résultat. Il prenait en même temps des mesures pour empêcher à l’avenir le retour d’un schisme : tout engagement pris durant la vie d’un pape et à son insu, au sujet de l’élection de son successeur, toute manœuvre pour s'assurer des voix seraient punis de la déposition et de l’excommunication; si un pape mourait subitement, sans avoir rien déterminé pour le choix de son successeur, le candidat serait reconnu qui aurait été élu par l’unanimité du clergé ou tout au moins par la majorité. On remarquera que le droit semble reconnu au pape de désigner plus ou moins explicitement son successeur. Trente ans ne se passeraient pas que cette concession ne fût retirée Le concile de mars 499 n’accabla pas, d’ailleurs, le candidat évincé, Laurent; il fut maintenu à son rang d’évêque et se vit attribuer le siège de Nocera, en Campanie. Symmaque paraissait ainsi définitivement reconnu; ce fut lui qui, en 500, reçut Théodoric, lors de la visite officielle que fit le souverain dans l’ancienne capitale de l’embpire. Cf. Jaffé, Regesta, post n. 754. De même régla-t-il de son autorité le différend entre les deux métropoles de Vienne et d'Arles, en prenant le contrepied de ce qu'avait décidé son prédécesseur le pape Anastase IT, Jafté, Regesla, n. 753, 754.

Mais le parti adverse n’avait pas dit son dernier mot, sans doute encouragé à distance par les menées

de Laurent. Dès la fin de 500, une sourde agitation se faisait sentir dans Rome. Elle prenait prétexte de ce que le pape avait fixé pour l’année suivante la célébration de Pâques au 25 mars, selon le vieux comput romain, alors que les grecs — et le comput mis à lamode par Victorius — pensaient célébrer la fête le 22 avril. Cf. art. PAQUES, t. x1, col. 1960 sq. Sur cette accusation s’en greffaient d’autres : Symmaque aurait dilapidé les biens d’Église; ses mœurs n'auraient pas été audessus de tout reproche. De tous ces griefs le roi des Goths fut saisi. A peine Symmaque avait-il célébré la fête de Pâques, qu’il fut mandé à Ravenne. Il partit pour la capitale du roi goth, mais fut arrêté à Rimini, d’où, sans vouloir continuer son chemin, il retourna à Rome. Entre temps Théodoric avait désigné, à la demande des laurentiens, un visitalor, c’est-à-dire un administrateur provisoire du Siège apostolique, en la personne de Pierre d’Altinum. Celui-ci devrait célébrer la fête de Pâques à la date réglementaire, 22 avril, et s’occuper ensuite des griefs faits à Symmaque. Incapable de rentrer au Latran, le pape se réfugia à Saint- Pierre, alors complètement séparé de la ville.

Les fêtes pascales terminées, Pierre d’Altinum, qui, dès ce moment, avait pris parti pour les laurentiens, pressa la réunion d’un grand concile italien qui tirerait au clair les accusations portées contre Symmaque. Le pape s'était déclaré prêt à répondre devant l’assemblée, mais à la condition expresse que Pierre serait d’abord éloigné et qu’on lui rendrait à lui-même la jouissance de son temporel. Cf. Mansi, t. vint, col. 248-249. La première session du concile n’aboutit pourtant à rien, parce que, les conditions posées par Symmaque n’ayant pas été remplies, le pape se refusa à paraître à l’assemblée. Au dire du fragment laurentien, il s’y trouva, d’ailleurs, un certain nombre de membres pour déclarer que le pape, quels que fussent ses accusateurs, ne pouvait être jugé par personne. « Mais, continue-t-il, les évêques les plus distingués, tant en considération de la religion que pour obéir au roi, étaient d’avis qu’une telle affaire, autour de quoi s'était fait tant de bruit, ne pouvait aboutir à un simple non-lieu. » Les discussions furent vives au sein de l’assemblée, mais elles ne pouvaient apporter aucune lumière.

Saisi de tout cela, Théodoric exigea une nouvelle session, à laquelle Symmaque promit de paraître; ce devait être vers le 1° septembre. Mais, assailli en cours de route par l’émeute, le pape déclara que désormais il ne mettrait plus les pieds dans l’assemblée; il en appela au roi, à qui le concile en avait, lui aussi, référé. Mansi, ibid., col. 249 DE. Théodoric, de son côté, tenait avant tout à laisser aux gens d’Église la décision que lui, prince arien, ne voulait pas prendre. Une nouvelle session s'étant tenue, sans résultat, il ordonna aux évêques d'en finir en une nouvelle séance qui se tint le 23 octobre 501. C’est le Synodus palmaris des documents. Procès-verbal dans Mansi, ibid., col. 247-253. C’est alors que fut rendue la fameuse décision selon laquelle était abandonnée l’accusation contre Symmaque et l’idée même d’une enquête : à cause de l’autorité de Pierre, le concile ne pouvait procéder contre un pape; il ne restait qu’à l’abandonner au jugement de Dieu. Decernimus, ut Symmachus ab hujusmodi proposilionibus impetitus, quantum ad homines respicit (quia tlotum causis obsistentibus superius designatis constat arbitrio divino fuisse dimissum) sit immunis et liber. En conséquence, ceux qui ne voudraient pas entrer en communion avec Symmaque étaient déclarés schismatiques. Pierre d’Altinum et Laurent, lequel était depuis quelque temps rentré à Rome, étaient condamnés. Symmaque, ainsi remis en possession, prit aussitôt ses précautions pour empêcher que l’on pût tirer quelque précédent de cette procédure

SYMMAQUE

extraordinaire. Une dernière session du synode romain fut tenue le 6 novembre. Texte dans Mansi, tbid., col. 263-269; cf. Vogel, dans Neues Archiv, t. XxIu, p. 55 (Jaffé le reporte à l’année suivante). On y exhuma une ordonnance rendue en 483, par le préfet du prétoire Basile, sur ordre du roi Odoacre, qui défendait de procéder à l’élection d’un pape sans un accord préalable avec le représentant du souverain et qui, d'autre part, interdisait aux papes l’aliénation des biens de l’Église. Ces actes furent déclarés sans valeur, comme ayant été faits par un laïque et sans intervention du pape. Symmaque d’ailleurs n’hésita pas à prendre lui-même à son compte les dispositions de l'ordonnance de Basile relatives à l’aliénation des propriétés ecclésiastiques.

La victoire remportée par Symmaque sur le parti laurentien ne fut pas décisive. Soutenu par un certain nombre de personnages consulaires et un assez fort contingent du clergé, Laurent parvint non seulement à se maintenir dans Rome, mais à réduire son adversaire à une situation fort précaire. Pendant près de quatre ans, il fut impossible à Symmaque, bloqué à Saint-Pierre, de mettre le pied en ville. Entre les deux partis adverses les scènes de violence se multipliaient, alternant avec des scènes de lubricité. Mais, comme dit le fragment laurentien, « ce n’est pas ici le lieu de raconter les troubles en question ». Ils durèrent jusqu’au moment où Théodoric, en 506, docile aux suggestions du diacre alexandrin Dioscore, envoya au patrice Festus, le plus ferme soutien de Laurent, l’ordre de faire rendre à Symmaque les diverses églises (titres) que Laurent occupait et « de faire qu’il n’y eût plus à Rome qu’un seul évêque ». Le patrice dut s’exécuter; Laurent se retira sur les terres de Festus, y vécut dans la profession d’ascète et ne tarda pas à y mourir.

Débarrassé de son compétiteur, Symmaque put se consacrer avec plus de liberté au gouvernement de l'Église. En 513, il recevait à Rome la visite de saint Césaire d’Arles et tranchait une nouvelle fois en sa faveur le différend entre Vienne et Arles. Jaffé, Regesta, n. 764-766. L'année suivante il accordait au même personnage des pouvoirs qui faisaient de lui un vicaire du Saint-Siège pour la Gaule et l’Espagne. Ibid., n. 769. Cf. art. CÉSAIRE, t. τι, col. 2169. A son habitude le Liber pontificalis s'étend avec complaisance sur les travaux de ce pape à Saint-Pierre de Rome et en d’autres basiliques, soit à l’extérieur de la ville, soit à l’intérieur. Il lui rapporte également une ordonnance liturgique prescrivant de chanter tous les dimanches et aux fêtes des martyrs le Gloria in excelsis, jusqu'alors réservé à la fête de Noël, ceci devant s’entendre de la messe épiscopale seulement. Par ailleurs, célébrant la charité du pontife, il parle des secours en argent et en nature envoyés aux évêques exilés en Afrique et en Sardaigne lors de la persécution de Thrasamond, à partir de 508, cf. Jaffé, n. 762; de même signale-t-il l’empressement de Symmaque à racheter les prisonniers, victimes des guerres récentes, en Ligurie, à Milan et dans les provinces du Nord de l'Italie. Il aurait pu ajouter qu’à l’endroit de l’empereur Anastase, protecteur déclaré du monophysisme, Symmaque reprit la ferme attitude de Gélase, dont il retrouva quelques formules, et se garda des compromissions qui avaient si mal réussi à son prédécesseur Anastase II. Cf. Jaffé, n. 759, 761. Il mourut le 19 juillet 514, laissant une grande réputation de sainteté.

II. LA LITTÉRATURE SYMMACHIENNE. — Les luttes à main armée qui marquèrent le pontificat de Symmaque se doublèrent de polémiques littéraires dont quelques témoins se sont conservés et qui ne sont pas sans intérêt pour l’histoire du droit canonique et des prérogatives pontificales.

Peu après le concile d’octobre 501, les laurentiens avaient mis en circulation un factum : Contra synodum absolutionis incongruæ, où était attaquée la décision prise synodalement; l’on y mettait spécialement l’accent sur l’axiome de droit : in criminibus objectis, quod non excluditur approbalur. On voulait aussi voir une contradiction entre le principe dont s’était réclamé le concile que le titulaire du Siège apostolique ne peut être jugé par personne et la procédure qui avait permis le rétablissement de Symmaque : Si vera est episcoporum adsertio Sedis apostolicæ præsulem minorum nunquam subjacuisse sententiæ, cur ad judicium districta conventione productus est? Cette attaque ne demeura pas sans réponse. Ennodius le futur évêque de Pavie, pour lors diacre de Milan, écrivit son Libellus adversus eos qui contra synodum scribere præsumunt. Texte dans P. L., t. zxu1, et dans Mon. Germ. hist., Auct. antiq., t. vu, p. 48 sq. Il y prenait avec véhémence la défense des droits du Siège apostolique : Dieu, disait-il, s’est exclusivement réservé le jugement du titulaire de ce siège. Aussi bien Pierre et ses successeurs ont-ils hereditas innocentiæ pro actuum luce. Peut-on douter de la sainteté de celui qui est élevé à cette dignité? s’il lui manque les biens spirituels acquis par son propre mérite, n’a-t-il pas les biens qui lui sont fournis par son prédécesseur? Si desint bona adquisita per meritum, sufficiunt quæ a loci decessore præstantur. Saint Avit, évêque de Vienne, défendit également la décision du 23 octobre : Epist., xxXIV, dans Mon. Germ. hist., Auct. antiq., t. νι ὃ, p. 64.

On aurait mauvaise grâce à comparer avec le plaidoyer d'Ennodius, véhément, sans doute, mais d’une belle tenue littéraire et théologique, d’autres publications émanées du parti symmachien, où la barbarie de la langue le dispute avec l’absurdité du contenu. C’est bien en effet — tout le monde en convient aujourd’hui — à des clercs fort ignorants du parti de Symmaque qu’il faut faire remonter un certain nombre de pièces apocryphes qui ont réussi à pénétrer, d’assez bonne heure, dans des collections canoniques de second ordre et dont quelques-unes ont, en fin de compte, forcé l’entrée des grandes collections. Ces « apocryphes symmachiens », dont l’esprit de parti ἃ certainement exagéré l'influence, cf. I. Dôllinger, Papsttum, édit. de 1892, p. 23, ont ceci de commun qu'ils veulent trouver des précédents à la situation extraordinaire où se débattait le pape légitime et démontrer par l’histoire l’impossibilité de soumettre à une assemblée épiscopale la cause du titulaire du Siège apostolique. Pour établir et justifier l’adage Prima sedes non judicatur a quoquam, destiné à une si haute fortune, ils ont plus fait, a-t-on dit, non sans exagération, que les savantes déclarations d'Ennodius de Pavie.

Tels qu’ils sont groupés dans une collection canonique italienne transcrite dans un ms. de Saint-Blaise (actuellement à Saint-Paul de Carinthie) ces apocryphes comportent : 1. le Constitulum Silvestri (déjà étudié à l’art. SILVESTRE, ci-dessus, col. 2071); 2. les Gesta Liberii; 3. les Gesta Xysli; 4. les Gesta Polychronii; 5. enfin les Gesta Marcellini ou Synodus Sinuessana. En voici le contenu sommaire.

Le Conslitutum Silvestri, P. L., τ. vis, col. 829-840, est le procès-verbal d’un concile tenu à Rome par le pape Silvestre en présence de Constantin; plusieurs hérétiques y sont condamnés, tout spécialement les partisans d’un comput pascal différent de celui qu'avait suivi le pape Symmaque en 501. Victorius (ou Victor) qui ἃ préconisé ce comput est signalé comme un sectaire des plus dangereux. A côté de cette préoccupation apparaît encore celle de rendre sinon impossible, tout au moins extrêmement diflicile, une accusation contre un membre du clergé : diacre,

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prêtre, évêque. Le nombre des témoins exigés pour que l’accusation soit recevable augmente avec la dignité de l’accusé; il interdit, de fait, toute procédure. Plusieurs des pièces suivantes mettent en application les règles ici indiquées.

Les Gesta Liberii, P. L., t. vi, col. 1388-1393, cherchent un précédent à la situation de Symmaque, bloqué au Vatican et incapable de célébrer au Latran les fêtes pascales. Ils le trouvent dans le cas du pape Libère, exilé par l’empereur sur la voie Salaria et à qui l’accès de Rome est interdit. Aux approches de la fête, ses prêtres lui démontrent que la cérémonie baptismale peut être célébrée n’importe où; c’est au cimetière ostrien que Libère accomplit les rites de la nuit de Pâques; pour ce qui est de la fête baptismale de la Pentecôte, le prêtre Damase trouve le temps et les ressources pour construire un baptistère à Saint-Pierre, qui n’est pas dans Rome.

Avec les Gesta de Xysti purgatione, Mansi, Concil., t. v, col. 1161-1170 (cf. ci-dessus, art. SIxTE III, col. 2198 au bas) nous avons affaire avec un procès intenté au pape Sixte III. Deux personnages de Rome, en contestation avec l’Église romaine au sujet de quelques propriétés, intentent au pape, pour se débarrasser de son opposition, un procès pour mauvaises mœurs. L'empereur Valentinien en vient à éviter la communion de Sixte; finalement une assemblée du sénat, du clergé et des moines se réunit dans la basilique d’'Hélène (Sainte-Croix); le pape et l’empereur y paraissent. Mais le consulaire Maxime expose au souverain que l’évêque ne peut être jugé par ses inférieurs. Sixte admet néanmoins que l’on fasse la preuve; mais, comme on ne peut le convaincre, Valentinien lui donne pouvoir de juger ses accusateurs; ils sont excommuniés et meurent peu après sans réconciliation : aussi bien ont-ils péché contre le Saint-Esprit. Quant à la culpabilité même du pape, on évite de se prononcer sur elle : « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre! »

Les Gesta Polychronii, Mansi, Concil., τ. v, col. 1169- 1178, nous laissent dans un monde d'idées exactement semblable; seulement l’accusé est ici Polychronius, un évêque de Jérusalem, qui fait justice, de la même manière, de griefs portés contre lui. Il n’est pas inutile de souligner que le faussaire voudrait étendre à tout évêque l’immunité judiciaire qui couvre le pape de Rome.

Bien autrement importants sont les Gesta Marcellini, ou procès-verbal du concile de Sinuesse, Mansi, Goneil.,.t.1, col. 1249-1257 ct PE VE Col AE 20: C’est ici en effet que s’exprime avec le plus de netteté l’axiome : Prima sedes a nemine judicatur. Au début de la persécution de Dioclétien, le pape Marcellin a la faiblesse de sacrifier publiquement dans le temple de Vesta et d’Isis. Deux diacres et trois prêtres vont le dénoncer aux fidèles, dont beaucoup viennent constater de visu la défaillance du pape. Bien vite un concile de trois cents évêques se rassemble dans une caverne spacieuse aux environs de Sinuesse. Marcellin comparaît; l’assemblée déclare qu’elle n’entend pas juger le pape; mais, si celui-ci est coupable, il doit se condamner lui-même, Néanmoins il faut d’abord établir le fait de la « thurification ». Marcellin essaie d’abord de nier, mais il y a suffisamment de témoins à charge pour qu’à la fin il avoue son crime. L'un des évêques lui dit alors : « C’est à toi maintenant à te condamner. » Et Marcellin dit : « J'ai péché; je ne puis rester dans l’ordre sacerdotal. » En d’autres termes, il prononce lui-même sa propre déposition, à laquelle souscrivent les évêques présents; l’un d’eux tire, d’ailleurs, la conclusion : Nemo unquam judicavit pontificem, nec præsul sacerdotem suum quoniam prima sedes non judicabilur a quoquam. Ces mots donnent la clé de

la narration, dont Baronius ἃ eu grand tort de vouloir sauver l’historicité substantielle. Les actes du concile de Sinuesse rejoignent très exactement les récits des autres procès ecclésiastiques à la suite desquels ils figurent dans le ms. de Saint-Blaise, qui paraît bien avoir été le premier à les accueillir, vers le milieu du vie siècle.

En une autre collection canonique transmise par le Valicanus lat. 1342 (1x® siècle), où ces apocryphes sont insérés non en bloc, comme dans le ms. de Saint- Blaise, mais répartis à leur place chronologique (à l'exception des Gesta Marcellini qui ont une place tout à fait aberrante), s’adjoignent une série de pièces qui entourent le Constitutum Silvestri, et une autre qui double ce dernier document et que nous appellerons, avec L. Duchesne, le Concile des 275 évêques. Ce dernier texte, dont Labbe et Hardouin admettaient encore l’authenticité et dont le P. Coustant, qui ne croyait pas à sa valeur, reconnaissait néanmoins qu'il différait profondément du Constiltutum Silvestri, n’a rien à faire avec les apocryphes symmachiens et ἃ toutes chances de dater d’une époque antérieure. Son idée essentielle est de faire approuver par le pape Silvestre les décisions dogmatiques du concile de Nicée et de substituer à la législation disciplinaire édictée par cette assemblée un règlement ecclésiastique plus en rapport avec les habitudes et les besoins de l’Église romaine. Laissons de côté ce Concile des 275, sur lequel le nécessaire ἃ été dit à l’art. SILVESTRE.

Au contraire, les deux lettres qui précèdent et celle qui suit le Constitutum Silvestri se rattachent étroitement aux apocryphes déjà étudiés et à la lutte entre Laurent et Symmaque. La première, Quoniam omnia, P. L., t. vint, col. 822, est censée adressée au pape par les présidents du concile de Nicée, qui lui demandent la confirmation des actes de l’assemblée. Dans la lettre Gaudeo promptam, ibid., col. 823, Silvestre donne l'approbation sollicitée, tout en insistant avec force sur la condamnation de Victorin et de son comput pascal. Autant que j'aie pu l’entendre, le pape transmet aux conciliaires de Nicée son Conslitutum, c’est-à-dire les décisions arrêtées par lui en synode antérieurement à la tenue du concile œcuménique. Enfin la lettre Gloriosissimus, ibid., col. 828 D, qui double plus ou moins la précédente, exprime avec plus de précision les mémes idées, cite plus clairement l’évêque Victorin, le diacre Hippolyte avec Jovien (Jovinien?) et Calliste, condamne en bloc les trois ennemis de la Trinité, Photin, Sabellius et Arius. Le voisinage de tous ces noms donne, à lui tout seul, la mesure de l’ignorance où l’on commençait à s’enliser dans l'Italie du vi: siècle.

Il vaudrait la peine d’étudier le sort ultérieur de ces différentes pièces et leur pénétration dans les collections canoniques. Cela permettrait de juger de l'intérêt qu’on leur a attaché et, jusqu’à un certain point, de l'influence qu’elles ont exercée. Remarquons d’abord que ni la Dionysiana, compilée au premier quart du vie siècle, ni la Quesnelliana, un peu plus tardive, ne leur ont fait accueil (elles figurent néanmoins, mais interpolées, dans quelques exemplaires de la Dionysio- Hadriana). L’Hispana ne les connaît pas davantage et, de ce chef, la collection de Pseudo-Isidore les ignore. C’est en des collections secondaires qu’elles ont trouvé un refuge. Pour le détail, voir L. Duchesne, Le Liber pontificalis, t. 1, p. CXXXIV-CXXXv, se référant à Maassen, Geschichte der Queilen und der Lileratur des canonischen Rechts im Abendlande. On peut dire que, dans l’ensemble, leur succès n’a pas été des plus considérables. Sans doute, par une voie détournée, certains faits imaginés par ces apocryphes ont pénétré dans l’histoire traditionnelle, qui ont eu ensuite leur répercussion sur la réalité et même sur le droit. Le Liber pontificalis en a gardé plusieurs, en particulier

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quelques détails narratifs des vies des papes Jules, Libère et Félix II (empruntés aux Gesta Liberii), quelques traits de la notice du pape Sixte III (empruntés aux Gesta Xysti), les indications relatives aux prescriptions disciplinaires de Silvestre (empruntées au Constilutum Silvestri), l’idée de la condamnation collective d’Arius, Sabellius et Photin (empruntée aux lettres pseudo-silvestrines). Il est incontestable enfin que c’est au Concile des 275 évêques que le Liber doit le plus clair de ses renseignements sur l’activité législative du pape Silvestre. Mais ce n’est point par le Liber que le concile de Sinuesse est entré dans l’histoire. La notice du pape Marcellin dans la biographie pontificale dépend, en effet, d’une autre légende, la Passio Marcellini, selon qui le pape rachète sa faute par le martyre, sans qu’il soit le moins du monde question d’une assemblée conciliaire devant laquelle il aurait dû comparaître. Ce ne peut donc être que par la voie des collections canoniques signalées plus haut que le faux concile, auquel tout le Moyen-Age a cru, est devenu un événement historique. Mais on aura déjà remarqué que la formule lapidaire transmise à la postérité : Prima sedes a nemine judicatur se retrouve, sous une forme à peine différente, dans Ennodius de Pavie et même, sous une forme plus tempérée, dans Avit de Vienne, qu’elle n’était donc pas une nouveauté au début du vr siècle — le fragment laurentien la met sur les lèvres des partisans de Symmaque — que, loin de l’avoir créée, les apocryphes symmachiens, n’ont fait que la recueillir dans un milieu où elle était courante. Nous avons affaire avec un phénomène qui se reproduira lors de la composition des Fausses Décrétales. Loin de créer la doctrine, ces faux n’ont guère fait qu’en constater l’existence à l’époque où ils ont paru. Si, d’ailleurs, l’on était tenté de presser le rapprochement entre les apocryphes symmachiens et la collection pseudo-isidorienne, on serait amené à constater, avec L. Duchesne, qu'il y a loin d’y avoir parité entre ces deux séries de faux. « Quelle différence, écrit celui-ci, dans le choix des éléments, dans l’art de la composition, dans le succès! Les fausses décrétales du 1x® siècle n’ont guère été discutées. Sint ut sunt aut non sint, telle est la formule qui exprime la moindre de leurs situations devant l’opinion, jusqu’au ΧΙ siècle; après quelques hésitations, assez timides, on a dit : Sint. Les décrétales apocryphes du vie siècle n’ont point eu cette fortune. Les moins avisés y ont vu tout de suite des ébauches informes que le premier venu était autorisé à retoucher. » Gardons-nous donc d’en exagérer l'importance et d’y voir l’origine d’une des prérogatives essentielles reconnues par le droit au titulaire du Siège apostolique.

1° Sources. — Il y a deux récits presque contemporains de la compétition Symmaque-Laurent. Le plus ancien est celui du « fragment laurentien », dans L. Duchesne, Le Liber pontificalis, t. 1, p. 44-46; un peu postérieur est celui du Liber pontificalis lui-même, 1'° édition, ibid., p. 97-99, 29 édition, p. 260-268. Leurs renseignements peuvent être contrôlés par des récits un peu postérieurs (Théodore le Lecteur, Hist. eccl., 1. 11, c. xvt, P. G.,t.Lxxx VI a, col. 189; l’Anonyme de Valois, dans Mon. Germ. hist., Auct. ant., t. 1X, p. 324) ct par des textes contemporains : lettres et actes synodaux, soit dans les collections conciliaires, soit de préférence dans Thiel, Epistolæ pontificum romanorum, €. 1, p. 639 sq. ou dans Mon. Germ. hist., Auct. ant., t. xX11, p. 416-453; lettres de Théodoric, dans Mon. Germ. hist., Epistolæ, t. 111, p. 33 sq. Indications relatives à ces divers textes dans Jaflé, Regesta pontificum romanorum, t. 1, p. 96 sq.

20 Travaux. — Les diverses histoires de Rome, de l'Église romaine, de l’Italie mentionnées aux notices des papes de cette même époque, auxquelles on ajoutera Caspar, Geschichte des Papsttums, t. 11, Ὁ. 87-129 et G.Bardy, dans Fliche-Martin, Histoire de l’Église, t. αν, p. 341-352.

É. AMANN.

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